Près de 80 ans nous sépar­ent la sor­tie de Franken­stein, 80 ans pen­dant lesquels la créa­ture impie et trag­ique façon­née par le sci­en­tifique fou a pro­fondé­ment mar­qué autant l’im­agerie du fan­tas­tique que l’imag­i­naire col­lec­tif. Mais si le maquil­lage éter­nelle­ment recon­naiss­able dû à Jack Pierce a tra­ver­sé un siè­cle de ciné­ma sans pren­dre une ride, redé­cou­vrir Franken­stein aujour­d’hui per­met de se ren­dre compte à quel point, par l’u­til­i­sa­tion qu’il a fait de ses références – et de celle de son prédécesseur au fau­teuil de réal­isa­teur Robert Flo­rey – le réal­isa­teur James Whale a pro­fondé­ment cod­i­fié l’u­nivers du fan­tas­tique à venir.

L’his­toire est bien con­nue – ou du moins en a‑t-on l’im­pres­sion. Le doc­teur Franken­stein, bril­lant médecin autrichien, a résolu l’énigme de la créa­tion de la vie, et ce faisant, a créé un mon­stre, à par­tir de morceau de cadavres. Son prénom est Vik­tor, il s’enorgueil­lit d’une ger­manique par­tic­ule “von”, il est baron, sa créa­ture elle-même est nom­mée Franken­stein, il utilise l’élec­tric­ité d’un orage pour insuf­fler la vie à sa créa­ture… : beau­coup de ceux qui, avec cette ressor­tie, décou­vriront le film, seront sur­pris de toutes les “inco­hérences” qu’il présente avec le mythe tel qu’on le con­naît. Car depuis bien longtemps, ce mythe est passé dans le domaine pub­lic, non seule­ment via les hordes de remakes et de films dérivés du per­son­nage, mais aus­si et surtout parce que le mon­stre est devenu, plus peut-être que tout autre mon­stre fan­tas­tique, une icône mainte fois récupérée. Dans le film de James Whale, Franken­stein n’est pas baron (mais son père, si), ne se prénomme pas Vik­tor (c’est le nom de l’amoureux écon­duit de sa future femme), le mon­stre est créé via la décou­verte de rayons incon­nus et pri­mor­diaux – et non par l’élec­tric­ité –, et surtout, mal­gré la con­fu­sion large­ment répan­due, Franken­stein n’a jamais été le nom de la créa­ture – qui ne portera jamais d’autre nom que “créa­ture” ou “mon­stre de Franken­stein”.

Sur­prenante ver­sion que celle de James Whale, non seule­ment par ses infidél­ités par rap­port au mythe qui s’est créé a pos­te­ri­ori, par la brièveté du réc­it (un peu plus d’une heure dix min­utes), mais surtout parce qu’elle fait la part belle, non pas à la seule créa­ture, mais aus­si au doc­teur créa­teur, et à la dual­ité entre les deux. Cam­pé par Col­in Clive, un acteur alcoolique (il mou­rut d’ailleurs six ans après le film, d’une pneu­monie causée par cet alcoolisme) et aux humeurs réputées pour leur insta­bil­ité, le doc­teur Franken­stein est un être tour­men­té, méga­lo­mane, mais qui fait mon­tre à l’é­gard de sa créa­tion d’une atten­tion toute en ambiguïté. Mel Brooks s’en sou­vien­dra pour son mer­veilleux Franken­stein Junior : le doc­teur aime sa créa­ture ; il ne veut aucune­ment la voir détru­ite. Son baron de père le réclame à corps et à cris : il faut un fils héri­ti­er à la mai­son des Franken­stein – mais le doc­teur a déjà rem­pli ses oblig­a­tions pater­nelles. Le rap­port entre le doc­teur et le mon­stre est évidem­ment un rap­port père-fils, allant jusqu’à réalis­er la néces­sité de tuer le père.

