Que reste-t-il de nos amours ? Le film d’Et­tore Sco­la, qui oscille entre la nos­tal­gie et le rire, entre la mélan­col­ie et la ten­dresse, a pro­posé en 1974 une réponse qui est dev­enue un clas­sique du ciné­ma ital­ien. Trois hommes, trois par­cours – et, à tra­vers eux, trente ans d’his­toire ital­i­enne… dont, en pre­mier lieu, trente ans de ciné­ma ital­ien. Allu­sions, cita­tions, références ciné­matographiques parsè­ment le film de manière fla­grante. La présence con­stante, obses­sion­nelle, de sou­venirs de ciné­ma con­stitue sans doute la puis­sante orig­i­nal­ité du film – celle qui lui per­met d’échap­per à l’é­ti­quette du « por­trait de généra­tion » pour pro­pos­er une réflex­ion riche et nuancée, qui exploite et inter­roge sans cesse ses pro­pres moyens d’ex­pres­sion.

D’Une journée par­ti­c­ulière au Bal, de La Nuit de Varennes à La Ter­rasse, Ettore Sco­la a tou­jours eu un faible pour l’en­trelace­ment des his­toires indi­vidu­elles et col­lec­tives. Dans une récente inter­view, il avouait : « Le con­cept selon lequel cha­cun de nous, dans son intim­ité, dans ses sen­ti­ments, dans ses amours, subit les con­séquences des grandes déci­sions his­toriques, et du con­texte dans lequel il vit, est com­mun à presque tous mes films. » Réal­isé en 1974, venant, dans la car­rière de cet ancien scé­nar­iste passé à la réal­i­sa­tion en 1964, qua­tre ans après Drame de la jalousie et deux ans avant Affreux, sales et méchants, Nous nous sommes tant aimés n’échappe pas à la règle ; il va même jusqu’à emmêler trois des­tins sin­guliers à trente ans d’his­toire ital­i­enne. On con­naît l’his­toire : trois anciens com­pagnons de résis­tance, Anto­nio (Nino Man­fre­di), Gian­ni (Vit­to­rio Gassman) et Nico­la (Ste­fano Sat­ta Flo­res), se per­dent de vue, se retrou­vent, se déchirent autour des beaux yeux de Luciana (Ste­fa­nia San­drel­li) et, trente ans après, font le bilan de leur exis­tence… et de leurs regrets. Le por­trait de trois hommes se fait le por­trait d’une généra­tion, d’une époque. Mais cette fois, l’enchevêtrement entre le sin­guli­er et le col­lec­tif, entre le per­son­nel et l’his­torique, se nour­rit d’un troisième actant : le ciné­ma, dont le rôle, ici, ne se lim­ite pas au sim­ple hom­mage, et qui soude véri­ta­ble­ment les fils nar­rat­ifs entre eux, don­nant à l’œu­vre glob­ale son sens et sa cohérence.

Dans son Dic­tio­n­naire du ciné­ma, Jacques Lour­celles avance que « l’amour du ciné­ma dont témoigne Sco­la, autant comme spec­ta­teur que comme créa­teur, est le fil rouge qui court à tra­vers cette évo­ca­tion d’une généra­tion à demi per­due »[1]. Les scènes liées au ciné­ma – celui qui se regarde, ou celui qui se fab­rique – sont légion. Elles struc­turent l’his­toire d’amour entre Luciana et Anto­nio, qui se con­nais­sent, se recon­nais­sent, se per­dent de vue et se reper­dent de vue sur le tour­nage de La Dolce Vita, ou dans une salle de ciné­ma, devant L’Ange per­vers de Ken Hugh­es ; elles don­nent un sens à l’évo­lu­tion de Nico­la, intel­lectuel cinéphile, dont le des­tin – et les ratages – se nouent autour du Voleur de bicy­clette de Vit­to­rio De Sica. Seules quelques allu­sions émail­lent le par­cours du troisième mous­que­taire, Gian­ni ; par­mi celles-ci, un clin d’œil admi­ratif à Anto­nioni, qui fonc­tionne à la fois comme un écho thé­ma­tique (l’un des per­son­nages féminins se pro­jette dans celui de L’É­clipse, et dans les souf­frances liées à l’in­com­mu­ni­ca­bil­ité), et comme un choix générique : si la pre­mière par­tie du film de Sco­la mul­ti­plie les références à la comédie ital­i­enne, le film s’as­sombrit dans sa sec­onde moitié, épou­sant l’as­som­brisse­ment de ses références ciné­matographiques.

