Comme vous posez la ques­tion à vos inter­viewés dans Dans les griffes de la Ham­mer, qu’est-ce qui vous a amené à con­naître et à appréci­er la Ham­mer et le fan­tas­tique en général ?

Nico­las Stanz­ick : En ce qui con­cerne le fan­tas­tique, ça a d’abord été un choc en salle à l’âge de cinq ans, lorsque j’ai vu Le Retour du Jedi en 1983. La séquence où Dark Vador enlève son masque m’avait boulever­sé. Il révélait deux vis­ages : son masque atroce, qu’on con­naît tous et qui est une sorte de tête de mort menaçante, et caché der­rière, le vis­age d’un vieil­lard qui vis­i­ble­ment avait beau­coup souf­fert. Cette dou­ble image, rétro­spec­tive­ment, est cer­taine­ment l’origine de mon goût pour le fan­tas­tique, et aus­si de mon goût pour Fish­er (Ter­ence Fish­er, réal­isa­teur phare de la Ham­mer (NDLR)). Il y avait incon­testable­ment du Fish­er dans cette séquence-là. Il y avait le Fish­er que j’adore, celui qui s’attache sys­té­ma­tique­ment à filmer la dual­ité de ses per­son­nages, celui des Deux Vis­ages du Dr Jekyll, celui de La Nuit du loup-garou, celui du Cauchemar de Drac­u­la. Dans ce dernier film par exem­ple, la super­po­si­tion des vis­ages de Christo­pher Lee est exem­plaire : Drac­u­la nous est d’abord présen­té avec un plan large où il appa­raît en haut d’un escalier, majestueux, en aris­to­crate racé jusqu’au bout des ongles, tout à fait socia­ble, puis un quart d’heure plus tard, Fish­er intro­duit à nou­veau le per­son­nage en un gros plan légendaire qui nous le présente cette fois en mon­stre assoif­fé de sang, ne com­mu­ni­quant plus que par grogne­ments et sif­fle­ments. Le fan­tas­tique pour moi, c’est vrai­ment cela : dépein­dre le dou­ble en tout homme, cette zone mys­térieuse de l’âme humaine où réel et imag­i­naire se con­t­a­mi­nent et devi­en­nent indis­so­cia­bles.

Mon goût pour la Ham­mer stric­to sen­su lui, m’est venu lors de la dif­fu­sion du Cauchemar de Drac­u­la à «La Dernière Séance», en 1985. Tout est né en fait d’une frus­tra­tion : un arti­cle à cette occa­sion dans Télé 7 Jours sur le mythe de Drac­u­la, très accrocheur, m’avait pro­fondé­ment fasciné. Je voulais absol­u­ment voir le film, et vu l’heure tar­dive de dif­fu­sion, je n’ai pas pu assis­ter à la séance. En 1987, j’ai finale­ment vu Drac­u­la, prince des ténèbres. J’avais déjà vu Le Bal des vam­pires de Polan­s­ki quelques mois aupar­a­vant, mais cette fois-ci, il y avait vrai­ment l’idée que c’était l’original, le vrai Drac­u­la, avec Christo­pher Lee him­self. J’ai eu très peur, mais j’ai aimé au point de ten­ter de l’adapter en roman dès le lende­main, en rebap­ti­sant l’histoire « Comte von Krolock, prince des ténèbres », manière de faire fusion­ner Polan­s­ki et Fish­er. C’est assez amu­sant, car j’ai même dess­iné une cou­ver­ture à cette occa­sion qui – je m’en suis ren­du compte en retombant dessus par hasard il y a quelques jours – n’est pas très éloignée de l’affiche signée Guy-Gérard Noël retenue pour Dans les griffes de la Ham­mer : Drac­u­la yeux injec­tés de sang et canines proémi­nentes, sur fond de château malé­fique… Peut-être est-ce lié à cette expéri­ence fon­da­trice, mais ce troisième Drac­u­la réal­isé par Fish­er n’a jamais man­qué depuis de sus­citer en moi cette exci­ta­tion, cette angoisse orig­inelle : la pre­mière par­tie est un mod­èle de mon­tée pro­gres­sive et inéluctable vers l’Horreur, avec cette atmo­sphère de cauchemar éveil­lé qui reste très inquié­tante aujourd’hui encore. Quelques mois après ce Drac­u­la, il y a eu Le Chien des Baskerville, vu en groupe cette fois au cours d’un goûter d’anniversaire chez un ami : cer­tains enfants, dont je n’étais pas peu fier de ne pas faire par­tie, n’ont pas tenu le choc, et on a donc été obligé d’interrompre la séance après la fab­uleuse séquence d’introduction qui voit le sadique Hugo de Baskerville poignarder une jeune domes­tique avant de se faire dévor­er par le chien infer­nal dans de vieilles ruines goth­iques…

