Réal­isé en 1950, le film de Joseph L. Mankiewicz All about Eve (traduit de manière très par­tielle par le lap­idaire Eve) est sans doute celui qui con­dense avec le plus de brio ce qui a fait la répu­ta­tion du cinéaste : des dia­logues incisifs, une inter­pré­ta­tion de qual­ité, mais aus­si un réel sens de la con­struc­tion, qui manie les flash-backs avec aisance, et élé­gance. Retour sur un film qui enchevêtre les nar­ra­tions – et les sub­jec­tiv­ités – de façon par­ti­c­ulière­ment bril­lante.

Dans All about Eve, le jeu de con­struc­tion, qui est aus­si un jeu d’assem­ble­ment de divers­es sub­jec­tiv­ités, sem­ble relever d’une mise en abyme sinon ludique, du moins mali­cieuse : le film devient le réc­it de réc­its – plus encore, il est le réc­it ciné­matographique de réc­its théâ­traux, et devient en quelque sorte le miroir défor­mant – mais ressem­blant – des enjeux mêmes de sa diégèse. L’am­bi­tion total­isante et exhaus­tive annon­cée par le titre peut sem­bler en con­tra­dic­tion avec l’ef­fet de frag­men­ta­tion qu’in­duit néces­saire­ment une nar­ra­tion plurielle ; cepen­dant, la mul­ti­plic­ité de points de vue sem­ble être la con­di­tion d’une unité – unité éminem­ment fic­tive, puisqu’elle con­siste en la con­struc­tion d’un per­son­nage qui ne sem­ble exis­ter que par le regard d’autrui (regard des per­son­nages qui gravi­tent autour de lui, le racon­tent et par là même, le créent aux yeux des spec­ta­teurs, mais aus­si regard de ces spec­ta­teurs aux­quels il revient de dégager la cohérence du por­trait). Si la nar­ra­tion, dans All about Eve, relève essen­tielle­ment d’une habileté scé­nar­is­tique, la com­plex­ité de la con­struc­tion étant au ser­vice de l’in­térêt de l’in­trigue, elle est aus­si l’in­car­na­tion d’une dialec­tique du frag­ment et du tout qui sem­ble par­courir tout le film ; l’ob­jet de la nar­ra­tion (Eve) s’en voit doté d’une valeur fic­tive remar­quable, étant un per­son­nage en per­pétuelle con­struc­tion, par les autres per­son­nages comme par le spec­ta­teur.

Architecture

Avant Eve, il y avait eu Chaînes con­ju­gales (1948), con­sacré par deux oscars dont celui du meilleur scé­nario ; après, il y aura La Comtesse aux pieds nus (1954). Les trois films présen­tent une unité dans leur con­struc­tion : ils sont com­posés selon une série de retours en arrière qui sont aus­si un moyen de présen­ter divers points de vue sur un même objet. Tous trois s’or­don­nent autour de deux repères tem­porels : le pre­mier (le pique-nique dans Chaînes con­ju­gales ; la remise des prix dans Eve ; l’en­ter­re­ment dans La Comtesse aux pieds nus) sert de point de départ à un retour sur le passé qui s’opère soit sur le mode chronologique (dans Eve comme dans La Comtesse aux pieds nus, il s’ag­it d’éla­bor­er le réc­it d’une ascen­sion), soit sur le mode thé­ma­tique (dans Chaînes con­ju­gales, chaque « flash-back » est lié à la vie des trois femmes, les trois réc­its n’é­tant pas chronologique­ment artic­ulés l’un à l’autre). Si la par­tic­u­lar­ité de Chaînes con­ju­gales est de faire obéir ces trois réc­its à une nar­ra­tion sur­plom­bante qui est celle de l’in­vis­i­ble mais omniprésente Addie Ross – à qui Celeste Holm prête sa voix –, qui non seule­ment com­mente l’ac­tion, mais donne égale­ment l’im­pul­sion aux trois flash-backs, celle d’Eve sem­ble être l’ab­sence de référence au moment de la nar­ra­tion (la céré­monie de remise des prix) dans le pas­sage d’un nar­ra­teur à l’autre ; la tran­si­tion s’opère sans jus­ti­fi­ca­tion, la voix-off suf­fit à nous indi­quer un change­ment de nar­ra­teur ren­du naturel par la con­ti­nu­ité chronologique et visuelle.