Pourquoi par­ler de « fil rouge » et non d’une somme d’al­lu­sions ? C’est que la démarche de Sco­la va bien plus loin que le clin d’œil amusé, ou la mise en abyme. Certes, la recon­sti­tu­tion fidèle du tour­nage de la fameuse scène de la fontaine de Tre­vi fait sourire, et relève en par­tie de l’hom­mage amusé à l’un des grands maîtres du ciné­ma ital­ien (qu’un colonel peu au fait prend mal­adroite­ment pour Rosselli­ni), mais elle est égale­ment chargée de sens, et pri­mor­diale dans la struc­ture nar­ra­tive et sym­bol­ique du film. Car si Nous nous sommes tant aimés est un film sur le temps qui passe, il est juste que le ciné­ma, art du temps s’il en est, y ait toute sa place. Si Nous nous sommes tant aimés est un film sur l’évo­lu­tion d’une société à tra­vers le regard de trois hommes sin­guliers, il n’est pas éton­nant que le ciné­ma, à la fois reflet de l’é­tat d’a­vance­ment d’une com­mu­nauté et expéri­ence per­son­nelle, voire soli­taire, en soit la pierre fon­da­trice. Et si Nous nous sommes tant aimés par­le de rêves, de désirs demeurés désirs, cela ne peut être qu’en par­lant du ciné­ma, qui, dis­ait André Bazin, « sub­stitue à notre regard un monde qui s’ac­corde à nos désirs ». La célèbre phrase apoc­ryphe, placée en exer­gue au Mépris de Godard, pour­rait bien trou­ver une réponse dans celle que prononce Nico­la à la fin du film de Sco­la : « Nous voulions chang­er le monde, et c’est le monde qui nous a changés »– phrase qui est peut-être l’aveu d’un échec à accorder.

L’individuel et le collectif

Dans Nous nous sommes tant aimés, le ciné­ma est présent sous divers­es formes : allu­sions, cita­tions (par des extraits de films, ou, par exem­ple, des pho­tos), images d’archives (l’in­ter­ven­tion de Vit­to­rio De Sica à la fin du film), ou recon­sti­tu­tion (celle du tour­nage de La Dolce Vita). Par con­séquent, plusieurs pans du ciné­ma sont con­vo­qués, et, en pre­mier lieu, les deux pôles prin­ci­paux que con­stituent la créa­tion et la récep­tion. Or, s’agis­sant de la récep­tion, deux scènes ont lieu dans des salles de ciné­ma, et pro­posent, cha­cune à sa manière, une con­cep­tion du film comme point de ren­con­tre entre l’in­di­vidu­el et le col­lec­tif. Les expéri­ences ciné­matographiques présen­tées par le film met­tent l’ac­cent tan­tôt sur la dimen­sion per­son­nelle, sin­gulière de la récep­tion d’un film, tan­tôt sur les fonc­tions sociales et col­lec­tives du ciné­ma. L’his­toire du ciné­ma – et plus par­ti­c­ulière­ment du ciné­ma ital­ien – serait ain­si le mail­lon qui per­me­t­trait de join­dre les réc­its par­ti­c­uliers à l’his­toire de l’I­tal­ie et, ain­si, de dessin­er la cohérence du film. Le ciné­ma est en effet à la fois présen­té comme ce qui rend compte d’une société à un stade don­né – qui reflète cette société, qui l’in­car­ne – et comme ce qui ne saurait être reçu que sub­jec­tive­ment, et de manière indi­vidu­elle.