Donc aimer la Ham­mer, c’est avant tout une his­toire de mytholo­gie per­son­nelle ?

N.S. : C’est tout à fait ça. D’ailleurs, quand on pose la ques­tion à tous les cinéphiles qui à un moment don­né ont chem­iné en com­pag­nie de la firme anglaise, tous racon­tent des expéri­ences plus ou moins sim­i­laires. C’est le réc­it de telle ou telle pho­to d’exploitation vue à la dérobée en pas­sant devant le Midi-Minu­it, le Brady ou le Col­orado, tem­ples parisiens du ciné­ma fan­tas­tique, ce sont les longues années d’attente au cours desquelles on fan­tasme les films faute d’avoir la pos­si­bil­ité de les voir, c’est le sen­ti­ment très con­scient de braver un inter­dit lorsque enfin on finit par voir son pre­mier Ham­mer. Toute l’histoire de la Ham­mer en France, tient finale­ment dans l’invention d’une mytholo­gie qui s’est imposée au détour des années 60 et 70.

Dans votre livre, vous priv­ilégiez l’approche socio-his­torique, au détri­ment de celle, plus atten­due de l’histoire du ciné­ma. Pourquoi ?

N.S. : Beau­coup de livres en Angleterre et aux États-Unis sont déjà sor­tis sur la Ham­mer, ses con­di­tions de pro­duc­tion ou le tra­vail de ses met­teurs en en scène ; en France, il y a eu des textes bril­lants, mais jamais dans le cadre d’ouvrages stricte­ment con­sacrés au stu­dio lon­donien : les écrits de Jean-Marie Sabati­er, Gérard Lenne ou Jean-Pierre Bouyx­ou par exem­ple font tou­jours référence aujourd’hui. J’étais donc face à un para­doxe : j’allais écrire le pre­mier livre français con­sacré à la Ham­mer, mais il me fal­lait néan­moins apporter quelque chose de neuf. Je suis his­to­rien de for­ma­tion et il m’a sem­blé très vite que remet­tre les films dans leur con­texte pour­rait se révéler être un choix payant. On perçoit mal aujourd’hui la vio­lence du phénomène Ham­mer en son temps : non seule­ment en ter­mes graphiques à l’écran, mais au-delà, dans l’accueil réservé par la cri­tique établie et l’opinion dom­i­nante. Le Cauchemar de Drac­u­la, Franken­stein s’est échap­pé ont sus­cité de véri­ta­bles tol­lés médi­a­tiques. Les ama­teurs, qui allaient fonder la cinéphilie fan­tas­tique française, et les ten­ants d’une cinéphilie plus clas­sique, se sont livrés une véri­ta­ble bataille d’Hernani. J’exagère à peine… En France, c’est avec le défer­lement des pro­duc­tions Ham­mer qu’on s’est véri­ta­ble­ment ini­tié au genre, c’est avec les films signés Fish­er qu’on a décou­vert les grands mythes du fan­tas­tique comme Drac­u­la, Franken­stein, le loup-garou ou la momie. Même les romans de Bram Stok­er ou Mary Shel­ley n’ont eu droit à des édi­tions dignes de ce nom qu’une fois le phénomène Ham­mer bien instal­lé, au milieu des années 60. Pour moi, par­ler de ces films dans le con­texte français des années 60, celui des grandes heures de la cinéphilie, de la cul­ture pop, de Mai 68, mais aus­si de la per­sis­tance de pesan­teurs morales d’un autre temps, c’était tout sim­ple­ment leur ren­dre jus­tice. C’était à la fois une manière d’écrire une his­toire de la cinéphilie fan­tas­tique française via le prisme de la Ham­mer, mais aus­si une façon de ren­dre intel­li­gi­ble une part de la vérité intime de ces films, générale­ment passée aux oubli­ettes lorsqu’ils sont vus ou com­men­tés aujourd’hui : leur intense charge sub­ver­sive ini­tiale et leur fac­ulté à trans­met­tre une mytholo­gie cinéphile à tous ceux qui un jour s’y sont frot­tés.

