Tariq Teguia a dis­crète­ment mais forte­ment et durable­ment mar­qué les esprits avec son pre­mier long-métrage. Il a depuis con­fir­mé avec Inland (2008), son sec­ond. Si l’édition DVD de Rome plutôt que vous (2006) est tout à fait min­i­male (le film, rien que le film, pas de sup­plé­ments), cette sor­tie est tout de même une très très bonne nou­velle.

Si Rome plutôt que vous est frap­pant, c’est notam­ment en rai­son de la capac­ité de Tariq Teguia à se hiss­er au niveau des enjeux socié­taux algériens, de leur inex­tri­ca­ble com­plex­ité. La présence d’une urgence n’est pas le gage d’une réus­site ciné­matographique, on a pu notam­ment s’en ren­dre compte dernière­ment, à pro­pos de la jeunesse irani­enne, avec le sym­pa­thique mais très con­fus et pataud Les Chats per­sans de Bah­man Ghoba­di. Plus qu’une descrip­tion ou un témoignage, une caisse de réso­nance se déploie ici, avec patience. Avec une sagesse et une maîtrise désarçon­nantes, une grande var­iété de formes est con­vo­quée, avec des motifs récur­rents, une hési­ta­tion quant au statut des images, des rup­tures de ton et de rythme. On est en présence de per­son­nages et de paysages à l’image d’un pays : son­nés. Il s’agit d’un film où la dynamique de départ vers un ailleurs est sans cesse con­tred­ite par une pesan­teur cen­tripète, tout y est comme engour­di. La scène d’ouverture, qui revient à plusieurs repris­es comme un motif, fait office de pro­gramme à cet effet. Un trav­el­ling arrière silen­cieux comme l’hiver baigné par une lumière qui hésite entre jour et nuit. La caméra, d’abord braquée vers le ciel, descend peu à peu, accroche des lam­padaires bla­fards, puis un talus : au loin, la mer. Recherche d’un hori­zon, d’une res­pi­ra­tion : est-ce que l’on part ? Arrive-t-on ? Où ? Nous y voici : Rome plutôt que vous.

À l’image de ces vies en sus­pens, on décou­vre des exis­tences et une ville par­al­lèles, la nar­ra­tion se place sous le signe d’une décon­struc­tion et d’une dis­con­ti­nu­ité qui con­finent à la désori­en­ta­tion, elle s’ordonnera davan­tage dans la sec­onde par­tie du film sans per­dre son aspect enlisé. Si l’on iden­ti­fie bien Kamel et Zina, le jeune cou­ple en par­tance sur lequel Rome plutôt que vous se focalise, on accède aus­si à des actions et à des per­son­nages mys­térieux : un prédi­ca­teur dji­hadiste, des trafi­quants, une étreinte entre deux hommes, un jeune employé autochtone croisant un noir qui lui lance, l’air gogue­nard, « tra­vail tra­vail ». Et la présence dif­fuse d’une sorte de loup blanc, sur lequel il s’agira de met­tre le grap­pin : « le Bosco », aus­si appelé Fer­hat « le marin ». Il dis­pose d’un pou­voir, non des moin­dres, celui de faire pass­er de l’autre côté. On peut croire, un temps, que les inter­titres font office de chapi­trage, il n’en sera rien ; ce sont des mes­sages glis­sés dans des bouteilles à la mer, beaux, bruts et touchants. L’un d’eux est redigé à même un car­ton, il est dressé devant la caméra par un jeune homme : « je suis vivant, on me voit ? » On se débat, mais lente­ment, dif­fi­cile­ment, il règne une atmo­sphère d’épuisement, ça ne fait que com­mencer.

C’est un espace chance­lant, qui pointe devant nous son frag­ile édi­fice. Le quarti­er de La Madrague, zone « galeuse » où finis­sent par se per­dre Kamel et Zina, sus­pendu tout entier à son inachève­ment, au béton érodé de ses piliers appar­ents, sem­ble sur­pris par on ne sait quelle gelée. Tout est poreux, creusé par la non-vie, rongé par les tra­jec­toires vides, men­acé d’un effon­drement. La jeunesse s’y promène comme au milieu d’une ville en car­ton, déchirée par la vio­lence qui s’y tapit et qu’elle dis­simule mal. Angoisse absolue : une fois ren­dus dans ce quarti­er, nos deux per­son­nages, accom­pa­g­nés d’un ami, ne peu­vent plus en sor­tir ; ils s’enfoncent, absorbés, retenus, tirés par les pieds, et ne s’en échap­pent qu’avec un flingue sur la tempe.