La présence du Voleur de bicy­clette comme fil con­duc­teur de l’his­toire de Nico­la, l’in­tel­lectuel féru de ciné­ma qui aban­don­nera femme et enfant et ne trou­vera finale­ment aucune sat­is­fac­tion pro­fes­sion­nelle, témoigne très net­te­ment du lien étroit qui unit le ciné­ma à l’his­toire poli­tique et sociale d’un pays. À pre­mière vue, l’ex­em­ple n’est là que pour mon­tr­er l’im­pli­ca­tion des films dans une his­toire col­lec­tive : après un bref rap­pel, par Nico­la, de l’im­por­tance du néoréal­isme dans l’im­mé­di­at après-guerre, la dis­cus­sion qui suit la pro­jec­tion du ciné-club prend une tour­nure poli­tique, opposant les nota­bles locaux, délibéré­ment car­i­cat­u­raux, qui attaque­nt le film et ce qu’il représente, et Nico­la, qui le défend, et auquel ils reprochent d’être « anar­chiste » et de « fomenter la haine sociale ». Dés­espéré, l’an­i­ma­teur du débat tente vaine­ment de le recen­tr­er sur la « forme filmique » du Voleur de bicy­clette. La ten­ta­tive est comique car osten­si­ble­ment déplacée : au pas­sage, Sco­la moque l’idée qu’un film puisse être perçu et dis­cuté indépen­dam­ment de son con­texte, comme forme esthé­tique pure et anhis­torique. Au con­traire, le film nous est ici présen­té comme pro­duit d’une époque, de ten­sions poli­tiques et sociales qui le dépassent, et qu’il con­dense.

Pour­tant, dès cette scène (qui inter­vient très tôt dans le film), le ciné­ma est au croise­ment du poli­tique et du per­son­nel : la présence, aux côtés de Nico­la, de son épouse, qui tente d’a­pais­er la sit­u­a­tion et de l’en­cour­ager à se taire afin de préserv­er son emploi et sa sit­u­a­tion sociale, en témoigne. Plus encore que l’épouse, l’en­fant a, tout au long de cette séquence, un rôle pri­mor­dial : le nour­ris­son hurle du début à la fin du débat, ses cris venant s’a­jouter, de manière qua­si insouten­able, à ceux des pro­tag­o­nistes en colère ; loin d’être gra­tu­it, ce choix met en exer­gue la con­science douloureuse des exi­gences famil­iales et des respon­s­abil­ités per­son­nelles, à l’heure où l’en­gage­ment col­lec­tif sem­ble l’emporter – il l’emportera d’ailleurs au terme de la séquence, puisque Nico­la, licen­cié pour raisons poli­tiques, décidera de se sépar­er de sa femme et de son enfant. De plus, il n’est pas anodin d’avoir un enfant qui pleure au moment où l’on par­le d’un film où les pleurs de l’en­fant (le fils du Voleur de bicy­clette) sont si impor­tants, et seront d’ailleurs pourvus d’un réel poids nar­ratif par la suite (puisqu’ils con­stitueront l’en­jeu du jeu télévi­suel auquel Nico­la acceptera de par­ticiper). Un sys­tème d’é­chos se crée, et sem­ble doté d’une réelle fonc­tion : met­tre en lumière la douleur, dans ce qu’elle a de sin­guli­er et d’in­time. Dès le début de la scène, Nico­la a d’ailleurs évo­qué l’im­pact qu’au­ra eu ce film sur sa vie entière. La pro­jec­tion d’un film devient à la fois le lieu de l’en­gage­ment col­lec­tif, et du risque per­son­nel. Elle cristallise une ten­sion qui, au moment de quit­ter la salle, devra être résolue d’une manière ou d’une autre : Nico­la optera pour le renon­ce­ment à la famille – c’est-à-dire, d’une cer­taine manière, pour le sac­ri­fice du sin­guli­er.

À une tout autre échelle, l’autre scène de pro­jec­tion est assez sig­ni­fica­tive : Anto­nio (Nino Man­fre­di) retrou­ve Luciana (Ste­fa­nia San­drel­li) après des années. Elle est dev­enue ouvreuse dans un ciné­ma. Il va y voir L’Ange per­vers (Of Human Bondage) de Ken Hugh­es, d’après Som­er­set Maugh­am. Cette fois, c’est l’am­biguïté de la récep­tion d’un film, entre soli­tude et partage, que Sco­la exploite. Au cours de la pro­jec­tion, les per­son­nages, qui sont dou­blés en ital­ien, com­men­cent par par­ler de séduc­tion ; puis Kim Novak et Lau­rence Har­vey devi­en­nent soudain dou­blés par Nino Man­fre­di et Ste­fa­nia San­drel­li ; la scène devient une mise au point sur leurs sit­u­a­tions sen­ti­men­tales, sur les non-dits de la con­ver­sa­tion précé­dente, et s’achève sur un bais­er qui est le leur autant, sinon plus, que celui de Novak et Har­vey. L’idée fon­da­men­tale de la scène est bien de met­tre en scène des retrou­vailles dans la pro­jec­tion – pro­jec­tion de soi sur l’écran, de ses pro­pres intrigues sen­ti­men­tales sur celles qui sont pro­posées par le film ; de déplac­er, donc, ces retrou­vailles atten­dues, en en faisant des retrou­vailles fan­tas­mées, idéal­isées, selon le mécan­isme bien con­nu de l’i­den­ti­fi­ca­tion. Mais, du fait même de son sujet, elle s’en­ri­chit d’une dimen­sion sup­plé­men­taire : les retrou­vailles s’opèrent para­doxale­ment dans un moment de pure soli­tude, qui est celui de la récep­tion d’un film dans une salle obscure.