Que sig­ni­fie de sor­tir un tel livre aujourd’hui ?

N.S. : Il y a plusieurs élé­ments de réponse. Certes la Ham­mer est un ciné­ma mar­qué dans le temps et qui appar­tient à une époque bien révolue. Mais il y a aujourd’hui un intérêt réel et renou­velé pour ce stu­dio culte. Les édi­tions Metropolitan~/ Seven~7 ont par exem­ple récem­ment sor­ti une très belle col­lec­tion de vingt DVD, inti­t­ulée « Les tré­sors de la Ham­mer » et celle-ci a vis­i­ble­ment été un suc­cès com­mer­cial. Des sites inter­net comme www.thehammercollection.net sont entière­ment con­sacrés au stu­dio anglais et chaque jour, des fans y échangent via les forums leur point de vue sur ces films vieux de cinquante ans ! Plus symp­to­ma­tique encore, la Ciné­math­èque française a organ­isé l’année dernière la plus impor­tante rétro­spec­tive jamais con­sacrée à Fish­er et celle-ci a fait autant fig­ure de légiti­ma­tion défini­tive du cinéaste que de recon­nais­sance offi­cielle de la cinéphilie fan­tas­tique. Même sur le front de l’actualité pure, les choses bougent : la Ham­mer renaît aujourd’hui offi­cielle­ment alors que ce retour était annon­cé – espéré – depuis des années. Le stu­dio vient de pro­duire Beyond the Rave, un long métrage dif­fusé sous forme de feuil­leton sur MySpace : ce n’est pas un film de ciné­ma à pro­pre­ment par­ler, mais pourquoi pas ?

Et par rap­port à la France, quand on voit que Mad Movies ou L’Écran fan­tas­tique sont tou­jours des suc­cès de kiosques, que les fes­ti­vals con­sacrés au genre pul­lu­lent (Gérard­mer, l’Étrange Fes­ti­val, le fes­ti­val de Stras­bourg…), ou que des chaines spé­cial­isées comme Ciné FX trou­vent leur pub­lic avec une pro­gram­ma­tion riche en inédits et par­ti­c­ulière­ment exigeante, on com­prend vite que la cinéphilie fan­tas­tique n’a rien per­du de sa vital­ité. Peut-être n’est-elle pas aus­si sub­ver­sive qu’auparavant, mais elle a tou­jours une iden­tité très mar­quée. La Ham­mer lui a tenu lieu d’emblème pen­dant ses jeunes années : revenir sur son his­toire, c’est donc aus­si se pos­er des ques­tions fon­da­men­tales sur soi-même lorsqu’on se revendique cinéphile fan­tas­tique…

Com­ment avez-vous vécu les entre­tiens avec les per­son­nes inter­viewées dans votre livre, qui con­stituent à elles seules trois généra­tions de cinéphiles fan­tas­tiques ?

N.S. : Au-delà de la mine d’anecdotes édi­fi­antes, d’analyses per­ti­nentes et de témoignages pri­mor­diaux, j’ai d’abord vécu ces entre­tiens comme des moments très émou­vants. J’étais en quelque sorte face aux héros d’une fab­uleuse his­toire : ils sont les grands aînés fon­da­teurs de la cinéphilie fan­tas­tique française, et imman­quable­ment ils m’ont sou­vent par­lé de cette époque de leur vie avec une nos­tal­gie com­mu­nica­tive. Même si cer­tains d’entre eux sont passés à autre chose depuis, l’émergence de cette cinéphilie reste un moment priv­ilégié de leur par­cours. Quand on dis­cute avec Michel Caen[1], on se rend compte que c’est quelque chose qui le tra­vaille très forte­ment émo­tion­nelle­ment, encore aujourd’hui et je le com­prends bien volon­tiers : il a con­nu de vrais suc­cès financiers en fon­dant bien après Midi-Minu­it Fan­tas­tique des revues comme Zoom ou Vidéo News, mais la recon­nais­sance du fan­tas­tique en France, c’était rien de moins que le com­bat de ses vingt ans.

