Dans le Buenos Aires bour­geois des années 1960, Luisa, une jeune femme d’une trentaine d’années et mère de deux petites filles, doit faire face à l’épreuve de la perte soudaine de son mari à la suite d’un acci­dent de voiture. Ce drame restera antérieur au temps du film, pas même un flash­back ne vien­dra évo­quer le jour où tout a bas­culé. Ce qui intéresse plutôt Ariel Rot­ter, le réal­isa­teur du film, c’est la ges­tion de l’après dans une société corsetée où il n’est pas pos­si­ble pour une mère aus­si jeune d’envisager son avenir seule : de quel répit pour­ra-t-elle ain­si béné­fici­er pour faire son deuil quand tout le monde, y com­pris sa pro­pre famille, la presse pour refaire sa vie et don­ner un nou­veau nom à ses filles ? La ques­tion, dont la for­mu­la­tion con­voque inévitable­ment une réflex­ion autour de la place de la femme dans l’Argentine post-Eva Perón (qui s’est battue jusqu’à son décès en 1952 pour l’égalité entre les deux sex­es), n’est pas pour autant abor­dée avec une emphase mil­i­tante qui entendrait refaire le com­bat plus de cinquante ans après les faits. Au con­traire, la mise en scène d’Ariel Rot­ter, glacée et dis­tan­ciée, cir­con­scrit les enjeux à une poignée d’intérieurs où se définis­sent les codes que Luisa devra bien finir par adopter : un apparte­ment trop silen­cieux où seule sa mère vient lui ren­dre vis­ite, le cab­i­net d’affaires de son mari qui la ren­voie à sa pré­car­ité finan­cière, une récep­tion mondaine où peu de monde se soucie de sa sit­u­a­tion. C’est d’ailleurs au cours de cet événe­ment que la jeune femme ren­con­tre un homme qui se présente comme le can­di­dat idéal pour occu­per la place lais­sée vacante par le mari décédé : for­tuné, atten­tion­né, charmeur, prêt à tous les sac­ri­fices ain­si qu’à don­ner son nom aux deux petites filles, il incar­ne en quelques sortes ce que l’entourage de Luisa attendait pour elle. Trop con­scient du rôle qu’il peut jouer auprès d’elle, l’homme se fait d’ailleurs de plus en plus pres­sant, voulant pré­cip­iter les choses au risque d’étouffer les vrais désirs de la jeune femme.

Vacance du désir

C’est bien autour de cette ques­tion du désir que va d’ailleurs s’articuler le cœur du film : le com­porte­ment de l’entourage de Luisa ne lui laisse jamais l’occasion d’exprimer ses attentes pour l’avenir. Le fait est qu’elle ne les con­naît prob­a­ble­ment pas elle-même, encore anesthésiée par la douleur lais­sée par la dis­pari­tion de son mari. Tou­jours à une cer­taine dis­tance de l’actrice, la caméra d’Ariel Rot­ter enreg­istre les silences impos­si­bles à rem­plir, l’ennui rou­tinier qui s’installe per­ni­cieuse­ment, comme si tout était éteint, lais­sant la fureur du monde extérieur à l’écart de ce cadre intimiste. On pour­ra juger l’emploi du noir et blanc un peu trop facile au regard de ce qu’il sym­bol­ise (un quo­ti­di­en terne et figé) mais Un homme char­mant ne tombe pas pour autant dans les mêmes tra­vers que Cho­rus, le film québé­cois de François Delisle (sor­ti il y a quelques mois) autour de la ques­tion du deuil impos­si­ble, et qui abu­sait d’une esthé­tique un peu trop léchée afin de pou­voir coller avec une emphase exces­sive au désar­roi de ses per­son­nages. Ici, le reproche pour­rait même être inverse : la dis­tance que le réal­isa­teur installe entre nous et son per­son­nage prin­ci­pal nous prive par­fois d’un véri­ta­ble accès à son intéri­or­ité et donc de ren­tr­er en empathie avec lui. Cela donne sou­vent l’impression que les scènes glis­sent et se déli­tent d’elles-mêmes, un peu trop dés­in­car­nées pour qu’on puisse y trou­ver une réso­nance plus uni­verselle à ce drame per­son­nel. On pour­ra tou­jours con­sid­ér­er qu’il s’agit là d’une forme de pru­dence à l’égard d’un sujet aus­si déli­cat qui, dans les mains d’autres réal­isa­teurs, aurait pu faire bas­culer le film dans des excès de sen­si­b­lerie mal­venus. Le dis­posi­tif préfère ici une cer­taine retenue aux effu­sions de larmes, lais­sant les spec­ta­teurs libres de nuancer l’interprétation que l’on peut faire de tous ces silences et des com­pro­mis faits par Luisa. Mais cette volon­té de faire corps avec la sit­u­a­tion de la jeune femme et la rel­a­tive froideur qui se dégage du résul­tat créent un écart. Celui-ci donne l’impression d’un pro­jet où les bonnes ques­tions ont été posées mais où le réal­isa­teur n’a pas tou­jours su tranch­er dans ses choix de représen­ta­tion. Un peu trop sage dans ses par­tis-pris mais respectable et intè­gre dans sa démarche, Un homme char­mant laisse une impres­sion générale d’un film en demi-teinte.