Lieu col­lec­tif par excel­lence, et présen­té comme tel – on voit, dès les pre­mières images, Luciana plac­er les dif­férents spec­ta­teurs –, la salle de ciné­ma est aus­si le lieu où cha­cun se retrou­ve seul face à l’écran et inter­prète ce qui s’y trame à sa guise, et la scène exploite cette ten­sion. L’idée de partage, con­tenue en germe dans l’idée même de retrou­vailles, n’est d’ailleurs pas si évi­dente, et le film nous autorise égale­ment à croire que ce dia­logue pro­jeté n’est que le fan­tasme d’An­to­nio. Le geste qu’il a envers le petit garçon de Luciana, dont il cache les yeux à l’in­stant où les héros du film s’embrassent, peut d’ailleurs aller dans ce sens : la gêne éprou­vée par Anto­nio vient de ce qu’il se pro­jette dans le per­son­nage mas­culin qui appa­raît à l’écran ; il y aurait, en ce sens, tout lieu de croire qu’il s’ag­it d’une expéri­ence sin­gulière, de retrou­vailles fan­tas­mées par un seul des pro­tag­o­nistes, et non de la ren­con­tre de deux rêves sem­blables, dans et par le partage d’un moment de ciné­ma. Le film entre­tient toute­fois l’am­biguïté, et inscrit le ciné­ma dans cette ten­sion. Il n’est pas éton­nant, dès lors, que l’his­toire du ciné­ma puisse se pos­er comme point de con­tact entre le partage et la soli­tude, le col­lec­tif et l’in­di­vidu­el, et sceller par la même occa­sion la cohérence d’un film qui est à la fois la chronique d’une époque et le réc­it de des­tins sin­guliers.

Fabriquer du rêve

Le ciné­ma est égale­ment présent comme arti­sanat, fab­ri­ca­tion. Il l’est dans la recon­sti­tu­tion très élaborée du tour­nage de la scène de la fontaine de Tre­vi dans La Dolce Vita (qui, rap­pelons-le, avait été tourné treize ans aupar­a­vant), mais aus­si, plus tar­di­ve­ment, dans l’in­ter­ven­tion de Vit­to­rio De Sica – inter­ven­tion qui est en fait con­sti­tuée d’im­ages d’archives – devant une foule d’in­con­di­tion­nels dont Nico­la fait par­tie. De Sica racon­te alors com­ment le film s’est fait, et Le Voleur de bicy­clette se voit dès lors chang­er de statut : d’ob­jet filmique un peu mag­ique, et exis­tant comme tel, essen­tielle­ment comme objet reçu, il devient objet matériel, fab­riqué, con­stru­it – éventuelle­ment avec une part de manip­u­la­tion, comme le sug­gère l’anec­dote même que le cinéaste racon­te, puisqu’il avoue avoir men­ti à son jeune comé­di­en pour obtenir de lui les larmes escomp­tées. Il s’opère alors une forme de désacral­i­sa­tion de l’ob­jet-ciné­ma, laque­lle épouse le mou­ve­ment de désen­chante­ment qui est celui du film de Sco­la. Ce n’est pas un hasard si c’est lors de l’in­ter­ven­tion de Vit­to­rio De Sica qu’est for­mulée avec le plus de net­teté la désil­lu­sion de toute une généra­tion (« Nous voulions chang­er le monde, et c’est le monde qui nous a changés », recon­naît Nico­la). La phrase est d’ailleurs pronon­cée en voix-off, sur le vis­age de Vit­to­rio De Sica.