Un des pre­miers charmes des films de la Ham­mer, c’était leur rap­port aux con­traintes qui pesaient sur ces films, en rai­son de leurs petits bud­gets…

Je ne dirais pas que c’était un des pre­miers charmes de la Ham­mer. Ce serait sans doute un peu réduc­teur de présen­ter les choses ain­si, car il y a bien des manières d’aborder ce ciné­ma : le genre, ses auteurs, son esthé­tique sanglante alors inédite, son tra­vail sur les mythes, sa sit­u­a­tion sin­gulière dans l’histoire du ciné­ma, entre clas­si­cisme et moder­nité… Chaque ama­teur peut être séduit par l’un ou l’autre de ces aspects. Je dirais en revanche que cette manière de penser la con­trainte du petit bud­get comme la con­di­tion d’une plus grande créa­tiv­ité, c’était toute la noblesse de ce ciné­ma. Les réal­isa­teurs et tech­ni­ciens de la Ham­mer se vivaient comme des arti­sans, et cette mod­estie leur a finale­ment sou­vent per­mis d’atteindre à l’art le plus authen­tique.

Vous n’abordez que peu le ciné­ma de Roger Cor­man, avec Vin­cent Price, le pen­dant améri­cain de la Ham­mer…

N.S. : C’est avant tout pour une rai­son his­torique. Les films de Cor­man, tels que Le Masque de la mort rouge ou L’Enterrement pré­maturé, sor­tent pour la plu­part vers 1969–70 en France, soit des années après leur pro­duc­tion. C’est d’ailleurs grâce aux fon­da­teurs de Midi-Minu­it fan­tas­tique, Michel Caen et Jean-Claude Romer, qu’on a pu les voir ici : les films qu’ils pro­gram­maient au Stu­dio de l’Étoile se voy­aient ensuite dis­tribués en province. Seuls La Chute de la mai­son Ush­er et La Cham­bre de tor­ture sont sor­tis dès les années 1963–1965. Bref, au moment où l’essentiel du cycle Poe de Cor­man débar­que enfin sur nos écrans, une péri­ode clef de la cinéphilie française est déjà scel­lée : les opus fon­da­teurs du cycle Ham­mer ont été vus et assim­ilés, les pre­miers revire­ments cri­tiques post-68 ont déjà eu lieu et Midi-Minu­it Fan­tas­tique s’apprête à dis­paraître.
Plus large­ment, le livre ne cherche pas du tout à assén­er l’idée que la Ham­mer pro­po­sait un ciné­ma supérieur à celui de l’Américain Roger Cor­man, de l’Espagnol Jess Fran­co ou des Ital­iens Ric­car­do Fre­da et Mario Bava. Les années 60 ont été un véri­ta­ble âge d’or du ciné­ma fan­tas­tique, le troisième après celui l’expressionnisme alle­mand et celui de la Uni­ver­sal. C’était une péri­ode priv­ilégiée dans laque­lle la Ham­mer a joué un rôle de leader et a sus­cité hors de l’Angleterre mieux que des démar­quages auda­cieux, des films finale­ment sou­vent très per­son­nels. Per­son­nelle­ment, j’aime autant Bava que Fish­er. La sen­su­al­ité latine du goth­ique ital­ien me touche autant que la fan­tas­magorie éroti­co-sanglante vic­to­ri­enne.