On compte sept réc­its dans Eve ; Addi­son DeWitt (George Sanders), le cri­tique, et Karen Richards (Celeste Holm), la femme du dra­maturge, en assurent trois cha­cun ; Mar­go Chan­ning (Bette Davis) n’en assure qu’un. On note égale­ment la présence d’un réc­it enchâssé qui est celui d’Eve elle-même ; au début du film (et au milieu d’un flash-back mené par Karen Richards), elle fait le réc­it (dont on décou­vri­ra plus tard qu’il était men­songer) de sa vie passée, ce qui vaut, aux yeux des per­son­nages comme du spec­ta­teur, comme une présen­ta­tion à laque­lle il sem­ble naturel de se fier. Hormis ce réc­it au statut par­ti­c­uli­er, les « retours en arrière » se remar­quent au con­traire par leur fia­bil­ité. Les tran­si­tions s’opèrent selon un souci d’ex­haus­tiv­ité, et de logique : les nar­ra­teurs se suc­cè­dent à mesure que les fréquen­ta­tions d’Eve évolu­ent, Addi­son DeWitt étant ain­si par­ti­c­ulière­ment impor­tant dans la deux­ième moitié du film, qui met en scène un rap­proche­ment entre les deux per­son­nages.

Parole de vipère

DeWitt occupe une place à part dans l’ar­chi­tec­ture nar­ra­tive glob­ale. On a pu not­er l’im­por­tance de son nom (« wit » ren­voie à l’in­tel­li­gence et à l’e­sprit), et de son prénom qui évoque naturelle­ment celui d’Ad­die Ross dans Chaînes con­ju­gales, autre voix sur­plom­bante dans l’u­nivers de Mankiewicz ; François Thomas a ain­si remar­qué : « C’est un nom de ser­pent (adder) que se voient octroy­er ces deux vipères avant de trou­ver un suc­cesseur dans Le Rep­tile. »[1] Si DeWitt partage avec Karen l’essen­tiel de la nar­ra­tion, il sem­ble doté d’une impor­tance supérieure en ce qu’il est celui qui ouvre les réc­its, puis les clôt. Les pre­miers mots du film lui revi­en­nent ; il nous intro­duit dans l’e­space (la salle de récep­tion de la « Sarah Sid­dons Soci­ety »), dans le milieu en ques­tion (celui du théâtre, men­tion­né dès la pre­mière réplique), et pro­pose d’emblée un com­men­taire sur le per­son­nage (un vieil homme de théâtre) qui appa­raît à l’écran. Ses pro­pos le posent en deus ex machi­na du film lui-même : il dis­pense le spec­ta­teur d’é­couter le dis­cours émis par le per­son­nage, dont il donne un grossier résumé qu’il estime suff­isant ; puis, il nous présente un à un les per­son­nages prin­ci­paux du film, la scène se trans­for­mant ain­si en une forme de pro­logue au cours duquel les prin­ci­pales car­ac­téris­tiques des pro­tag­o­nistes nous sont don­nées ; mais le pro­logue est forte­ment ori­en­té, et l’im­pres­sion pre­mière que nous don­nent ces per­son­nages est baignée du cynisme et de l’ironie d’Ad­di­son DeWitt.

