Pour son troisième long métrage, l’Argentin Ariel Rot­ter signe une belle œuvre sen­sorielle sur la crise exis­ten­tielle d’un quadragé­naire qui décide de fuir sa vie en prenant l’identité d’un autre. Le jeune cinéaste, qui démon­tre un véri­ta­ble tal­ent pour filmer l’indicible – notam­ment le temps qui passe – nous livre un gigan­tesque bloc de temps et de per­cep­tions qui per­met de capter avec grâce l’intériorité trou­blée et vidée de son per­son­nage.

Juan Des­ouza, qui apprend la grossesse de sa femme, se situe à un moment charnière de son exis­tence. Lors d’un déplace­ment pro­fes­sion­nel, il décou­vre que l’homme qui voy­ageait à ses côtés est mort ; il décide d’endosser son iden­tité et de s’inventer une pro­fes­sion afin d’échapper quelques temps aux boule­verse­ments de sa vie.

Lorsque l’on décou­vre ce syn­op­sis, on ne peut s’empêcher de penser à Pro­fes­sion: reporter de Michelan­ge­lo Anto­nioni ; le per­son­nage prin­ci­pal d’El Otro souf­fre d’une absence à lui-même à la manière de Jack Nichol­son dans le chef‑d’œuvre de l’Italien. Ce dernier n’en finit pas d’influencer de nom­breux jeunes cinéastes qui ont gran­di et appris le ciné­ma avec ses films. Mais si Ariel Rot­ter s’inspire du père de la moder­nité ciné­matographique, il ne le copie pas : El Otro est surtout une œuvre sen­sorielle et métaphorique qui cherche à retran­scrire les émo­tions de son per­son­nage ; Juan veut quit­ter sa vie car il refuse de voir le temps qui passe et la mort qui s’approche. Il se situe entre la nais­sance et la mort, qui sont sym­bol­isées par sa femme enceinte et son père au cré­pus­cule de son exis­tence. Chez Anto­nioni, l’accumulation de temps morts et l’errance sont sou­vent la con­séquence d’un événe­ment qui n’est pas expliqué. Nous sommes alors dans le con­stat avec un cinéaste qui filme l’après. L’œuvre de Rot­ter relève plutôt de la recon­struc­tion de l’être, qui tra­verse des espaces vidés afin de redé­cou­vrir ses désirs, ses instincts et surtout qui il est.

Le film débute par une con­sul­ta­tion dans le cab­i­net d’ophtalmologie de la femme de Juan, ce qui sym­bol­ise d’emblée le dis­posi­tif du réal­isa­teur : il veut nous faire ressen­tir le point de vue et les per­cep­tions de son « héros ». Son épouse lui pre­scrit de porter des lunettes, mais il ne les met­tra pas ; il refuse de voir et d’affronter les boule­verse­ments de sa vie. Juan cherche alors à se détach­er de lui-même en fuyant la banal­ité et le car­ac­tère mécanique de l’existence, ce qui est sig­nifié par des séquences qui se répè­tent inlass­able­ment. Le per­son­nage est sou­vent filmé seul au sein d’espaces dépe­u­plés, ce qui sym­bol­ise très bien sa crise exis­ten­tielle. Le tra­vail sur le son est égale­ment intéres­sant : la res­pi­ra­tion du per­son­nage est mise au pre­mier plan, ce qui per­met de ressen­tir sa présence et son trou­ble devant les élé­ments qu’il con­tem­ple. Ces effets rap­pel­lent le ciné­ma de Nao­mi Kawase et sa caméra trem­blante qui mon­tre l’émotion de la cinéaste devant les élé­ments filmés.

Rot­ter s’impose surtout comme un cinéaste qui sait capter l’indicible avec en point d’orgue une fig­ure de la trace qui est essen­tielle dans le métrage. Le per­son­nage con­tem­ple con­stam­ment les ves­tiges du temps comme dans cette séquence clé où il vis­ite la mai­son d’un cou­ple mort de vieil­lesse. Leurs objets, qui représen­tent la présence passée et les frag­ments de l’amour qui unis­saient les dis­parus, trou­blent l’esprit de Juan qui prend con­science des rav­ages du temps. Rot­ter démon­tre alors qu’il sait filmer aus­si bien la portée sym­bol­ique et nos­tal­gique des objets que les tour­ments de ses per­son­nages. La séquence finale d’El Otro résume à elle seule le tal­ent plein de matu­rité de ce jeune réal­isa­teur : Juan, qui a enfin décidé de ren­tr­er chez lui, emmène son père dans sa salle de bain afin de le laver. L’auteur filme le lit défait, où le père, au cré­pus­cule de sa vie, dor­mait. Sur ces traces de l’être, réson­nent les paroles du père et du fils. Nous sommes alors en présence d’un pur bloc de temps et d’émotions qui démon­tre toute la puis­sance méta­physique et l’intelligence de la mise en scène de Rot­ter. Son ciné­ma, com­posé d’espaces vidés et de per­cep­tions visuelles et cor­porelles, est com­posé de réminis­cences de l’histoire ciné­matographique mod­erne, mais l’Argentin arrive à trou­ver un ton et un style pro­pres grâce à sa capac­ité admirable à filmer l’inexprimable.