Étrange objet mimé­tique, Laisse-moi entr­er se présente comme une relec­ture fade et dis­ci­plinée du chef d’œuvre sué­dois mul­ti-primé en fes­ti­vals, Morse. Matt Reeves (Clover­field) reprend à son compte la trame, l’ambiance et les rebondisse­ments qui ont fait le suc­cès cri­tique de l’original pour offrir un copier/coller somme toute hon­nête mais sans aucune plus-val­ue, ni émo­tion­nelle, ni plas­tique. Mais pourquoi un remake?

Quand Morse sort en 2008 sur les écrans, le phénomène vam­pirique con­naît un engoue­ment sans précé­dent (Under­world, Twi­light, les séries True Blood et Vam­pire Diaries….) mais le petit film sué­dois, mal­gré un suc­cès cri­tique, ne parvient que mod­este­ment à attir­er le pub­lic en salle. C’était compter sans l’opportunisme améri­cain. Reni­flant le poten­tiel de Morse (un film de vam­pires préado­les­cents qui tombent amoureux, pour faire vrai­ment court), les pro­duc­teurs alpaguent un réal­isa­teur bank­able en la per­son­ne de Matt Reeves, et le remake est en route. Moins de deux ans après l’original, la copie arrive donc sur nos écrans.

Nou­veau-Mex­ique, 1983. L’existence d’Owen (Kodi Smit-McPhee, le garçon de La Route), mi-enfant mi-ado­les­cent, se partage entre la big­o­terie de sa mère, les rail­leries par­fois vio­lentes dont il est vic­time à l’école et l’extrême soli­tude qui le ne quitte jamais. Pas­sant son temps à grig­not­er des sucreries en soli­taire dans la cour de son immeu­ble, il fait un soir la con­nais­sance de sa nou­velle voi­sine, Abby, jeune blondinette tac­i­turne (la kid killeuse de Kick-Ass, Chloe Moretz). Au fil d’une ami­tié qui tourne à l’amour, Owen décou­vre le ter­ri­ble secret de la jeune fille, son appar­te­nance à la race des vam­pires.

Délais­sant la con­struc­tion nar­ra­tive linéaire de l’original, qui invi­tait le spec­ta­teur à un vision­nage apnéique et à un lâch­er-prise émo­tion­nel, Laisse-moi entr­er fait le choix d’un scé­nario plus con­venu et net­te­ment plus dynamique. Démar­rant son film comme un action­ner, Reeves offre une scène inau­gu­rale, toute en caméra à l’épaule, gros plans indis­tincts et épilep­tiques et amorce ain­si arti­fi­cielle­ment la pompe à sus­pense. Le pub­lic, para­chuté au hasard d’une péripétie dont il ignore tous les ten­ants et aboutis­sants, voit sa curiosité attisée et son désir de com­pren­dre exac­er­bé. Mais le rythme soutenu insuf­flé dans les pre­mières min­utes s’évapore à l’instant où un long flash-back expli­catif prend le relais. On décou­vre alors Owen, aux pris­es à son quo­ti­di­en neigeux au cœur de l’hiver du Nou­veau-Mex­ique (écho par­fait au décor immac­ulé de la Suède orig­inelle). L’amorphie dont il fait preuve résonne avec la lenteur de la con­struc­tion des rap­ports entre lui et Abby. Il est timide, elle est farouche, leur envi­ron­nement est hos­tile. Comme deux ani­maux apeurés, ils s’observent et ne se lais­sent gag­n­er par la con­fi­ance qu’à l’issue d’un très long prélude.