« Triste con­stat, pour moi et peut-être aus­si pour lui », con­tin­ue Nico­la. Ce « peut-être aus­si pour lui » s’in­scrit dans une même volon­té de désacral­i­sa­tion : De Sica, adulé par Nico­la, devient in extrem­is un homme comme les autres, qui s’est bat­tu pour obtenir ce qu’il voulait, a éventuelle­ment eu recours à la manip­u­la­tion et au men­songe, et arrive sans doute au terme de sa vie avec son lot de décep­tions. L’ap­pari­tion du cinéaste est d’au­tant plus frap­pante et lourde de sens qu’il mou­rut avant la sor­tie du film, qui, de ce fait, lui est dédié. C’est donc un homme en fin de vie qui appa­raît dans le film de Sco­la, ce qui n’est pas anodin. Il ne peut y avoir désen­chante­ment que s’il y a con­science d’une mort prochaine. « Je ne vis pas comme ils vivent ; je mour­rai comme ils meurent », écrivait Mar­guerite Yource­nar [2]. C’est peut-être cela qui appa­raît en fil­igrane dans cette ultime référence ciné­matographique, qui est égale­ment le point d’orgue du par­cours de Nico­la, dont on a suivi les étapes tout au long du film. Au terme de trente ans d’e­spoirs – espoirs de recon­nais­sance sociale via la télévi­sion, ou de réus­site ciné­matographique –, s’im­pose pour le cinéphile un con­stat amer, qui touche à son pro­pre par­cours, mais qui est intime­ment lié à la con­science soudaine de l’ab­sence de magie du ciné­ma.

Aus­si, si le ciné­ma peut ou doit sub­stituer à notre regard un monde qui s’ac­corde à nos désirs, Nous nous sommes tant aimés est peut-être l’his­toire, non pas de ce monde, mais de l’échec de ce monde. C’est en ce sens que l’idée même du désen­chante­ment, au fonde­ment de tout le film, ne saurait se pass­er de l’his­toire du ciné­ma, dans laque­lle elle puise en per­ma­nence. Les per­son­nages du film sont des rêveurs qui ne parvi­en­nent pas à accorder leurs rêves avec le monde, mais Sco­la les regarde avec ten­dresse, et sans mépris – à l’ex­cep­tion, peut-être, de Gian­ni (Vit­to­rio Gassman), qui sus­cite plutôt une pitié éventuelle­ment tein­tée de con­de­scen­dance. Et le ciné­ma demeure l’in­car­na­tion de l’i­nac­ces­si­ble – le sym­bole d’une « usine à rêves »néces­saire­ment hors d’at­teinte. La seule acces­si­bil­ité envis­age­able est celle de la pro­jec­tion – iden­ti­fi­ca­tion, comme celle du cou­ple d’An­to­nio-Luciana sur celui de L’Ange per­vers, ou encore celle de l’épouse de Gian­ni, Elide, évo­quant le ciné­ma d’An­to­nioni dans lequel elle se recon­naît ; elle fait tout par­ti­c­ulière­ment référence au per­son­nage inter­prété par Mon­i­ca Vit­ti dans L’É­clipse, recon­nais­sant dans les dif­fi­cultés de com­mu­ni­ca­tion du cou­ple qui y est mis en scène celles qui l’éloignent de son mari. En voix off, elle décrit ses états d’âme, tan­dis qu’ap­pa­rais­sent des pho­tos du film d’An­to­nioni. Mais ici encore, il y a un décalage, que Sco­la entre­tient délibéré­ment. Le per­son­nage de l’épouse délais­sée, bien qu’il évolue au cours du film (il est osten­si­ble­ment ridicule dans ses pre­mières appari­tions), n’a pas la den­sité des héroïnes d’An­to­nioni et il y a quelque chose d’un peu dérisoire dans cette iden­ti­fi­ca­tion mas­sive. Elide n’a ni le mys­tère, ni l’in­tel­li­gence des rôles qui ont forgé l’im­age « anto­nion­i­enne » de Mon­i­ca Vit­ti, et c’est avec une cer­taine ironie que Sco­la met en scène cette facil­ité à se pro­jeter dans un per­son­nage qui est en vérité le reflet de ce que l’on aimerait être, et non de ce que l’on est réelle­ment.

