Con­sid­éré comme l’un des films français les plus récom­pen­sés de l’histoire du ciné­ma (Lion d’Or à Venise, BAFTA du meilleur film, Oscar du meilleur film étranger), refusé en com­péti­tion offi­cielle à Cannes en 1952 car jugé trop choquant, Jeux inter­dits est pour­tant de ces films dont l’héritage est com­plexe. Écrit par le tan­dem Aurenche-Bost (à qui l’on devait la plu­part des scé­nar­ios pour Claude Autant-Lara et Jean Delan­noy), le film de René Clé­ment a été bal­ayé – tout comme une par­tie de sa fil­mo­gra­phie à l’ex­cep­tion peut-être de Plein soleil – par les jeunes Turcs de la Nou­velle Vague (François Truf­faut en tête), bien décidés à rejeter d’un bloc toute cette généra­tion de films tournés en stu­dio aux pré­ten­tions nat­u­ral­istes. Si le débat s’est depuis apaisé, force est de recon­naître que Jeux inter­dits s’inscrit dans une cer­taine tra­di­tion académique du ciné­ma d’immédiat après-guerre : mais com­ment pour­rait-il en être autrement de René Clé­ment, lui qui débu­ta sa car­rière en 1946 avec La Bataille du rail (sur la résis­tance des cheminots) et eut un suc­cès tardif en 1966 avec Paris brûle-t-il ? (sur la libéra­tion de Paris) ? Excel­lent tech­ni­cien, pas­sion­né par la psy­ch­analyse (ce qui le motivera à adapter Patri­cia High­smith pour Plein soleil en 1960 ou encore à tourn­er Le Pas­sager de la pluie en 1970, deux gros suc­cès pop­u­laires), René Clé­ment obtint rapi­de­ment la recon­nais­sance d’Hollywood qui le récom­pen­sa à trois repris­es, du jamais vu à l’époque pour un cinéaste français. Mais il serait dom­mage de se con­tenter de ramen­er unique­ment Jeux inter­dits à son époque, sans autre ambi­tion que celle d’attendrir les spec­ta­teurs d’alors sur le sort d’une petite orphe­line.

Les honneurs de la guerre

Au départ, René Clé­ment envis­ageait de ne tourn­er qu’un court-métrage : c’est sur cette base qu’il décou­vrit et dirigea la jeune Brigitte Fos­sey. Mais alors que le pro­duc­teur était men­acé de ban­quer­oute et sur les con­seils avisés d’un Jacques Tati ent­hou­si­aste par les pre­miers rush­es, le tour­nage reprit quelques mois plus tard dans la per­spec­tive d’en faire un long-métrage dif­fusé au ciné­ma. En 1952, le pro­jet n’avait rien d’innocent : sept ans seule­ment après la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, alors que l’ensemble de la pop­u­la­tion était encore trau­ma­tisée par ce dont elle avait été témoin, la ques­tion de la représen­ta­tion du con­flit et de l’exode mas­sive des Français vers la zone libre ame­nait tou­jours de la douleur. Là où le ciné­ma français de l’époque s’était surtout attaché à relay­er l’engagement des Résis­tants ou de cer­tains corps de méti­er dans la lutte con­tre l’Occupant (péri­ode où les col­lab­o­ra­tionnistes étaient soigneuse­ment occultés), jamais un film n’avait fig­uré avec autant de réal­isme les con­séquences directes des bom­barde­ments sur le quo­ti­di­en des Français. L’ouverture du film fait état de cette détresse et de cette impuis­sance des hommes face à la men­ace arbi­traire de la mort. Sans mis­éra­bil­isme (les exilés ne sont pas vrai­ment sol­idaires et font preuve d’une cer­taine froideur dans leur appréhen­sion des événe­ments), les pre­mières scènes ont surtout pour objec­tif d’extraire de la masse des vic­times une petite fille, Paulette, qui ne com­prend pas grand chose à ce qui se trame autour d’elle, même lorsque ses par­ents meurent sous les mitrail­lettes. Objet d’un procédé big­ger than life qui fera de son quo­ti­di­en une tragédie, la fil­lette sera dra­ma­tique­ment con­damnée à un retour à l’anonymat (dans un mou­ve­ment de caméra exacte­ment con­traire à celui des pre­mières scènes) au cours du célèbre dernier plan qui la voit se noy­er dans la masse anonyme d’un orphe­li­nat dépassé par l’afflux excep­tion­nel des rescapés de la guerre.

La parenthèse désenchantée

Entre ces deux points de bas­cule, Paulette va devoir s’adapter à son nou­v­el envi­ron­nement, une famille de fer­miers un peu rus­tres à l’exact opposé de son milieu social, au sein duquel elle va se décou­vrir une affec­tion sans lim­ite pour Michel, le ben­jamin. La pein­ture sociale est par­fois un peu grossière (on n’est quand même pas très loin des affreux, sales mais pas trop méchants chers à un cer­tain ciné­ma ital­ien), surtout que ce n’est man­i­feste­ment pas ce qui intéresse le plus René Clé­ment. Son atten­tion se porte plutôt vers le sys­tème très codé édi­fié par Michel et Paulette en marge d’une guerre dont ils ne com­pren­nent pas le sens moral : les jeux macabres aux­quels les enfants se livrent et qui sem­blent avoir tant choqué à l’époque sont pour eux l’unique moyen de se réap­pro­prier une réal­ité face à laque­lle ils sont sans défense. Il était rare dans le ciné­ma de cette époque que le réc­it embrasse à ce point la sub­jec­tiv­ité de per­son­nages aus­si jeunes, la caméra se met­tant con­tin­uelle­ment à hau­teur de leur regard et resti­tu­ant avec emphase les enjeux dra­ma­tiques ponc­tu­ant leur quo­ti­di­en. On pour­ra se deman­der si, par­fois, le réc­it ne mise pas trop sur l’at­ten­drisse­ment que sus­ci­tent les deux jeunes acteurs (sachant qu’il faut bien recon­naître à Brigitte Fos­sey une capac­ité pré­coce à illu­min­er chaque plan). Mais si on imag­ine bien que les appren­tis comé­di­ens ne mesuraient pas tou­jours l’enjeu induit par leurs dia­logues, le film est sys­té­ma­tique­ment tenu par une sorte de con­trat hon­nête : les enfants ne sont pas ici instru­men­tal­isés à leurs dépens, mis à dis­tance du regard par une sorte de réi­fi­ca­tion cal­culée. René Clé­ment asso­cie ses jeunes inter­prètes à son objec­tif de justesse frontale qui donne à cette his­toire la valeur du témoignage. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le Fes­ti­val de Venise, en attribuant sa récom­pense suprême, ajou­ta la men­tion suiv­ante : « Pour avoir su élever à une sin­gulière pureté lyrique et une excep­tion­nelle force d’ex­pres­sion, l’in­no­cence de l’en­fance au-dessus de la tragédie et de la déso­la­tion de la guerre ». La tour­nure peut sem­bler affec­tée aujourd’hui mais on imag­ine aisé­ment quelle fut sa valeur en 1952.