Ceci étant pré­cisé, lorsqu’on se focalise sur ce qu’ont pu incar­n­er tous ces films ici, même si Le Masque du démon, Crime au musée des hor­reurs ou Le Voyeur ont été des chocs aus­si forts que Le Cauchemar de Drac­u­la, la Ham­mer a incon­testable­ment joué le pre­mier rôle dans le champ des débats cinéphiles du temps et dans le rap­port de France au fan­tas­tique. Il y a des raisons très sim­ples à cela. Non seule­ment, les films pro­duits par la Ham­mer étaient les plus nom­breux, mais en ressus­ci­tant les grandes fig­ures du ciné­ma fan­tas­tique avec une rigueur toute per­son­nelle, en jouant le jeu d’une équipe spé­cial­isée où les mêmes met­teurs en scènes, acteurs et tech­ni­ciens se côtoy­aient, la Ham­mer a crée un univers iden­ti­fi­able qui se pro­longeait de films en films. C’est devenu un label en tant que tel, syn­onyme de fan­tas­tique, autant pour les ama­teurs que pour le « camp adverse » dont Téléra­ma avait pris la tête. Le débat a donc fini par porter prin­ci­pale­ment autour de la Ham­mer. Et ce n’est pas un hasard si, au détour des années 1970, une nou­velle généra­tion de cinéphiles fan­tas­tiques appa­raît via la trans­mis­sion d’un cor­pus ciné­matographique au sein duquel la petite com­pag­nie lon­doni­enne a vrai­ment la pre­mière place. Ces nou­veaux ama­teurs – pour résumer : la généra­tion Starfix – seront ceux qui suiv­ront religieuse­ment la rétro­spec­tive annuelle con­sacrée à la Ham­mer au Fes­ti­val Fan­tas­tique de Paris au Grand Rex. Ils seront ceux qui par­al­lèle­ment, suiv­ront les mul­ti­ples red­if­fu­sions des clas­siques de Fish­er, Sharp ou Gilling au Brady, au Col­orado… Pour eux, la Ham­mer est dev­enue une antholo­gie de clas­siques qui non seule­ment per­me­t­tait une ini­ti­a­tion au genre et au ciné­ma en général, mais à une cinéphilie rêvée et idéal­isée : celle, sub­ver­sive et un peu révolue des années Midi-Minu­it Fan­tas­tique. Bref, la Ham­mer est dev­enue une mytholo­gie en tant que tel. Bava, par exem­ple, était adulé lui aus­si, mais était dépourvu de mytholo­gie pro­pre…

Est-ce que ce ciné­ma bis, fauché, obligé d’être malin pour faire face au manque de moyens, a encore une actu­al­ité aujourd’hui ?

N.S. : Il con­tin­ue à exis­ter dans le regard de ceux qui l’ont aimé. Le ciné­ma de Bur­ton, de Taran­ti­no ou de Rodriguez fait très sou­vent référence au ciné­ma bis. Je trou­ve leur démarche sou­vent pas­sion­nante, même si je ne com­par­erais pas leurs films aux orig­in­aux dont ils s’inspirent. Un film comme Boule­vard de la mort par­le finale­ment plus de Taran­ti­no lui-même que de Russ Mey­er. Idem avec Sleepy Hol­low qui en dit beau­coup plus long sur Bur­ton que sur le trio Bava/Corman/Fisher dont l’influence est par ailleurs man­i­feste. Je trou­ve ces films fasci­nants parce qu’ils pro­jet­tent sur l’écran des sou­venirs très per­son­nels, des émo­tions cinéphiles fon­da­tri­ces. Ces films sont les fan­tasmes de leurs auteurs, cer­taine­ment pas de vaines col­lec­tions de cita­tions qui dis­sert­eraient sur le ciné­ma de genre. Quand je vois John­ny Depp dans Sweeney Todd par exem­ple, il me sem­ble absol­u­ment évi­dent que Bur­ton s’amuse avec son acteur fétiche, le sou­venir de Boris Karloff en tête, comme un gamin rejouerait dans sa cham­bre ses séquences de ciné­ma préférées avec de petites fig­urines… D’ailleurs, ses pre­miers courts-métrages, Vin­cent ou Franken­wee­nie par­laient explicite­ment de cela. Je trou­ve cette démarche non seule­ment très émou­vante et jubi­la­toire, mais avec le tal­ent de réal­isa­teur d’un Bur­ton der­rière la caméra, ça touche car­ré­ment au sub­lime.