La scène du tour­nage de La Dolce Vita entre­tient égale­ment un décalage entre le réel et le ciné­ma comme cristalli­sa­tion de tous les rêves, cette fois sur le plan de la créa­tion et non de la récep­tion. Au-delà de l’hom­mage à un film qui, au même titre que Le Voleur de bicy­clette – mais pour des raisons dif­férentes – a fait date dans l’his­toire du ciné­ma ital­ien, au-delà du plaisir et de l’hu­mour qu’il peut y avoir à faire venir Felli­ni et Mas­troian­ni le temps d’une séquence, pour inter­préter leurs pro­pres rôles, la recon­sti­tu­tion met en relief le con­traste entre les appareil­lages et les com­pli­ca­tions de la machine ciné­matographique (nom­breux fig­u­rants et tech­ni­ciens, impres­sion générale d’or­gan­i­sa­tion lourde et com­plexe), et le petit drame qui se joue der­rière les pro­jecteurs. Luciana et Anto­nio se retrou­vent ; il se querelle avec son amant du moment, qui aura le dessus ; il repart, un peu abîmé, soigné dans l’am­bu­lance qu’il con­dui­sait à l’aller… Actrice prin­ci­pale de ce petit drame traité avec la légèreté de la « comédie à l’i­tal­i­enne », Luciana ne sera jamais qu’une fig­u­rante dans La Dolce Vita. Elle restera étrangère à ce monde tant con­voité, auquel elle n’est que très rapi­de­ment présen­tée – échangeant quelques banal­ités avec Felli­ni. Pour Luciana, le ciné­ma demeur­era l’in­car­na­tion d’e­spoirs non réal­isés, d’en­vies non sat­is­faites, de désirs demeurés désirs.

Mémoire(s) du cinéma

Film sur le rêve, Nous nous sommes tant aimés est aus­si, et peut-être d’abord un film sur la mémoire. En témoigne la struc­ture en flash-back, d’au­tant plus réussie qu’elle s’au­todésigne – Nico­la annonçant au spec­ta­teur, au terme de la pre­mière scène, que Gian­ni (celui de 1974) achèvera son plon­geon quand il aura fini de racon­ter son his­toire. Les respon­s­ables de nar­ra­tion vari­ent au cours du film (Luciana, Nico­la, Gian­ni…), afin que les réc­its puis­sent cou­vrir les par­cours des dif­férents per­son­nages. Mais, à chaque inter­ven­tion, le passé est don­né au présent : si le per­son­nage-nar­ra­teur par­le au passé, racon­te une his­toire révolue, il le fait en s’adres­sant au spec­ta­teur – en « voix in », donc –, et en appa­rais­sant à l’écran comme jeune homme ou jeune femme. Ce procédé, repris tout au long du film, con­tribue à brouiller les couch­es tem­porelles : Luciana ou Nico­la, se sou­venant d’une époque passée, se pro­jet­tent dans ce qu’ils étaient, ce qui sem­ble autoris­er la con­fu­sion des dif­férents âges.

Le film dans son ensem­ble ne cesse de tra­vailler le temps qui passe comme don­née sub­jec­tive, soumise aux aléas de la mémoire et de toutes sortes de per­cep­tions affec­tives. Les pre­mières images, qui voient le même plan répété trois fois – avec, à chaque fois, une durée un peu plus longue – tra­vail­lent déjà visuelle­ment, ciné­matographique­ment, le bégaiement, l’hési­ta­tion et le doute qui précè­dent un moment de pure sur­prise (la décou­verte de la vie aisée et bour­geoise de Gian­ni, qu’ils croy­aient en dif­fi­culté finan­cière). Tout le film reposera sur l’ex­ploita­tion ciné­matographique, non du temps qui passe, mais de la sen­sa­tion du temps qui passe. Le sou­venir d’une époque loin­taine (la Sec­onde Guerre mon­di­ale et les actes de résis­tance) sera filmé en sépia ; celui d’une époque un peu moins loin­taine, mais révolue (l’après-guerre) en noir et blanc. Il ne s’ag­it pas tant de sépar­er arbi­traire­ment les étapes d’une vie que de ren­dre compte des dif­férents degrés d’acuité du sou­venir. Rétro­spec­tive­ment, les scènes de résis­tance nous parais­sent assez floues et impré­cis­es – impré­ci­sion qui est celle du sou­venir dont elles ren­dent compte.

