Avec un héros dont le nom sem­ble tiré de la lit­téra­ture anglaise de la fin du XIXe siè­cle, un décor urbain dom­i­nant — Édim­bourg — super­posant rues de polar et toits de bâtiss­es médié­vales, Hal­lam Foe aurait pu s’ori­en­ter vers un réc­it d’ap­pren­tis­sage au ton hybride et au décalage libéra­teur, dont l’am­biance puis­erait entre le drame des romans de Dick­ens et le picaresque des aven­tures de Till l’E­spiè­gle, rebelle fameux des con­tes ger­maniques. Hélas, si cette sépa­ra­tion de l’en­vi­ron­nement en deux espaces par­al­lèles comme deux réal­ités con­stitue peut-être la plus promet­teuse idée du film, elle n’est traitée à la longue que comme élé­ment pure­ment déco­ratif, une belle tapis­serie en toile de fond. Des idées, le film n’en manque pas pour ten­ter de ren­dre les tribu­la­tions du jeune Hal­lam Foe aus­si peu con­ven­tion­nelles que pos­si­ble. Mais à celles qui pour­raient exprimer en sous-main une lec­ture per­son­nelle et sor­tant réelle­ment des sen­tiers bat­tus, David Macken­zie préfère celles qui, ren­voy­ant com­plaisam­ment à d’autres sources (prin­ci­pale­ment Hitch­cock et le pre­mier arti­cle de psy­ch­analyse qui a dû tomber sous la main du réal­isa­teur de Young Adam), surlig­nent con­scien­cieuse­ment des ten­ants et aboutis­sants déjà usés à force d’avoir été exploités au ciné­ma à tort et à tra­vers. Son film voudrait être un con­te vivant, per­ti­nent et trans­gres­sif de la matu­rité qu’on appréhende : il n’est qu’un assem­blage froid, bal­isé et sans âme, moins préoc­cupé de ce qu’il racon­te que de sa recherche d’une richesse d’in­ter­pré­ta­tion d’au­tant plus dérisoire que celle-ci n’est pas sienne.

“Intelligence préconçue et impersonnelle”

Le jeune Hal­lam, donc, ado­les­cent en quête d’i­den­tité vivant reclus dans son petit monde — une cabane dans les arbres où il arbore une peau de bête et chérit le sou­venir de sa mère décédée, est per­suadé que c’est la nou­velle com­pagne de son père qui a bal­ancé celle-ci au fond d’un lac. L’at­mo­sphère famil­iale irres­pirable le pousse à fuir vers la grande ville, sur les toits de laque­lle il mène une vie de semi-mar­gin­al, épi­ant de son per­choir les habi­tants et leur bavant sur la tête à l’oc­ca­sion. Tout à ses activ­ités de voyeur gen­ti­ment rebelle, il tombe en arrêt devant une superbe blonde ressem­blant trait pour trait à maman, laque­lle devien­dra la cible exclu­sive de ses yeux gour­mands… Scé­nario et mise en scène accu­mu­lent ain­si les petites bizarreries, les touch­es poli­tique­ment incor­rectes sur la famille et la sex­u­al­ité, les clins d’œil à un Hitch­cock (thème du voyeurisme, con­fu­sion des morts et des vivants tirée de Ver­ti­go) qui a bien labouré le ter­rain avant lui et d’au­tant plus fine­ment que ce dernier tra­vail­lait sur son pro­pre puri­tanisme sans avoir, lui, à se pré­ten­dre d’a­vant-garde. L’en­nui est que tout l’at­ti­rail d’ex­cen­tric­ité de Macken­zie ne sert qu’à illus­tr­er des thèmes devenus lieux com­muns qu’il arbore, assez fière­ment, en guise de pro­pos per­son­nel. Il faut enten­dre une des dernières répliques vachard­es de la belle-mère pour réalis­er l’aplomb du cinéaste sat­is­fait de son sous-texte qui, en l’ab­sence de sug­ges­tion dans son traite­ment, n’en est plus un depuis longtemps. Œdipe et son com­plexe, angoisse de la puberté, vague nécrophilie, voyeurisme con­fron­té à lui-même, et en guise d’in­trus l’in­ef­fa­ble cliché opposant la blonde angélique à la brune per­verse : tous ces élé­ments thé­ma­tiques recon­naiss­ables sont con­vo­qués à défil­er sans grâce pour ten­ter de com­pos­er un dis­cours à l’in­tel­li­gence pré­conçue et imper­son­nelle.

“Un plaisir dérisoire”

Évidem­ment, il y a du sexe. Les scènes d’actes sex­uels, de préférence à décou­vert et sous un cli­mat humide, sont devenus une habi­tude chez Macken­zie, à la fois une marotte et une forme de sig­na­ture au par­fum de scan­dale, indice sup­posé de lib­erté morale, mais qui tend à per­dre de sa per­ti­nence au fil de la fil­mo­gra­phie du cinéaste. Dans le plutôt bon Young Adam (2003), le désir char­nel per­ma­nent con­tribuait à dessin­er le trou­ble per­son­nage prin­ci­pal qu’in­car­nait Ewan McGre­gor. Dans Asy­lum (2005, inédit en France), si la pas­sion adultère en tirait une incar­na­tion sup­posée pro­pre à min­er l’or­dre social, l’au­dace rel­a­tives des scènes de sexe échouait mal­gré tout à sec­ouer l’a­cadémisme raide de l’ensem­ble. Enfin, dans cet Hal­lam Foe, la sex­u­al­ité explicite à laque­lle est con­fron­té le jeune héros sert surtout à illus­tr­er com­plaisam­ment l’at­ti­rail thé­ma­tique que le film rabâche sans réelles idées. Un atti­rail dont l’é­pais­seur tend même à désamorcer les ten­ta­tives de dis­tiller le trou­ble par l’ex­po­si­tion des chairs nues en action, tant on voit venir celles-ci d’assez loin. On pour­rait être ten­té de voir en Macken­zie un jouis­seur, tem­péra­ment pas con­damnable en soi, surtout s’il se mue en plaisir de ciné­ma. Mais le fait qu’i­ci la bagatelle n’est au fond qu’un acces­soire au ser­vice d’un pro­pos con­venu et fab­riqué (au même titre que les som­mets pit­toresques d’Édim­bourg, la peau de bête pour vêtir l’en­fant sauvage, ou la musique rock pour hurler une sup­posée jeunesse d’e­sprit) incite plutôt à soupçon­ner le cinéaste de simuler – ou du moins de tir­er un plaisir dérisoire de sa représen­ta­tion poseuse des élans de ses per­son­nages.