Alors que la fin du monde approche (pas de Noël cette année, paraît-il), le ciné­ma se plaît plus que jamais à con­fron­ter l’humanité à sa pro­pre extinc­tion. Comme Steven Soder­bergh l’année dernière (Con­ta­gion), le réal­isa­teur David Macken­zie imag­ine une énième épidémie rav­ageant le monde. Mais cette fois, pas de scènes de panique, ni de giclées de sang intem­pes­tives, la mal­adie sournoise ne tue pas, elle ampute un à un les cinq sens. La pro­gres­sion inex­orable du virus sert habile­ment un crescen­do trag­ique où l’homme devient la proie de ses instincts et de ses peurs ances­trales. Film métaphore, Per­fect Sense déroute tout autant qu’il fascine.

À quoi tient notre civil­i­sa­tion si ce n’est la sub­li­ma­tion du réel par l’entremise de nos per­cep­tions ? Michael (Ewan McGre­gor), chef cuisinier d’un petit restau­rant de Glas­gow, tra­vaille à cette méta­mor­phose, de la matière brute à la con­struc­tion cul­turelle du goût. Pour­tant peu enclin à l’amour, il s’éprend de Susan (Eva Green), une jolie voi­sine farouche. Mais leur his­toire éclot au beau milieu d’une crise san­i­taire majeure menaçant l’humanité. L’élément per­tur­ba­teur (le virus) ne joue cepen­dant pas le sim­ple rôle de toile de fond dra­ma­tique, il catal­yse les émo­tions des pro­tag­o­nistes, les accule à l’inévitable et leur fait entrevoir la fin du monde tel qu’on le con­naît. Vaste pro­jet donc.

David Macken­zie pose d’emblée son métrage aux antipodes de la nar­ra­tion clas­sique du film épidémique. L’étrange mal­adie n’a pas de cause sci­en­tifique, pas de remède et n’est pas létale. Ce choix scé­nar­is­tique (proche du roman de José Sara­m­a­go L’Aveuglement, adap­té en 2008 par Fer­nan­do Meirelles) per­met au met­teur en scène de s’émanciper rapi­de­ment d’un réc­it factuel (recherche d’un vac­cin, sus­pense, décou­verte dudit vac­cin, sauve­tage in extrem­is de l’humanité) pour creuser la sym­bol­ique virale et sa poé­tique. Car l’évolution de l’infection prête à inter­pré­ta­tion. Le film se scinde ain­si en qua­tre chapitres. Chaque perte sen­sorielle est précédée d’une crise symp­to­ma­tique dont la mise en scène impacte la rétine. Une immense tristesse s’empare simul­tané­ment de cen­taines de per­son­nes et se sol­de par la perte de leur odor­at. Chaque sens (sauf le touch­er) s’efface ain­si après des séquences col­lec­tives trou­blantes, par­fois pous­sives (une scène de goin­frerie vom­i­tive) mais indu­bitable­ment éton­nantes au sein d’un film de ce genre.

Pous­sant la logique de réal­i­sa­tion jusqu’à l’extrême, le film lui-même se révèle con­t­a­m­iné par le virus. Un mael­strom sonore prend lieu et place des dia­logues et bruitages habituels lorsque l’ouïe des per­son­nages est atteinte. Immergeant con­crète­ment le pub­lic dans la sen­so­ri­al­ité boulever­sée de la fic­tion, ces ori­en­ta­tions per­me­t­tent en out­re de créer une autre com­mu­ni­ca­tion entre l’écran et les spec­ta­teurs. Alors que les per­cep­tions réelles dans le réc­it s’étiolent, elles devi­en­nent le trans­met­teur priv­ilégié du film. On ressent le trou­ble, la peur ou la colère des pro­tag­o­nistes via nos pro­pres sens (audi­tion et vue), rarement autant sol­lic­ités dans un film main­stream. Ce para­doxe appar­ent se révèle rapi­de­ment comme la pierre angu­laire de Per­fect Sense, sa sin­gu­lar­ité expéri­men­tale et sa lim­ite formelle. Car, une fois com­pris le truc de réal­i­sa­tion, on se plaît à atten­dre la prochaine crise et à anticiper sa man­i­fes­ta­tion ciné­matographique (la céc­ité ser­vant d’écran noir final avant le générique par exem­ple).

Sans être révo­lu­tion­naire, Per­fect Sense béné­fi­cie d’un scé­nario solide et équili­bré dans sa dra­maturgie. Le manque de moyens (on est loin des films cat­a­stro­phes type Alerte! ou Con­ta­gion) est mis à prof­it avec intel­li­gence, priv­ilé­giant une approche micro­cos­mique (en dehors de Glas­gow, peu d’informations sur le reste du monde) et une réal­i­sa­tion sobre qui s’appuie sur le trag­ique et la mise en image de la sen­so­ri­al­ité. Peut-être pas per­fect, le film s’avère toute­fois une plaisante décou­verte.