Au cours de cette scène d’in­tro­duc­tion, DeWitt ébauche égale­ment un dia­logue avec le spec­ta­teur. La sec­onde per­son­ne est présente dès la pre­mière réplique (« the Sarah Sid­dons Award for Dis­tin­guished Achieve­ment is per­haps unknown to you »), qui appa­raît d’ailleurs comme une pré­cau­tion ora­toire, le nar­ra­teur excu­sant une pos­si­ble igno­rance du spec­ta­teur pour mieux l’a­madouer. Sous les apparences d’une sit­u­a­tion de com­mu­ni­ca­tion équili­brée, c’est pour­tant un dia­logue pure­ment fic­tif qui se joue ici : car le « you » dont il est ques­tion est une instance virtuelle qui désigne le pub­lic sup­posé d’Eve Har­ring­ton, bien plus que celui du film de Mankiewicz… Ce décalage entre la réal­ité du « you » et les pré­sup­posés qu’il implique (c’est-à-dire, une con­nais­sance d’un monde théâ­tral que la fic­tion ne nous pas encore présen­té) appa­raît dans toute sa force dans la réplique : « You all know all about Eve. » La reprise du titre comme désig­nant un élé­ment acquis est ici éminem­ment ironique, et le décalage entre le savoir sup­posé du pub­lic, et son savoir réel, ne relève pas du dia­logue avec le spec­ta­teur, mais bien plutôt d’un jeu con­sis­tant à éveiller sa curiosité. L’am­biguïté du « you » qui désigne à la fois un pub­lic fic­tif et un pub­lic réel, sem­ble même faire écho à celle du « I », qui ren­voie à la fois à Addi­son DeWitt et à l’au­teur du film… La dou­ble sit­u­a­tion d’énon­ci­a­tion sem­ble ain­si con­stituer l’en­jeu de cette pre­mière séquence, et ce dédou­ble­ment n’est pas sans rap­pel­er celui qui se joue à l’échelle du film entier, qui décrit le monde du théâtre en ter­mes de ciné­ma, et s’a­muse vis­i­ble­ment des par­al­lélismes entre les deux univers.

Dans l’in­ter­ven­tion ini­tiale d’Ad­di­son DeWitt, comme dans cer­taines inter­ven­tions de Karen (notam­ment le réc­it du mau­vais tour qu’elle jour à Mar­go), la qual­ité de nar­ra­teur va de pair avec une emprise sur l’ac­tion ; le nar­ra­teur se voit doté d’une puis­sance presque démi­urgique, et sem­ble détenir les ressorts de l’in­trigue. Il affiche osten­si­ble­ment la supéri­or­ité de son savoir sur celui des spec­ta­teurs, et fait de cet écart le moteur de leur curiosité. Mais, plus générale­ment, il sem­ble que le foi­son­nement de points de vue par­ticipe d’une con­cep­tion glob­ale de la vérité des pro­tag­o­nistes : le rel­a­tivisme des points de vue est pré­cisé­ment ce qui donne con­sis­tance aux per­son­nages, et donne à cha­cun d’en­tre eux une chance de s’ex­primer et, par là même, d’ac­quérir une intéri­or­ité et une épais­seur ; sujets avant d’être objets, les nar­ra­teurs sem­blent man­i­fester une pleine lib­erté – de pen­sée, de parole, et d’ac­tion. Le dou­ble phénomène de la nar­ra­tion et de la con­struc­tion en flash-backs con­fère ain­si aux per­son­nages non seule­ment une intéri­or­ité, mais aus­si un devenir (le passé étant relu à la lumière du présent) ; ils acquièrent ain­si une forme d’é­pais­seur humaine dont Eve sem­ble dépourvue.