Il me sem­ble que ce rap­port cinéphile et mémoriel au ciné­ma de genre a été ini­tié avec Star Wars. Spiel­berg, tou­jours encour­agé en ce sens par Lucas, lui a emboîté le pas avec Les Aven­turi­ers de l’arche per­due et se suites. La généra­tion Taran­ti­no a pris depuis la relève. C’est une démarche quelque peu post-mod­erne qui cor­re­spond à un autre moment de l’histoire du ciné­ma, l’après-cinéma de genre : le genre est mort, que faire désor­mais si ce n’est filmer les émo­tions qu’il a jadis sus­citées en nous ?

Le genre est mort ?

N.S. : Non, je ne pense pas. C’est évidem­ment une vue de l’esprit. Le genre ne meurt jamais, les cinéastes trou­vent tou­jours une manière pour le réin­ven­ter, le refor­muler, le renou­vel­er. Lucas pour revenir sur son exem­ple, avait l’ambition de combler le vide de la dis­pari­tion du west­ern avec son pre­mier Star Wars : à mon sens il a pleine­ment réus­si, si ce n’est quan­ti­ta­tive­ment en ter­mes de pro­duc­tion de films, du moins qual­i­ta­tive­ment en ter­mes de con­tenu vis-à-vis d’un très large pub­lic. Ter­ence Fish­er a réus­si le même exploit en redonnant vie au ciné­ma d’horreur goth­ique qui était con­sid­éré comme mort et enter­ré depuis les années 40 et les comédies fan­tas­tiques d’Abbott et Costel­lo. Le genre ne meurt jamais donc, mais une cer­taine économie de ciné­ma – celle du ciné­ma bis, des salles d’exploitation – est bel et bien morte en revanche vers la fin des années soix­ante-dix. La dis­pari­tion de la Ham­mer comme firme pro­duc­trice de ciné­ma en 1979 ne sig­ni­fie pas autre chose.

Est-ce que selon vous il existe encore un réseau comme celui des salles d’exploitation ? Est-ce le pub­lic alter­natif est tou­jours au ren­dez-vous ?

N.S. : Le pub­lic alter­natif est présent dans les fes­ti­vals spé­cial­isés. Il existe d’autre part les salles alter­na­tives, des salles art & essai… Cela dit, l’art et essai, c’est déjà autre chose que le ciné­ma bis.

Est-ce que juste­ment, le ciné­ma bis et l’art et essai ne se sont pas rap­prochés, alors que le ciné­ma bis acquiert une cer­taine noblesse ?

N.S. : Ce n’est pas tout à fait exclu – pas mal de gens tra­vail­lent en ce sens. Jean-François Rauger par exem­ple fait un boulot for­mi­da­ble depuis qu’il est à la tête de la pro­gram­ma­tion de la Ciné­math­èque française. L’histoire du ciné­ma bis, ses auteurs, ses œuvres phares, ses sous-gen­res se sont large­ment pop­u­lar­isés grâce à lui et ont atteint un pub­lic bien dif­férent de celui des salles de quartiers des années 60 et 70. D’ailleurs, il ne se con­tente pas de pro­mou­voir le ciné­ma bis en tant que tel : il va jusqu’à défendre des auteurs qui ont œuvré dans le bis comme des auteurs à part entière. C’est pour cette rai­son qu’on a eu droit à des rétro­spec­tives Mario Bava, Ter­ence Fish­er ou Jess Fran­co.

Est-ce que Jess Fran­co à la Ciné­math­èque, ça ne lui enlève pas une cer­taine… prestance ?

N.S. : Je ne crois pas. J’étais là à la soirée d’ouverture, en présence de Fran­co. C’est aujourd’hui un vieux mon­sieur qui a plus de 250 films der­rière lui, et il était très ému de cette recon­nais­sance tar­dive. Per­son­nelle­ment, j’avais des a pri­ori sur lui, mais ils ont vite volé en éclats : dès qu’on l’écoute par­ler de son ciné­ma, dès qu’on se plonge plus avant dans sa fil­mo­gra­phie labyrinthique, on décou­vre un cinéaste tout à fait pas­sion­nant, porté sur un éro­tisme aus­si expéri­men­tal que per­son­nel. On lui a sou­vent reproché de faire n’importe quoi, de tomber dans le mau­vais porno, le mau­vais fan­tas­tique, d’être prêt à toutes les com­pro­mis­sions. Le mérite d’une rétro­spec­tive comme celle-là est de remet­tre les pen­d­ules à l’heure. C’est une vraie manière de tor­dre le cou à sa répu­ta­tion de tâcheron paresseux du Z. Les longues séquences où Lina Romay, sa com­pagne depuis plus de trente ans, se caresse dans La Comtesse noire ou dans Dori­ana Gray, ne sont en rien du rem­plis­sage vide d’inspiration par exem­ple. Ce sont de longues scènes hyp­no­tiques, rad­i­cales, où les zooms obses­sion­nels sur la vul­ve offerte tien­nent lieu de man­i­feste esthé­tique : Fran­co est un cinéaste qui filme par pul­sion, qui filme la pul­sion, et qui plus sim­ple­ment est amoureux fou de son égérie. C’est réelle­ment très beau… Klimt fai­sait-il quelque chose de si dif­férent lorsqu’il réal­i­sait des esquiss­es au cray­on de ses mod­èles, yeux clos, le corps ten­du par le plaisir des caress­es intimes ?