Nous nous sommes tant aimés met con­stam­ment en exer­gue des procédés ciné­matographiques qui incar­nent le temps qui passe, en tant que temps perçu. Ce qui est en jeu ici, c’est sans doute le rap­port du ciné­ma à la mémoire – peut-être même le car­ac­tère ciné­matographique de la mémoire, qui sélec­tionne les images, les choisit, les mod­i­fie, estompe éventuelle­ment les couleurs. Cette dimen­sion jus­ti­fierait à elle seule la place de l’his­toire du ciné­ma dans le film. On par­le du ciné­ma parce qu’on par­le du temps, et on par­le du temps en ter­mes de ciné­ma. Le pas­sage du noir et blanc à la couleur se fait dans un même plan : celui d’un dessin fait au sol, qui retrou­ve pro­gres­sive­ment ses couleurs, et rend compte d’une ellipse de quelques années. Les évo­lu­tions ciné­matographiques – inven­tion de la couleur, en l’oc­cur­rence – recoupent des évo­lu­tions affec­tives et sub­jec­tives. En ce sens, cette scène répond peut-être, à sa manière, à celle où Nico­la décou­vre les qua­tre pho­tos d’i­den­tité lais­sées par Luciana dans le pho­toma­ton dont elle vient de s’en­fuir : les qua­tre pho­tos, que nous décou­vrons suc­ces­sive­ment, mon­trent un vis­age qui retient d’abord sa douleur, et, à la qua­trième pho­to, la laisse explos­er et éclate en san­glots. Cette très belle scène s’a­muse à intro­duire du mou­ve­ment au sein même de l’im­age fixe : en fil­igrane, se joue l’in­ven­tion de l’im­age en mou­ve­ment, et le pas­sage de la pho­togra­phie au ciné­ma. Il n’est sans doute pas anodin que cette scène suive de très près la repro­duc­tion, par un Nico­la très en forme, de la célèbre scène du Cuirassé Potemkine – l’un des films les plus mythiques des débuts du ciné­ma – sur les escaliers de la Piaz­za di Spagna, à Rome.

Une mémoire en ciné­ma, ou une mémoire du ciné­ma : film sur le temps qui passe, Nous nous sommes tant aimés porte dans le traite­ment même de son sujet la mar­que des grands gen­res qui ont forgé l’his­toire du ciné­ma ital­ien. De nom­breuses scènes, et la présence de quelques purs gags rap­pel­lent la comédie à l’i­tal­i­enne telle qu’elle exis­tait notam­ment dans les années 1950 (on pense aux films de Dino Risi), et telle que Sco­la lui-même l’avait abon­dam­ment tra­vail­lée au début de sa car­rière, en tant que scé­nar­iste ; d’autres se situent dans une veine plus mélo­dra­ma­tique (la vio­lente rup­ture entre les deux amis, sous une pluie tor­ren­tielle, pour Luciana, ou encore les retrou­vailles finales entre Luciana et Gian­ni) ou dans le sil­lage de cinéastes pré­cis ; le côté grinçant, qui explose dans la satire de la télévi­sion, rap­pelle le regard d’un Felli­ni (Gin­ger et Fred vien­dra dix ans plus tard), tan­dis que le traite­ment du délite­ment du cou­ple bour­geois revendique claire­ment l’héritage d’An­to­nioni.

Il y a dans Nous nous sommes tant aimés un jeu con­stant avec le ciné­ma, qui tient à la fois à au sujet du film – le temps qui passe, mais aus­si le rêve non réal­isé et le désen­chante­ment – et à ses choix formels et génériques. Pour ces raisons, parce que l’his­toire du ciné­ma est la clé de voûte esthé­tique et thé­ma­tique de tout le film, sa présence dépasse le stade de l’al­lu­sion et du clin d’œil. S’il y a bien une dimen­sion ludique dans la manière d’a­mass­er les sou­venirs ciné­matographiques, et de jouer avec la mémoire du spec­ta­teur, il y a aus­si une réelle néces­sité du ciné­ma dans la con­struc­tion du film. De là, ce rap­port aus­si recon­nais­sant qu’amer à un art qui porte avec lui enchante­ment et désen­chante­ment, rêves et regrets – un art qui, au fond, est peut-être par essence l’art du « trop tard ».

Notes

Notes
↑1 Jacques Lour­celles, Dic­tio­n­naire du Ciné­ma, Bouquins, Robert Laf­font, 1993.
↑2 Mar­guerite Yource­nar, Feux, Gal­li­mard, L’Imag­i­naire.