En 2008, plus que jamais, la force sere­ine de Clint East­wood épate. Après plus de trente ans de car­rière, le cinéaste cumule les films (son prochain long-métrage, Gran Tori­no, sort ce Noël aux États-Unis) tout autant que les louanges de la presse et la recon­nais­sance de ses pairs. Sou­vent, le suc­cès pub­lic est au ren­dez-vous : en 2004, Mil­lion Dol­lar Baby dépas­sait les 100 mil­lions de dol­lars au box-office améri­cain. En bref, East­wood est un réal­isa­teur respec­té et admiré… Peut-être un peu trop ? En réal­ité, si le vieux Clint est si pas­sion­nant, c’est en par­tie parce que la qual­ité de son œuvre varie con­sid­érable­ment d’un film à l’autre, frôlant de temps à autre le con­sen­sus (Impi­toy­able, Sur la route de Madi­son), hélas pas tou­jours jus­ti­fié (Mys­tic Riv­er, Mil­lion Dol­lar Baby). Évo­lu­tive et sur­prenante, la fil­mo­gra­phie de Clint East­wood cinéaste se redé­cou­vre, se dis­cute et inter­roge con­stam­ment le spec­ta­teur.

Est-ce une sur­prise ? L’Échange ne déroge pas à la règle. Sous l’élégance de sa mise en scène, la beauté des décors et cos­tumes et son appar­ente lenteur, le film cache une rugosité qui ne peut s’accueillir avec tiédeur. Revenant de son dip­tyque Mémoires de nos pères / Let­tres d’Iwo Jima (le sec­ond sur­pas­sant large­ment le pre­mier), East­wood renoue en apparence, dès les pre­miers plans, avec la fausse langueur de Minu­it dans le jardin du Bien et du Mal – cer­taine­ment son film le plus més­es­timé, à tort. Inspiré d’une ter­ri­fi­ante his­toire vraie, L’Échange com­mence en 1928, dans la quié­tude du quo­ti­di­en d’une mère de famille céli­bataire, Chris­tine Collins, et de son jeune fils, Wal­ter. Elle l’accompagne en bus jusqu’à l’école, puis se rend sur son lieu de tra­vail, les télé­com­mu­ni­ca­tions de Los Ange­les, où elle est stan­dard­iste en chef. Un jour, Chris­tine part tra­vailler, lais­sant son fils seul à la mai­son. À son retour, il a dis­paru. Mal­gré son insis­tance, la Police n’accepte d’entamer les recherch­es que vingt-qua­tre heures après sa dépo­si­tion… Elles aboutiront quelques mois plus tard : alors que Chris­tine sem­blait avoir per­du tout espoir, le petit garçon est retrou­vé. Mal­menée par une répu­ta­tion désas­treuse (et jus­ti­fiée), la Police prévient la presse de ce fan­tas­tique coup d’éclat. Mais au moment des retrou­vailles, Chris­tine ne recon­naît pas son fils… Le cauchemar ne fait que com­mencer.

De Sur la route de Madi­son à Mil­lion Dol­lar Baby, East­wood a su dress­er de très beaux por­traits de femmes, et la Chris­tine Collins de L’Échange n’est pas des moin­dres. Femme indépen­dante et solide à une époque où la ques­tion fémin­iste ne se posait même pas, elle est de bout en bout un roc immuable que rien ne sem­ble pou­voir ébran­ler, fidèle à sa ligne direc­trice : retrou­ver son fils coûte que coûte. C’est de très loin le meilleur du film, sou­vent écœu­rant de com­plai­sance, et pour­tant mirac­uleuse­ment juste dans sa pein­ture d’une mère guidée par une quête de vérité et de jus­tice qui tran­scende le besoin qua­si-ani­mal de retrou­ver sa progéni­ture. Le choix d’Angelina Jolie, prob­a­ble­ment motivé par des raisons finan­cières, n’en est pas moins judi­cieux. Avec son physique extra-ter­restre, presque anachronique, l’actrice incar­ne l’héroïne avec un mélange incon­gru de clas­si­cisme hol­ly­woo­d­i­en et de min­i­mal­isme très con­tem­po­rain. Quoi qu’elle fasse, l’actrice sem­ble déphasée : qu’Eastwood l’ait souhaité ou pas, ce corps étrange fait sou­vent dérailler le film de la meilleure des façons.

