Guy Maddin était à Paris pour la présen­ta­tion en avant-pre­mière de Des trous dans la tête ! et Win­nipeg, mon amour. Il revient à cette occa­sion sur ses débuts au ciné­ma, ses influ­ences et sa manière de tra­vailler.

La plu­part de vos films se déroulent à Win­nipeg, votre ville natale, pourquoi êtes-vous si attaché à ce lieu ? Peut-être parce qu’elle est le théâtre de vos plus vieux sou­venirs?

Quand j’ai com­mencé à faire des films, il y a vingt ans de cela, je détes­tais le ciné­ma cana­di­en et je me suis promis de faire des films dif­férents. Quand j’ai réal­isé The Tales of Gim­li Hos­pi­tal, je me suis ren­du compte que le Cana­da n’avait pas sa pro­pre mytholo­gie comme Paris, New York ou Lon­dres peu­vent l’avoir. Je souhaitais con­stru­ire la mytholo­gie de Win­nipeg. G.A. Romero par exem­ple a su créer tout un mythe autour de Pitts­burgh, où furent tournés la majorité de ses films. Je voulais m’approcher de ça. Quand j’ai com­mencé à écrire de plus en plus de détails étaient liés à Win­nipeg et c’est tout naturelle­ment que j’ai voulu y tourn­er mes films. J’ai vrai­ment aimé faire de cette ville mon ter­rain de jeu. Pour réalis­er une auto­bi­ogra­phie, j’avais à con­fess­er quel genre d’horrible per­son­ne j’étais ! Dans mon sec­ond film Et les lâch­es s’agenouillent puis pour Win­nipeg, mon amour et Des trous dans la tête !, j’ai com­mencé à esquiss­er un dessin plutôt noir de ma famille. En fait, il s’agissait d’être le plus hon­nête pos­si­ble face à mes sou­venirs. Tous ces élé­ments se cristalli­saient en une seule vérité.

Vous par­lez de la résur­gence vos sou­venirs, com­ment col­la­borez-vous avec G. Toles votre scé­nar­iste ?

George Toles est un excel­lent auteur. Sa prose est très élo­quente. Je lui ai racon­té mes sou­venirs de façon impré­cise et il a su les réécrire avec les mots exacts. Il a en quelque sorte écrit les dia­logues de mon enfance.

Êtes-vous intéressé par d’autres artistes qui ont tra­vail­lé sur le thème de la mémoire ?

J’ai été influ­encé par Zéro de con­duite de Jean Vigo. J’adore par-dessus tout l’allégresse de ce film sur l’enfance fait par des enfants. Les enfants de l’orphelinat rap­pel­lent ceux de Zéro de con­duite. Nous n’avions pas beau­coup de moyens et j’ai décidé d’acheter des vieilles chemis­es de nuit dans une friperie. C’est sans doute ce qui les fait ressem­bler aux pen­sion­naires du film. J’adore cette scène mythique de la bataille de polo­chons dans le dor­toir. Je la cite dans Win­nipeg mon amour. Que Jean Vigo me par­donne ! J’ai été aus­si influ­encé par Jeux inter­dits de René Clé­ment qui explore la thé­ma­tique de la mémoire de manière plus nat­u­ral­iste. Les cinéastes expéri­men­taux qui explorent ce sujet comme Mar­tin Arnold m’intéressent égale­ment. Je pense que j’ai util­isé une façon plus lit­térale dans Des trous dans la tête !. Mon auteur préféré con­cer­nant le tra­vail sur les sou­venirs d’enfance reste cepen­dant le Polon­ais Bruno Schulz. J’ai vrai­ment pen­sé à lui quand j’ai réal­isé ce film.

Quelle est la genèse de ce film ?

C’est un film à part. Il a été fait grâce à la par­tic­i­pa­tion de ce stu­dio de Seat­tle, la Film Com­pa­ny. Je me suis au com­mence­ment, sou­venu d’une anec­dote con­cer­nant ma mère tyran­nique et ma sœur ado­les­cente, qui a été le point de départ du film. Je voulais juste me con­fess­er. Faire ce film était un bon moyen d’être hon­nête face à ces réminis­cences de l’adolescence.

Des trous dans la tête ! a été présen­té avec les brui­teurs et le nar­ra­teur sur scène. Com­ment cela s’est-il déroulé ?

Quand je fais un film, j’en suis en général fier. Je voulais donc créer un événe­ment autour de lui. De plus il y a telle­ment de films dans les fes­ti­vals que je trou­vais intéres­sant de con­stru­ire quelque chose de dif­férent. C’était une façon pour moi de retenir le pub­lic, de le focalis­er sur le film, en lui injec­tant plus d’énergie.

Vous avez don­né des représen­ta­tions dans dif­férentes villes. Quand aurons-nous la chance de le voir en France ?

J’ai déjà les textes en français et nous atten­dons de trou­ver le lieu adéquat et les finance­ments. J’aimerais beau­coup qu’une représen­ta­tion ait lieu à Paris. Mes films et mes auteurs préférés sont français. Le monde du ciné­ma est éton­nant ici. Telle­ment de gens se pas­sion­nent pour cet art.

