Pour son pre­mier long-métrage, Alex Rivera réalise une œuvre de sci­ence-fic­tion dotée d’un dis­cours très per­ti­nent sur les prob­lèmes socié­taux de son pays, notam­ment sur la fameuse immi­gra­tion vers les États-Unis − le scé­nario du film a d’ailleurs été primé à Sun­dance. Mal­heureuse­ment, la forme de Sleep Deal­er nuit au dis­cours louable de l’auteur : en s’appuyant avec insis­tance sur des effets spé­ci­aux ratés et un univers fic­tion­nel mal maîtrisé, Rivera démon­tre avec tal­ent qu’un scé­nario intel­li­gent n’est pas suff­isant pour réalis­er un bon film.

Alex Rivera, qui a été élevé en regar­dant des films de sci­ence-fic­tion, a décidé de traiter du fameux rêve améri­cain qui hante ses conci­toyens par le biais d’un genre forte­ment métaphorique : le « ciné­ma fan­tas­tique » ne s’est jamais opposé au réal­isme ; il émerge de la réal­ité, qu’elle soit sociale ou psy­chologique, les mon­stres et fan­tômes étant sou­vent l’expression de nos peurs et de nos trou­bles – on peut citer par exem­ple La Mouche de Cro­nen­berg et sa sym­bol­ique de la mal­adie. Rivera, qui a bien com­pris cette force sym­bol­ique du genre, nous livre une réflex­ion intéres­sante sur l’évolution du monde et sur les prob­lèmes d’immigration entre son pays et les États-Unis : alors que les fron­tières se cloi­son­nent de plus en plus à l’initiative des grandes puis­sances qui souhait­ent lim­iter une immi­gra­tion qui leur appa­raît hos­tile – ce fut moins le cas lorsqu’elles avaient grand besoin d’une main‑d’œuvre bon marché –, notre auteur imag­ine un monde futur­iste dans lequel les Mex­i­cains restent dans leur pays et tra­vail­lent à dis­tance pour l’Oncle Sam. Les ouvri­ers con­nectent leur corps et leur esprit à un réseau glob­al, évo­lu­tion mon­strueuse du Net. Le jeune cinéaste donne ain­si sa vision de notre ten­dance à l’externalisation via le Web mais aus­si aux délo­cal­i­sa­tions qui devi­en­nent ici pleine­ment déshu­man­isées : les entre­pris­es n’ont plus aucun con­tact physique avec les ouvri­ers étrangers. Il évoque surtout le mur con­stru­it entre les États-Unis et le Mex­ique qui est une vraie ques­tion d’actualité. Le réal­isa­teur abor­de égale­ment d’autres prob­lèmes, telle que la pénurie d’eau qui ren­voie à la crise des den­rées ali­men­taires, à la prise de con­science écologique ou encore à la hausse des prix du pét­role.

Si les idées dévelop­pées par le scé­nario de Rivera sont évidem­ment hon­or­ables, la forme de Sleep Deal­er les réduit à néant. On com­prend très vite qu’il s’agit d’une œuvre fauchée, ce qui n’est absol­u­ment pas un prob­lème en soi, puisque l’on a vu des grands films fan­tas­tiques réal­isés avec trois bouts de ficelle – les pre­miers films de Sam Rai­mi, de James Cameron, les pro­duc­tions Cor­man ou encore les œuvres de Romero. Le souci, c’est que notre réal­isa­teur ne maîtrise pas les règles élé­men­taires de la mise en scène : il arrive dif­fi­cile­ment à con­stru­ire un plan con­ven­able et il nous assomme par un fil­mage ellip­tique inco­hérent qui nous perd dans des intrigues brouil­lonnes. Il s’éloigne alors peu à peu des véri­ta­bles enjeux poli­tiques et soci­aux de son film. On aurait préféré que l’auteur utilise la forme ciné­matographique pour métapho­ris­er et dévelop­per davan­tage les prob­lé­ma­tiques de son sujet. Mal­heureuse­ment, Rivera ne fait qu’illustrer mal­adroite­ment ses écrits. Surtout, ce fan de SF abuse d’effets spé­ci­aux sou­vent inutiles et ratés qui détour­nent le spec­ta­teur du sujet présen­té. Le ciné­ma, tout comme l’idée de fan­tas­tique, crée un monde qui est imag­i­na­tion de la réal­ité ; le pub­lic doit alors croire un tant soit peu à l’univers représen­té, surtout dans une œuvre fan­tas­tique. Ici, le résul­tat est plus que mit­igé. Si on n’est pas obligé de s’enfermer dans une logique macma­hon­iste du culte de la mise en scène pour appréci­er le con­tenu d’une œuvre, il y a tout de même des lim­ites à notre tolérance visuelle. En out­re, si les effets spé­ci­aux peu­vent par­fois mas­quer la pau­vreté de la réal­i­sa­tion, voire la trans­fig­ur­er par des fig­ures sym­bol­iques sous-jacentes – notam­ment dans cer­tains block­busters améri­cains – le jeune cinéaste com­met l’erreur d’en faire de même alors qu’il n’en a pas les moyens. Cela prou­ve son manque de lucid­ité. Il y a tout de même quelques élé­ments à sauver dans la forme de Sleep Deal­er : le cinéaste crée par­fois une atmo­sphère qui relève du cauchemar éveil­lé par une util­i­sa­tion intéres­sante des fil­tres ; il sig­ni­fie con­stam­ment l’idée de mémoire par un fil­mage qui relève de l’abstrait. Mais cela n’arrive pas à sauver la forme du métrage, qui anni­hile toutes les idées respecta­bles du scé­nario. On a vrai­ment l’impression que le réal­isa­teur, trop con­fi­ant en son script, a oublié qu’il fai­sait du ciné­ma. En somme, voilà encore un film estampil­lé Sun­dance qui réjouit par son dis­cours engagé et touchant, mais qui déçoit par sa mise en scène digne d’une série Z. Atten­dons la prochaine œuvre de Rivera pour voir s’il a gag­né en lucid­ité et en maîtrise de son sujet.