Il faut bien ça pour pass­er les deux longues heures et vingt et une min­utes que compte L’Échange, dont l’un des prin­ci­paux défauts est de faire sys­té­ma­tique­ment dur­er chaque scène – par­ti­c­ulière­ment les plus dra­ma­tiques – deux ou trois sec­on­des de trop. C’est qu’Eastwood sem­ble en telle empathie avec son sujet qu’il en oublie par­fois tout recul. C’est une mau­vaise habi­tude chez le cinéaste, qui a une fâcheuse ten­dance à oubli­er qu’il n’est jamais meilleur que lorsqu’il réduit ses effets au strict min­i­mum : on préfér­era cent fois l’impossible – et boulever­sant – choix de Meryl Streep à la fin de Sur la route de Madi­son, au pathos dégouli­nant de la mort d’Hilary Swank dans Mil­lion Dol­lar Baby. Dans L’Échange, le chemin de croix de l’héroïne arracherait des larmes aux plus insen­si­bles mais East­wood, qui depuis Mys­tic Riv­er com­pose les musiques de ses films, ne peut s’empêcher de surlign­er chaque scène d’une par­ti­tion pom­peuse qui anni­hile toute émo­tion.

Sous ses faux airs de thriller mélo­dra­ma­tique, L’Échange se veut surtout œuvre engagée qui dénonce une société hyp­ocrite et pour­rie, machiste et cor­rompue, que des com­bats indi­vidu­els comme celui de Chris­tine Collins ont réus­si à trans­former. C’est la vieille his­toire de David con­tre Goliath qui, de Nor­ma Rae à Erin Brock­ovich, pas­sionne les foules (surtout aux États-Unis). L’accroche pub­lic­i­taire sur l’affiche du film (« D’après une his­toire vraie – Pour retrou­ver son fils, elle a fait ce que per­son­ne n’a osé ») en atteste : c’est le Clint East­wood citoyen et indigné qui par­le, le Répub­li­cain au grand cœur, qui défend des valeurs nobles sans pour autant tomber dans les com­bines politi­cardes des puis­sants de tous bor­ds. Le mes­sage est limpi­de et, avouons-le, quelque peu ron­flant, mais le film n’est jamais plus intéres­sant que lorsque le sage East­wood délaisse la démon­stra­tion au prof­it d’une étude bien plus pas­sion­nante, celle de la fron­tière entre le Bien et le Mal. Dans Un monde par­fait, le truand Kevin Cost­ner se révélait en fig­ure pater­nelle pour l’enfant qu’il kid­nap­pait. Dans Sur la route de Madi­son, la mère de famille incar­née par Meryl Streep choi­sis­sait de sac­ri­fi­er sa vie affec­tive pour le bien de sa famille – le Mal étant, pour ce beau per­son­nage, rien moins que son épanouisse­ment per­son­nel. Dans Minu­it dans le jardin du Bien et du Mal, le notable respectable s’avère plus mon­strueux que la petite frappe qui lui sert d’amant.

Dans L’Échange, Clint East­wood met son héroïne face à plusieurs incar­na­tions du Mal. En habit de flic, de psy­chopathe, de médecin ou de bour­reau, il prend plusieurs vis­ages mais ne sem­ble jamais con­t­a­min­er la jeune femme – excep­té au détour d’une très belle scène où, à deux doigts d’obtenir une réponse à ses inter­ro­ga­tions, elle craque quand le seul à pou­voir la lui apporter se dérobe. Dans une his­toire qui aurait pu la détru­ire, Chris­tine Collins reste de bout en bout droite comme un i, imper­méable aux mon­stru­osités aux­quelles elle doit faire face. L’espoir, nous dit East­wood, est ce qui la tient debout. L’image de ce petit bout de femme descen­dant les march­es d’un palais de jus­tice restera l’image la plus forte de ce film iné­gal, sou­vent déce­vant, mais qui prou­ve que Clint East­wood n’a pas son pareil pour filmer des per­son­nages per­dus entre chien et loup.