Pour quelles raisons avez-vous choisi Isabel­la Rosselli­ni pour incar­n­er le rôle du nar­ra­teur ?

C’est une grande actrice et elle com­prend très bien mon tra­vail. Son phrasé est très musi­cal. Elle est très à l’aise dans le reg­istre du mélo­drame peut-être grâce à ses orig­ines sué­dois­es et ital­i­ennes. Le théâtre sué­dois a une grande tra­di­tion de dra­maturges. Selon les représen­ta­tions, il y a eu dif­férents nar­ra­teurs. C’est très intéres­sant d’avoir d’autres inter­pré­ta­tions, cela change le film entière­ment. Crispin Glover, le fameux acteur hol­ly­woo­d­i­en, a refusé d’adopter un ton mélo­dra­ma­tique. Il haus­sait la voix d’une façon étrange. Son pro­fil avec son grand nez acéré jouait un rôle impor­tant. Il s’amusait avec la lumière et son ombre. C’était très exci­tant d’entendre mon nom dans la bouche de tant de célébrités dif­férentes.

Le mon­tage est très par­ti­c­uli­er, les images sont en boucle comme les images sam­plées qu’utilisent les V.J. (vidéo jock­ey). Avez-vous pensez à faire un jour un film en pub­lic avec cette tech­nique ?

Je ne con­nais pas très bien les tech­nolo­gies, mais je sais juste que les images doivent venir dans un cer­tain ordre pour la cohérence de nar­ra­tion. Cepen­dant les sou­venirs appa­rais­sent de façon imprévue et par­fois obses­sion­nels. Cette propo­si­tion pour­rait donc m’intéresser.

Vous n’avez pas étudié le ciné­ma dans une école. Com­ment l’avez-vous appris ?

J’ai fait beau­coup d’erreurs. Mais j’ai beau­coup appris de mes erreurs. Elles sont par­fois même plus intéres­santes. Le fait d’avoir appris le ciné­ma par moi-même me l’a ren­du plus ludique. J’ai acquis une caméra super8. Je voulais faire du ciné­ma prim­i­tif. Je me sen­tais comme au jardin d’enfants. Je suis d’ailleurs très intéressé par les œuvres des enfants. Par­fois je suis même ten­té de me réap­pro­prier leurs inven­tions, mais je ne l’ai jamais fait.

Vous par­ler de l’art des enfants, vous êtes-vous intéressé à l’art brut?

L’œuvre d’Henry Darg­er est extra­or­di­naire. Il est l’auteur d’un très long man­u­scrit illus­tré de dessins extra­or­di­naires. Mon ami John Ash­bery a écrit un long poème sur lui inti­t­ulé Girl on the run que j’affectionne tout par­ti­c­ulière­ment. Je pense aus­si à un autre artiste de l’art brut qui a écrit un nou­v­el hymne pour le Cana­da, B.J. Snow­den. Elle est sur­prenante. En quelque sorte je suis moi-même un artiste de l’art brut, mais pas com­plète­ment, car j’ai pleine­ment con­science de mes films. Je voudrais par­fois l’être, pour pou­voir me détach­er de mon tra­vail.

Vous utilis­er les codes du ciné­ma muet dans vos films, qu’est ce que cela sig­ni­fie aujourd’hui ?

Cer­tains des films muets sem­blent encore aujourd’hui très actuels. Je me suis inspiré du vocab­u­laire d’Abel Gance ; la plu­part des gens trou­vent sa façon de tra­vailler ridicule. il se moquait des con­ven­tions tem­porelles. Il ne s’inquiétait pas des détails comme les con­ven­tions tem­porelles. Cela con­tribue à don­ner une cer­taine poésie, comme les faux rac­cords par exem­ple. Mais si vous essayez de faire quelque chose comme ça aujourd’hui vous serez très vite com­paré à un Ed Wood et l’industrie se moquera de vous. Le tra­vail de ce dernier m’intéresse beau­coup. Je m’en suis inspiré pour Win­nipeg, mon amour.

Vous sou­venez-vous du pre­mier film muet que vous avez vu ?

Quand j’étais enfant, je ne me sou­viens plus très bien… En tant qu’adulte ce fut L’Âge d’or de L. Buñuel, qui n’est cepen­dant que par­tielle­ment muet. Le pre­mier film entière­ment muet que j’ai vu est Fool­ish Wives (Folies de femmes) d’E. von Stro­heim ; j’ai été vrai­ment boulever­sé par la longueur des plans, par l’absence de dia­logue et par le lan­gage cor­porel que cela indui­sait.

Quels sont les films récents qui vous ont intéressés ?

Je vais très sou­vent voir des films, des bons et des moins bons. J’ai beau­coup aimé There Will Be Blood de P.T. Ander­son. Je suis allé égale­ment voir le dernier Bat­man, mais je suis inca­pable de dire si cela était bien. Il s’agissait d’un pur diver­tisse­ment.