Le ciné­ma bis s’accommode donc très bien d’une cer­taine notoriété ?

N.S. : Pourquoi pas ? À la lim­ite, peut-être qu’à l’époque de sa pro­duc­tion, ce ciné­ma n’avait pas voca­tion à être légitimé, d’où les pos­tures de francs-tireurs des cinéphiles fan­tas­tiques de l’époque. Ces films à petit bud­get, se rentabil­i­saient très bien sans recon­nais­sance cri­tique et trou­vaient leur pub­lic naturel avec tous les dérac­inés des boule­vards : promeneurs soli­taires, tra­vailleurs immi­grés, étu­di­ants, clochards, éro­tomanes divers et autres dandys… Mais aujourd’hui, avec de meilleures con­di­tions d’exploitation, avec la fin de la ghet­toï­sa­tion de ce ciné­ma, il s’agit tout sim­ple­ment de décou­vrir de bons films. Le ciné­ma n’est qu’un finale­ment : le terme « ciné­ma bis » n’est que l’expression des cli­vages d’une époque.

Est-ce qu’il est néces­saire pour un ama­teur de ciné­ma bis de pass­er der­rière la caméra ? Est-ce que ça vous a effleuré l’esprit ?

N.S. : Je ne pense pas. Il m’arrive de m’amuser avec une caméra, mais il existe un pur plaisir de spec­ta­teur dont je me sat­is­fais pleine­ment. En revanche, je suis gui­tariste dans un groupe de rock’n’roll qui s’appelle Ultra­zeen, et toute cette cul­ture de la série B, du ciné­ma de genre nous inspire assez régulière­ment. On a fréquem­ment fait notre entrée sur scène avec le générique de Djan­go de Ser­gio Cor­buc­ci, et on vient d’écrire un morceau qui s’appelle « Wolver­ine ». D’une manière générale, ce ciné­ma a sou­vent inspiré la cul­ture punk. Il suf­fit de réé­couter les Cramps par exem­ple pour s’en con­va­in­cre, ou ce groupe mar­seil­lais de Surf Music pas très con­nu mais absol­u­ment génial, Hawaï Samu­raï, qui a sor­ti un titre inti­t­ulé « Le Masque du démon ».

Qu’est-ce que vous pensez du fan­tas­tique actuel, notam­ment français, anglais… ?

N.S. : Je con­nais assez mal le fan­tas­tique français actuel. Pour les quelques films que j’ai vus, ils me sem­blent sou­vent faits avec tal­ent, con­vic­tion, hon­nêteté, mais ils pèchent néan­moins par excès de bonnes inten­tions. Ces films parvi­en­nent assez rarement à s’inscrire dans une véri­ta­ble cul­ture du genre : ils réfléchissent davan­tage sur ce que pour­rait être le ciné­ma fan­tas­tique français s’il exis­tait de manière décom­plexée. De plus en plus de films fan­tas­tiques français sor­tent, certes, mais tou­jours avec cette ambi­tion de faire LE film fan­tas­tique français ultime qui imposerait le genre ici. Résul­tat, ces films sont sou­vent des pro­to­types, de purs pro­duits men­taux, qui peu­vent être très intéres­sants et attachants, mais qui n’ont pas la toute-puis­sance d’évocation pro­pre d’ordinaire au ciné­ma fan­tas­tique. Jean-Marie Sabati­er dis­ait que « le réal­isa­teur de film bis a une sorte de rôle medi­um­nique », qu’il se fait « le tra­duc­teur spon­tané des mytholo­gies col­lec­tives, objec­tives… ». C’est peut-être cette mod­estie du geste qui fait défaut ici. Ce qui ne veut pas dire qu’un film de genre doit être imper­son­nel pour être réus­si, bien au con­traire. Quoi de plus per­son­nel qu’un film de Fish­er, Bava, Romero, Car­pen­ter, Argen­to ?…