Mais la créa­ture (c’est ain­si que Karloff aimait à appel­er le rôle qui le ren­dra immor­tel) est tout sauf malveil­lante, et pour la pre­mière fois, le ciné­ma fan­tas­tique pre­nait le par­ti du mon­stre avec Franken­stein. La créa­ture est nou­velle née, naïve, engoncée dans un corps certes mon­strueux – mais les yeux qui s’agi­tent der­rière les lour­des paupières cadavériques, les mains gigan­tesques, et à la chair couturée n’esquis­sent jamais que des regards de curiosité, des gestes de décou­verte. Dans la ver­sion orig­i­nale (celle qui nous est égale­ment pro­posée aujour­d’hui, les atten­tions des censeurs ayant eu l’oblig­eance d’aller voir ailleurs), le doc­teur Franken­stein s’enorgueil­lit, à la “nais­sance” de la créa­ture, de savoir ce que c’est que d’être Dieu.

Et si le doc­teur est Dieu, alors la créa­ture est à la fois l’homme et le fils préféré – et déchu – du dieu chré­tien, Lucifer. La pre­mière appari­tion de la créa­ture la mon­tre décou­vrant avec un mélange de peur et d’émer­veille­ment la lumière du jour − lumière dont elle se voit vite privée par les humains présents. La thé­ma­tique céleste entoure tou­jours la créa­ture : ain­si, la mise en scène de Whale, dans les décors forte­ment inspirés de l’ex­pres­sion­nisme alle­mand du lab­o­ra­toire du doc­teur, priv­ilégie les plans mas­sifs, mon­trant une archi­tec­ture ver­ti­cale, comme pour soulign­er, pré­par­er le rap­port de la créa­ture au monde : elle ne cessera jamais de ten­dre la main vers une instance supérieure – son créa­teur, ses frères doués de parole…

Boris Karloff s’é­tait opposé à tourn­er la scène, longtemps retirée du pre­mier mon­tage, où la créa­ture jette une petite fille dans l’eau, où elle se noiera (il con­vient d’ailleurs, encore une fois, de soulign­er la sub­til­ité avec laque­lle Mel Brooks reprend ce motif dans Franken­stein Junior). Karloff voulait offrir à la créa­ture le droit à faire preuve d’un sem­blant de pitié, mais Whale insista pour que, à court de fleurs à jeter dans l’é­tang, la naïve créa­ture choi­sisse d’y jeter l’en­fant. La cen­sure, qui coupa cette scène, offrit aux pre­miers spec­ta­teurs du film un por­trait plus sin­istre, plus hor­ri­ble­ment sug­géré de la créa­ture, dont on voit les mains se ten­dre vers l’en­fant, puis celle-ci morte dans les bras de son père. Mais Whale voulait main­tenir le car­ac­tère dés­espéré­ment naïf, et inex­péri­men­té de son mon­stre. Le motif devien­dra récur­rent, voire pour cer­tains l’essence même du ciné­ma fan­tas­tique : de mon­tr­er que l’é­trange, que l’autre, que le mon­strueux, n’est pas le mal (motif repris dans un nom­bre incal­cu­la­ble de films, dont il fait tout le prix : Le Garçon aux cheveux verts, Cabal, Edward aux mains d’ar­gent…).

Boris Karloff dis­ait sa fierté d’avoir un rôle dont il était le pris­on­nier : quand per­son­ne ne peut l’in­ter­préter sauf vous, alors c’est que vous l’avez par­faite­ment inter­prété. Karloff, Dwight Frye (mer­veilleux dans le rôle de Fritz ici comme dans celui de Ren­field dans le Drac­u­la de Brown­ing), Col­in Clive (ici sur l’in­sis­tance expresse de Whale) doivent telle­ment à Franken­stein ! Grâce au film, ils sont entrés sans doute pos­si­ble dans le pan­théon du sep­tième art par la grande porte. Whale lui même reste plus dans l’his­toire pour sa con­tri­bu­tion au genre fan­tas­tique que pour sa pléthorique con­tri­bu­tion au genre du film de guerre. Mais Franken­stein, c’est avant tout le cas rare, voir unique, de sym­biose entre un réal­isa­teur, un acteur, un maquil­lage et un per­son­nage, à jamais insé­para­bles aux yeux de la postérité, et à jamais indis­pens­ables.