Jaume Bal­a­gueró et Paco Plaza ont déjà fois tra­vail­lé ensem­ble en 2005 sur la série Pelícu­las Para No Dormir : les “films qui vous empêchent de dormir”. Cer­taine­ment, [Rec] mérite ce qual­i­fi­catif, car non seule­ment le film ne ménage aucun temps mort, mais il dis­tille une ter­reur claus­tro­pho­bique comme rarement vu à l’écran. Pas réelle­ment orig­i­nal dans son pro­pos, le film recy­cle cepen­dant avec intel­li­gence et effi­cac­ité les topos d’un réc­it entre Romero et Love­craft.

“Pen­dant que vous dormez”, l’émis­sion qui porte bien son nom, se pro­pose de réalis­er des reportages sur les gens qui tra­vail­lent la nuit. Ce soir, il s’ag­it d’une caserne de pom­piers, où de sym­pa­thiques hommes en rouge font partager leur quo­ti­di­en, jusqu’au moment où reten­tit une alerte. Il s’ag­it, alors que nous l’ap­prenons en direct, d’une crise d’hys­térie par­ti­c­ulière­ment vio­lente de la part d’une dame âgée. L’in­ter­ven­tion ne se passe pas bien, et les reporters de “Pen­dant que vous dormez” se frot­tent les mains devant la mois­son d’im­ages-chocs qui est la leur. Les choses se gâtent lorsque les reporters, de même que les pom­piers et les habi­tants de l’im­meu­ble, sont mis en quar­an­taine dans la bâtisse par une force extérieure, sans plus d’ex­pli­ca­tion. D’au­tant que la crise d’hys­térie du début s’avère être bien plus qu’un sim­ple trou­ble nerveux…

Si Jaume Bal­a­gueró est con­nu dans nos con­trées pour les intéres­sants mais iné­gaux La Secte sans nom, Dark­ness et Frag­ile, Paco Plaza, réal­isa­teur espag­nol à la car­rière déjà sérieuse­ment pourvue, nous est com­plète­ment incon­nu. Qu’ils soient tous deux ras­surés, car [Rec] ne pos­sède aucune des (quelques) faib­less­es des précé­dents films de Bal­a­gueró, et con­stitue une fameuse carte de vis­ite pour Plaza. Les deux réal­isa­teurs ont choisi une forme qui sem­ble en passe de devenir un sous-genre en soi – éton­nam­ment réservé au sens fan­tas­tique ou assim­ilé, d’ailleurs – à savoir la “caméra directe” telle que l’ont pra­tiquée l’ar­naque du Pro­jet Blair Witch ou Clover­field. Blair Witch n’avait util­isé cette forme qu’à des fins de créer un buzz précé­dant sa sor­tie, jouant sur l’aspect très réel de l’im­age pour créer le doute sur la vérac­ité de l’his­toire. Cela n’empêchait pas le film d’ac­cu­muler erreurs de scripts et con­tre-per­for­mances artis­tiques. Clover­field n’é­tait pas loin devant de ce point de vue, mais avait le mérite de per­me­t­tre une véri­ta­ble réflex­ion sur la récupéra­tion des images du 11-Sep­tem­bre aux États-Unis. [Rec], quant à lui, sem­ble avoir retenu les leçons de ses prédécesseurs, et s’at­tache au long du film à rester crédi­ble dans son util­i­sa­tion de la caméra. Nous sommes sur une émis­sion de reportage sen­sa­tion­nal­iste, et les moti­va­tions d’An­gela et de son caméra­man, pour altru­istes qu’elles sem­blent (puisqu’il faut que tout soit filmé, qu’une trace reste du drame épou­vantable que tous vivent dans l’im­meu­ble en quar­an­taine), ne sont en réal­ité rien moins que la ten­dance sor­dide à vouloir accu­muler les images chocs à des­ti­na­tion d’un pub­lic tou­jours plus friand.

Le rap­port de [Rec] à son pub­lic est intéres­sant. Car, con­traire­ment à Blair Witch et Clover­field, le pub­lic de [Rec] existe bel et bien dans l’ac­tion : le pub­lic de l’émis­sion et celui du film se con­fondent. Les pre­mières ban­des-annonces du film ne mon­traient juste­ment que ça : les vis­ages sur­pris, ter­ri­fiés et ravis d’une audi­ence rivée à son fau­teuil. Le duo de réal­isa­teurs, tous deux ama­teurs et pra­ti­quants du fan­tas­tique, se jouent ain­si d’une audi­ence qu’ils savent pass­able­ment masochiste : ce pub­lic aime à se faire peur, et plus ter­ri­ble la peur est, meilleure est la sen­sa­tion. Le grand jeu du fan­tas­tique, de tous temps, a été de se jouer de la cen­sure pour offrir à un pub­lic (qu’il savait fidélis­er ain­si) des fris­sons tou­jours plus envoû­tants. La cen­sure, aujour­d’hui, existe tou­jours, mais elle n’adopte plus réelle­ment qu’une forme morale : l’aspect démon­stratif, visuel, devient tou­jours plus ouvert, plus per­mis­sif. Dis­courir sur le réel équili­bre de dame cen­sure n’est pas réelle­ment le pro­pos ici, bien qu’il sem­ble bien être à l’e­sprit des réal­isa­teurs de [Rec]. Puisqu’on peut mon­tr­er (même au prix d’une inter­dic­tion à une tranche d’âge, qui auprès des ama­teurs fait office de let­tre de mar­que) tout et plus, alors : mon­trons. [Rec] est ain­si un exer­ci­ce de style en matière de mise en scène de la ter­reur, adap­té à la forme du reportage télévi­suel. Com­po­si­tion ironique sur le thème du sen­sa­tion­nal­isme visuel à l’heure des sites vidéos plus ou moins libres et d’une audi­ence blasée, [Rec] s’in­ter­roge égale­ment, sub­tile­ment, sur le rôle du met­teur en scène du fan­tas­tique. Dans ce genre qui est par essence celui de la mise en scène, de l’art du trompe-l’œil, com­ment doit on abor­der cette dis­so­lu­tion des inter­dits qui prive le genre d’une par­tie de son cor­pus thé­ma­tique et formel?

[Rec] sem­ble dire : quand bien même les inter­dits tombent, quand bien même l’im­agerie tra­di­tion­nelle du fan­tas­tique devient tou­jours plus gal­vaudée – il restera tou­jours au genre le par­fum d’in­ter­dit, d’inédit, d’in­con­nu, de la peur, du mon­strueux. “Mon­stre”, c’est avant tout mon­tr­er, et l’au­di­ence fan­tas­tique ne saurait se con­tenter d’une démon­stra­tion vidée de sa sub­stance ambiguë, som­bre, décalée et ter­ri­fi­ante (telle qu’elle n’est plus réelle­ment à la télévi­sion ou sur inter­net). Et [Rec] de jouer exacte­ment là-dessus : le film se réap­pro­prie la forme du reportage pour redonner une essence pure­ment ciné­matographique à son dis­cours. Les thé­ma­tiques chéries de Bal­a­gueró sont égale­ment tou­jours présentes : la fragilité du groupe social en sit­u­a­tion de crise, les illu­sions des rap­ports humains… Avec un scé­nario solide au croise­ment d’un huis clos ten­du à la Romero/28 jours plus tard et de l’hor­reur suin­tante héritée de H.P. Love­craft, [Rec] ose beau­coup dans sa forme – ce qui fai­sait défaut à L’Or­phe­li­nat de Bay­ona, auquel il aurait dû ravir les plus grands hon­neurs de Fan­tas­tic’Arts.