Guy Maddin cite volon­tiers deux cinéastes comme source d’in­spi­ra­tion: Mur­nau pour la péri­ode muette et Sirk pour le mélo­drame. En voy­ant The Sad­dest Music in the World, on ne peut s’empêcher de se dire que Maddin réalise ici un film où l’ex­pres­sion­nisme et le mélo­drame se ren­con­trent en un majestueux bal­let ciné­matographique. Sur un plan visuel aus­si bien que nar­ratif, Guy Maddin a sem­ble-t-il trou­vé avec ce film un moyen d’ex­pres­sion priv­ilégié de sa con­cep­tion du monde et de la vie. The Sad­dest Music in the World est un voy­age ciné­matographique sur­prenant, atyp­ique, qui réserve de nom­breuses sur­pris­es à qui voudra se laiss­er embar­quer.

Win­nipeg, 1933. C’est la Grande Dépres­sion, l’époque de la pro­hi­bi­tion. La ville vient d’être désignée pour la qua­trième année con­séc­u­tive « Cap­i­tale mon­di­ale du cha­grin » par le Lon­don Times. C’est dans ce con­texte par­ti­c­ulière­ment morose que Lady Port-Hunt­ley (superbe Isabel­la Rosselli­ni), patronne du Muskeg, décide d’or­gan­is­er dans son bar le con­cours de la musique la plus triste du monde. Voilà qui devrait faire couler des litres de bière ! Des can­di­dats du monde entier arrivent pour par­ticiper au con­cours, qui prête son cadre au réc­it. Mais l’in­trigue se com­plique avec l’ar­rivée de Chester, ancien amant de Lady Port-Hunt­ley, dont la maîtresse actuelle n’est autre que l’épouse amnésique de son frère, qu’il n’a pas vu depuis dix ans. Autant dire que les imbroglios sen­ti­men­taux seront aus­si de la par­tie.

Ce qui frappe d’emblée dans le film, c’est son esthé­tique, ain­si que la syn­taxe ciné­matographique util­isée par Guy Maddin. La majeure par­tie du film est d’un noir et blanc gran­uleux, vaporeux, non esthétisé, mais qui recherche au con­traire le grain des films prim­i­tifs, afin de créer des sortes de fauss­es images d’archives de Win­nipeg, la ville fétiche de Maddin. Si l’on iso­lait cer­taines séquences du film, on pour­rait tout à fait se croire devant un doc­u­men­taire d’époque. La mai­son du père de Chester et Rod­er­ick sem­ble tout droit sor­tie du Cab­i­net du Doc­teur Cali­gari (Robert Wiene, 1919), avec sa porte d’une forme étrange et ses ombres menaçantes. Enfin, le style du cinéaste se met lui aus­si au dia­pa­son: ouver­ture à l’iris, expres­sion des per­son­nages plus appuyée, comme dans les films muets. Les gros plans sur le vis­age lunaire de Maria de Medeiros, baignés d’une lumière écla­tante, font quant à eux penser à Renée Fal­conet­ti dans La Pas­sion de Jeanne d’Arc (Carl Drey­er, 1928).

Au-delà de cet hom­mage aux films de la péri­ode muette, cette esthé­tique ouvre une inter­ro­ga­tion pas­sion­nante sur la représen­ta­tion et la moder­nité au ciné­ma. Guy Maddin relate sou­vent, amusé, l’é­ton­nement de spec­ta­teurs qui trou­vent cer­tains plans de ses films d’une audace, d’une inven­tiv­ité et d’une moder­nité extra­or­di­naires, alors qu’il s’ag­it tout sim­ple­ment de tech­niques oubliées et tombées en désué­tude avec l’évo­lu­tion du ciné­ma. En y ayant recours, Guy Maddin ne démon­tre-t-il pas l’u­ni­ver­sal­ité et l’in­tem­po­ral­ité des tech­niques ciné­matographiques qu’il utilise? Maddin ne réu­tilise pas ces tech­niques, il les fait revivre, leur donne une nou­velle matière. Il est d’ailleurs amu­sant de remar­quer que les scènes en couleurs sont para­doxale­ment les plus arti­fi­cielles (maquil­lage out­ré, couleurs cri­ardes), comme pour soulign­er le fait que la norme au ciné­ma n’est pas for­cé­ment la couleur, que le réal­isa­teur peut tout à fait avoir recours à une autre pho­togra­phie.

Si le film est intéres­sant, c’est aus­si par les liens psy­chologiques qu’il met en scène et les prob­lé­ma­tiques fil­iales, frater­nelles, amoureuses qu’il tente d’analyser. Comme dans la plu­part des films de Maddin, les per­son­nages sont en proie à des sen­ti­ments par­fois extrêmes. Maddin recon­naît volon­tiers dans son tra­vail une dimen­sion enfan­tine, imma­ture. S’il aime tant le mélo­drame, c’est parce qu’il met en scène la réal­ité, non pas exagérée, mais dés­in­hibée. Les pul­sions, les pas­sions, les craintes sont ain­si exac­er­bées. C’est ce qui appar­ente ses films et celui-ci en par­ti­c­uli­er à une sorte de rêve éveil­lé ou de con­te de fées. Avec son héroïne cul-de-jat­te, son musi­cien gar­dant pré­cieuse­ment le cœur de son fils mort dans un bocal rem­pli de larmes et son amnésique nymphomane qui suit les con­seils de son ver soli­taire, Maddin réalise effec­tive­ment un film qui serait un con­te, un rêve, où la fan­taisie, l’ironie et l’hu­mour noir se mêlent. Pour toutes ces raisons, Guy Maddin incar­ne aujour­d’hui une lib­erté ciné­matographique pré­cieuse, qui a su s’af­franchir de nom­breux car­cans. Le ciné­ma lui en sait sûre­ment gré.