Si le rythme lanci­nant de Laisse-moi entr­er offre au spec­ta­teur le temps de l’immersion, sans pour autant s’ennuyer, l’ambiance qui règne dans l’univers des pro­tag­o­nistes, pèse mal­heureuse­ment avec lour­deur. Film de vam­pire oblige, le réal­isa­teur a dû croire oblig­a­toire une méta­mor­phose physique d’Abby lorsqu’elle se nour­rit. Les séquences de chas­se ressem­blent alors à un mélange improb­a­ble (et indi­geste) de The Grudge pour la mobil­ité du mon­stre et L’Exorciste pour son apparence. Car Abby devient sous la caméra de Reeves, un mon­stre. Alors que les rap­ports des per­son­nages ten­dent à effac­er leurs dis­tinc­tions de race pour ne s’intéresser qu’aux sen­ti­ments qu’ils ressen­tent (à la ques­tion posée par Abby « m’aimerais-tu si je n’étais pas une fille ? » Owen répond invari­able­ment « oui »), les pas­sages vam­piriques éloignent au con­traire Abby du statut humain. Ce traite­ment très dif­féren­cié du per­son­nage d’Abby rend dif­fi­cile la com­pas­sion du pub­lic pour la jeune fille et presque impos­si­ble la crédi­bil­ité de cette his­toire d’amour. Quant au déco­rum du Nou­veau-Mex­ique, s’il con­serve l’ambiance hiver­nale d’isolement (la blancheur de la neige comme sym­bole d’une vir­ginité vouée à dis­paraître dans le sang), il pèche par excès chro­ma­tique. Loin de la tri­ade col­oriste de Morse (blanc, rouge, noir) qui con­stru­i­sait l’espace ouvert de la cour d’immeuble (cœur géo­graphique du réc­it) en lieu éminem­ment intime et poé­tique, Laisse-moi entr­er écrase le sym­bol­isme par des lumières orangées, amoin­dris­sant le car­ac­tère sur­réel de ces ren­dez-vous.

Porté par de jeunes comé­di­ens à l’orée de leur éveil sex­uel, le mythe vam­pirique trou­ve dans cet âge si par­ti­c­uli­er le meilleur écrin à son expres­sion. Minés de désirs incon­scients, de pul­sions de mort, de vio­lence ren­trée, les deux héros nav­iguent dans un monde où les adultes sont absents. Inca­pable de sub­venir à ses besoins, le “père” d’Abby (un ancien amant qui a vieil­li tout en restant au ser­vice de sa bien-aimée) fail­lit à son rôle de pour­voyeur de sang frais. La mère d’Owen, divor­cée, peine à élever son enfant tant et si bien que la caméra ne la capte jamais. Floutée, de dos ou vue à hau­teur d’enfant, elle sym­bol­ise l’idée mater­nelle sans jamais par­venir à l’incarner véri­ta­ble­ment. Livrés à eux-mêmes, les “amants” expéri­mentent le vam­pirisme comme un pas­sage à l’âge de rai­son : Abby en devenant san­guinaire­ment autonome, Owen en s’émancipant des dogmes religieux famil­i­aux.

Car si Reeves a retenu une leçon de Morse, c’est sans con­teste sa portée allé­gorique. Fort de cette « décou­verte », il a mal­adroite­ment ten­té lui aus­si d’imprimer un sous-texte à son film, mais n’est pas sub­til qui veut. Là où la poésie affleu­rait et les notions de Bien et de Mal étaient sans cesse déplacées inval­i­dant toute morale, Laisse-moi entr­er utilise l’artillerie lourde : les dis­cours moral­istes de Ronald Rea­gan en fond sonore, les prières omniprésentes de la mère…Autant de piqûres de réal­isme pri­maire qui témoignent de l’incapacité du réal­isa­teur à penser son pub­lic apte à percevoir l’invisible, à ressen­tir l’indicible, à croire l’impossible.

Le « remak­age» a par­fois du bon (Pira­nhas), mais les Améri­cains nous ont habitués ces dernières années à un stakhanovisme de relec­ture basse qual­ité (Dark Water, The Ring et prochaine­ment Old Boy ou Bat­tle Royale). Laisse-moi entr­er appar­tient claire­ment à cette caté­gorie. Filmé sans orig­i­nal­ité ni pas­sion, le métrage dis­traira ceux qui igno­raient l’existence de Morse et ravivera, pour les autres, l’envie de le revoir. C’est déjà ça de pris…