En Angleterre, les choses se font de manière plus naturelle. C’est tou­jours une terre d’élection du fan­tas­tique. Les films de Neil Mar­shall comme The Descent, ou ceux de Simon Pegg, Shaun of the Dead et Hot Fuzz, sont à la fois ambitieux et suff­isam­ment mod­estes dans leur rap­port au genre pour fonc­tion­ner pleine­ment et apporter du neuf. Hot Fuzz, par exem­ple, puise très intel­ligem­ment dans la cul­ture de la Ham­mer ou dans cet ovni qu’est The Wick­er Man, qui n’est pas certes pas un Ham­mer, mais qui peut faire fig­ure de film-tes­ta­ment de la Ham­mer presqu’au même titre que Franken­stein et le mon­stre de l’enfer : le film de Simon Pegg est pour moi autant une manière comique et décalée de rejouer tout ce pan de ciné­ma, qu’une façon de lui offrir un nou­veau clas­sique…

En Espagne aus­si, sont égale­ment sor­tis des films très intéres­sants ces derniers mois : REC ou les Proies jouent la carte d’une hor­reur vis­cérale qui a vis­i­ble­ment des choses vir­u­lentes à assén­er sur la pré­ten­due moder­nité de nos sociétés occi­den­tales.

Selon votre livre, la Ham­mer a cessé d’exister alors qu’elle a cessé d’être en phase avec son époque. La firme renaît de ses cen­dres aujourd’hui, qu’est-ce que ça vous inspire ?

N.S. : Beau­coup de curiosité ! C’est la pre­mière chose. Au-delà, ce qui me frappe c’est qu’un groupe comme Ende­mol, qui s’est fait con­naître par la télé-réal­ité, et qui appar­tient donc à un univers qui n’a stricte­ment rien à voir avec que qu’à pu incar­n­er la Ham­mer dans les années 60, rachète le stu­dio pour lui faire réalis­er des films d’horreur goth­ique à base de vam­pires. C’est assez ironique et drôle, mais au-delà, c’est aus­si le signe que la Ham­mer a une iden­tité qui ne vac­ille pas, même aux yeux des pro­fes­sion­nels des médias d’aujourd’hui.

Après je me doute bien qu’on ne va pas repro­duire ce qui s’est passé dans les années 1960 : la ren­con­tre d’un très grand auteur, Ter­ence Fish­er, avec une équipe tech­nique for­mi­da­ble ; des pro­duc­teurs qui avaient une vraie cul­ture du genre, Antho­ny Hinds, James Car­reras ; des chefs opéra­teurs comme Jack Ash­er ; des grands acteurs comme Peter Cush­ing, Christo­pher Lee ; un com­pos­i­teur comme James Bernard… Il y a eu vrai­ment un cer­tain nom­bre d’élément qui ont fait que ces films étaient pas­sion­nants et représen­taient avec une rare acuité leur temps. Il est très improb­a­ble qu’une telle con­jonc­tion d’éléments ait lieu de nou­veau. Mais il est vrai­ment sym­pa­thique de se dire que la Ham­mer est tou­jours vivante…

Finale­ment ce n’est que jus­tice que la Ham­mer renaisse de ses cen­dres…

N.S. : Exacte­ment ! [rires] Après tout, on a bien vu Drac­u­la renaître sept fois…

Mer­ci, Nico­las.

N.S. : Mer­ci à vous.

Voir aus­si : le site de Dans les griffes de la Ham­mer : www.myspace.com/hammergothic

Notes

Notes
↑1 Fon­da­teur de la revue Midi-Minu­it Fan­tas­tique.