Si, grâce à des noms comme Hayao Miyaza­ki, Mamoru Oshii ou Satoshi Kon, le dessin ani­mé japon­ais est aujourd’hui digne d’estime, il ne faut pas oubli­er que ce sont d’abord les séries TV moins nobles, adap­tées de man­ga, qui l’ont pop­u­lar­isé, ouvrant la voix à des œuvres plus pres­tigieuses. La sor­tie de Hoku­to no Ken, l’ère de Raoh, est l’occasion de redé­cou­vrir l’un des plus con­tro­ver­sés de ces man­gas en rai­son de son ultra­vi­o­lence fasci­nante : Ken, le sur­vivant.

Le mépris facile dont furent vic­times les dessins ani­més japon­ais dans les années 1980 a fini par s’estomper peu à peu. On a com­pris qu’il s’agissait là d’un malen­ten­du (ses pro­grammes n’étaient tout sim­ple­ment pas des­tinés au pub­lic que visait le Club Dorothée). L’une de ces séries fut par­ti­c­ulière­ment touchée par la cen­sure qui stop­pa sa dif­fu­sion : Ken, le sur­vivant (Hoku­to no Ken). Il faut dire qu’il y avait de quoi hériss­er le poil des familles bien-pen­santes (dont le racisme latent fut réac­tivé devant les igno­minies nip­pones que l’on présen­tait à leurs inno­centes progéni­tures) : étri­pages, explo­sions cor­porelles, ten­ta­tives de viol etc… Mais pen­dant que les par­ents farouch­es hurlaient, les mar­mots espiè­gles jubi­laient. Ces hor­reurs fai­saient réson­ner en eux une jouis­sance sal­va­trice, bien dif­férente des his­toires manichéennes et moral­isantes avec lesquelles on berce habituelle­ment d’illusions les enfants. Les plus sen­si­bles d’entre furent pro­fondé­ment mar­qués par Ken, mal­gré la courte durée de son pas­sage sur les ondes français­es. Devenus quelques années plus tard (pour le meilleur et pour le pire) des geeks, ils redé­cou­vrirent la série et s’aperçurent qu’il ne s’agissait pas unique­ment d’un bête éta­lage de vio­lence gra­tu­ite, mais d’un univers out­ré, où les corps sur­di­men­sion­nés était en per­pétuelle quête de sen­sa­tion extrême. La bar­barie y suin­tait à chaque trou­vaille visuelle (le découpage étant très inven­tif), dans l’impact des bruitages et la ner­vosité des com­bats. L’univers de Ken est porté par une force brute où le moin­dre entre­choc sanglant devient un défouloir libéra­teur. Tout cela tient d’un plaisir infan­tile et mal­sain, exu­toire tout à fait opérant, qui rend l’histoire assez sec­ondaire

Ken­shirô, le héros, sorte de Bruce Lee body­buildé, pra­tique un art mar­tial ances­tral (le Hoku­to, qui con­siste à faire implos­er son adver­saire en touchant ses points vitaux) et évolue dans un monde post-Apoc­a­lyp­tique à la Mad Max où il croise ses dif­férents frères d’armes. Issu d’un man­ga de Buron­son et Tet­suo Hara paru dans la revue Shon­en Jump en 1983, il con­nut par la suite toutes sortes de décli­naisons : la série ani­mée (qui l’a pop­u­lar­isée dans le monde), jeux vidéo, mais aus­si des films « live » (franche­ment oubli­ables), ain­si que quelques long métrages ani­més. Le film qui nous intéresse aujourd’hui n’est que le dernier en date. Il inau­gure une nou­velle saga qui revis­ite les pas­sages les plus intens­es du man­ga d’origine, soit l’affrontement ultime entre le Hoku­to et le Nan­to, les deux dis­ci­plines mar­tiales com­plé­men­taires et enne­mies. Les auteurs ont voulu appro­fondir les enjeux shake­speariens de cette intrigue (impos­si­ble à résumer), en met­tant en avant tout le con­texte poli­tique qui ne ser­vait à la base que de toile de fond, et en rajoutant un per­son­nage féminin pour creuser l’ambiguïté des sen­ti­ments. En résulte une pesan­teur dra­ma­tique qui n’est pas néces­saire­ment un atout pour cet univers qui se prête surtout à l’action inten­sive et au gore salis­sant. Mais out­re l’histoire, c’est surtout tout l’aspect visuel qui a subi une refonte assez con­séquente, faisant tout l’intérêt de cette nou­velle ver­sion. Les ani­ma­teurs et les design­ers se sont appliqués à restituer tout le graphisme baroque de Hoku­to no Ken. Les per­son­nages (plus volu­mineux et tex­turés que jamais) s’y meu­vent mas­sive­ment avec une puis­sance destruc­trice (prouess­es de l’animation) dans des décors chargés et chao­tiques, ren­voy­ant le monde à sa pro­fonde noirceur, l’homme à sa grande cru­auté, le corps à son éter­nelle souf­france et la vie à son indu­bitable fragilité. Voilà de quoi retrou­ver les réjouis­sances de notre enfance.