Le sim­ple fait qu’il s’agisse là d’un film algérien – tout du moins tourné en Algérie, avec des acteurs algériens – qui se donne comme pro­jet de mon­tr­er le moment d’un pays, le charge d’une sin­gu­lar­ité ent­hou­si­as­mante. Il suit en cela de près la très aimable Mai­son jaune d’Amor Hakkar. Héri­tant d’un cer­tain nom­bre de pistes défrichées par la moder­nité, le film s’en joue, les digère et les étend à ses beautés par­ti­c­ulières, à sa pro­pre et généreuse curiosité. À pro­pos de moder­nité juste­ment, Rome plutôt que vous fait par­tie de ces films qui, comme le Pro­fes­sion : reporter d’Antonioni, offrent une illus­tra­tion lit­térale de leur tra­jec­toire. Per­foré par de longs voy­ages en voiture, par des march­es sur les trot­toirs de la ville ou autres déam­bu­la­tions au milieu des ruines, il s’avance comme tra­vail­lé au corps par la ques­tion du ter­ri­toire. Teguia en fait même son prin­ci­pal enjeu de représen­ta­tion. Le film ne cesse alors d’aligner ces cours­es des êtres, les con­fronte, et les super­pose à leur désir, qui prend lui aus­si la forme d’un tra­jet : par­tir, quit­ter l’Algérie. Celui-ci se cristallise dans un geste de Zina, pointant du doigt sur une carte géo­graphique la mince dis­tance physique, infran­chiss­able pour­tant, qui sépare l’Algérie du monde occi­den­tal : « Vous êtes ici. — Mais on voudrait être là. » La des­ti­na­tion fuyante, située à la fois à l’intérieur des ter­res (Le Bosco, les faux-papiers) et à l’extérieur (Anvers, la Hol­lande… Rome), organ­ise une cir­cu­la­tion absurde, con­stam­ment inter­rompue par l’égarement, le cou­vre-feu, la répres­sion poli­cière, le spec­tre des atten­tats, le fon­da­men­tal­isme religieux – autant de fron­tières sup­plé­men­taires et mobiles qui vien­nent redou­bler les fron­tières géopoli­tiques – con­stam­ment reprise jusqu’au dernier plan du film, qui voit Zina rouler à toute vitesse et offrir au spec­ta­teur un splen­dide regard caméra.

Ce n’est pas la moin­dre beauté du film que de ren­dre compte d’un enfer­me­ment, pire, d’un lent engloutisse­ment. Ici, la vidéo per­met des choses extra­or­di­naires : filmer en basse lumière naturelle, par exem­ple, la nuit ou au petit matin ; elle per­met de capter une lueur frag­ile, unique, très émou­vante. Teguia use d’une palette de couleurs intens­es, de larges aplats déployés sur toute la sur­face de l’écran : on voit, par exem­ple, au début du film Kamel se faire pren­dre en pho­to sur un fond bleu uni qu’on décou­vri­ra être le ciel d’une vaste pho­togra­phie, représen­tant quelque par­adis trop­i­cal, lors d’un cru­el rac­cord dans l’axe. On pense égale­ment aux virées en voiture la nuit, ou aux quelques scènes sur les quais, au-dessus desquels les éclairages arti­fi­ciels urbains déversent une rougeur fauve et enfiévrée. Même la gri­saille du sin­istre quarti­er de La Madrague s’impose en puis­sance graphique gon­flée de matière, au cen­tre de cette ten­ta­tion mono­chro­ma­tique où s’installent plusieurs scènes du film. La vil­la béton­née du Bosco voit son rigide inachève­ment criblé d’échappées bleues, reflets du ciel et de la mer. On pour­ra dire que ce traite­ment plas­tique des couleurs redou­ble l’écran, y place une bar­rière sup­plé­men­taire qui, juste­ment, fait écran, témoigne d’une nou­velle impos­si­bil­ité, cette fois-ci, sur le plan du vis­i­ble. Qu’elles soient vive­ment sat­urées ou enfon­cées dans une noirceur dévo­rante, leur inten­sité fait pour­tant moins bar­rage qu’elle n’amplifie le cri retenu de la matière, tout ce réel chargé et frus­tré d’une puis­sance qu’il porte et ne peut dévers­er. Les plans char­ri­ent ain­si un flot de ten­sion brute, une ner­vosité pic­turale, témoignant de cette ter­ri­ble pul­sa­tion qui bat sous le vis­i­ble et le porte à incan­des­cence. C’est le sang qui bat sous la peau d’un vis­age roué de coups, la gon­flant des couleurs d’un hématome. Teguia, loin d’éviter cette vio­lence, loin d’y faire écran, en témoigne avec la grande élé­gance du décen­trement, la dis­til­lant, abstraite, dans le bain du plan. Elle n’en appa­raît que plus forte, plus insai­siss­able, infil­trée jusque dans l’air que respirent ses per­son­nages, jusque dans cette lumière qui, déjà, frappe nos rétines.

Le jeune cinéaste a mis près de huit ans à réu­nir l’argent qui lui per­mit de tourn­er Rome plutôt que vous. Un indice y est lancé furtive­ment sur la péri­ode où s’inscrit son réc­it min­i­mal et qui fait sen­si­ble­ment écho à cette péri­ode de ges­ta­tion économique, au moment où la police inter­roge Kamel sur son âge. Celui-ci répond « 27 ans » et donne aus­si sa date de nais­sance : 1972. Au-delà de l’intérêt doc­u­men­taire à traiter d’une péri­ode qui n’est pas immé­di­ate­ment le présent, mais le précède directe­ment, ces rapi­des repères soulèvent, par-delà les quelques années tra­ver­sées pour que le film arrive jusqu’à nous, une ques­tion que le spec­ta­teur ramène chez lui à la fin de la pro­jec­tion : « Qu’est-ce qui a changé, depuis, en Algérie ? »