Fragments d’un discours envieux

Film sur le point de vue, film sur le regard, Eve met en ques­tion la pos­si­bil­ité d’une frag­men­ta­tion des dis­cours et des juge­ments, et son éventuelle com­pat­i­bil­ité avec une visée total­isante, voire exhaus­tive. Il faudrait sans doute par­tir de la dernière image du film pour com­pren­dre l’im­por­tance pri­mor­diale que tient l’im­age de la frag­men­ta­tion. Le dédou­ble­ment infi­ni du reflet de Phoebe, qui prend digne­ment la suite d’Eve en se parant de sa cape, en sai­sis­sant son trophée et en salu­ant, à trois repris­es, devant une glace elle-même triple, est comme un rap­pel de l’esthé­tique de la frag­men­ta­tion qui a par­cou­ru tout le film. De manière sig­ni­fica­tive, les miroirs ren­voient à la thé­ma­tique du regard et de l’ap­parence, pri­mor­diale dans un film qui traite de la décou­verte pro­gres­sive d’un être dont on a d’abord cru qu’il n’é­tait que ce qu’il sem­blait être. Mais ici, tout ce qui touche au regard est démul­ti­plié à l’in­fi­ni, rap­pelant ain­si com­bi­en Eve elle-même, avant Phoebe, a été un objet dif­frac­té et frag­men­té ; objet de juge­ments et de pas­sions indénom­brables, et qui ne cessent de se mul­ti­pli­er ; objet désigné par des expres­sions divers­es, voire con­tra­dic­toires, qui se répè­tent à l’in­fi­ni sans pour autant par­venir à saisir l’être du per­son­nage – la présen­ta­tion d’Ad­di­son DeWitt est à ce titre sig­ni­fica­tive ; elle pro­pose plusieurs expres­sions com­munes qui sont autant de touch­es par­tielles et frag­men­tées dont aucune ne saisit pleine­ment l’être d’Eve : « Eve, the Gold­en Girl, the Cov­er Girl, the Girl next Door, the Girl on the Moon… »

Qu’Eve soit un objet découpé dont on peine à saisir la pléni­tude, c’est ce qui appa­raît sans doute dans les pre­mières images : elle n’ap­pa­raît à l’écran pour la pre­mière fois que sous la forme d’un nom – nom inscrit sur le trophée qui con­stitue l’un des tout pre­miers plans du film, et qui est, pour ain­si dire, sa pre­mière appari­tion. Lorsque enfin appa­raît le corps de la jeune femme, c’est, cette fois encore, sous une forme frag­men­taire : seules ses mains appa­rais­sent à l’écran à mesure que le dis­cours de l’ac­teur les évoque ; le per­son­nage dans son ensem­ble n’ap­pa­raît que quelques sec­on­des plus tard (cet effet d’at­tente est d’ailleurs peut-être à rap­procher de l’ap­pari­tion retardée de Maria Var­gas dans La Comtesse aux pieds nus, qui a l’au­dace de présen­ter une pre­mière séquence au cours de laque­lle Maria danse… sans qu’on la voie danser !). La frag­men­ta­tion du per­son­nage sem­ble entr­er en réso­nance avec la con­struc­tion même du film, qui pro­pose égale­ment d’assem­bler des visions par­tielles – et par­tiales – dans l’e­spoir de saisir la cohérence d’un être, mais aus­si de forg­er celle d’un réc­it.

Le souci d’une con­ti­nu­ité n’est pas pour autant absent d’un film à la con­struc­tion éton­nam­ment flu­ide. La dis­cré­tion du pas­sage d’un nar­ra­teur à l’autre va dans ce sens ; le lien est assuré à la fois par les images et par la cohérence chronologique. Il arrive d’ailleurs que le film se passe de nar­ra­tion, sans pour autant que l’on s’en étonne, ni même qu’on le remar­que néces­saire­ment : après le pre­mier réc­it de Karen, plusieurs séquences ne dépen­dent d’au­cune nar­ra­tion ; Mar­go ne repren­dra le réc­it que six min­utes plus tard. Mais l’am­bi­tion total­isante n’est pas seule­ment à l’œu­vre dans l’ex­i­gence de cohérence nar­ra­tive ; elle est aus­si celle qu’an­nonce le titre, repris dès les pre­mières min­utes par DeWitt (« but more about Eve lat­er – all about Eve, in fact »). Le choix du prénom n’est pas anodin et per­met de con­fér­er à l’ensem­ble une con­no­ta­tion allé­gorique qu’a bien notée Pas­cal Mérigeau : « La mul­ti­plic­ité des points de vue per­met à Mankiewicz de dire “tout sur Eve”, mais il ne fait aucun doute que l’am­bi­tion de Mankiewicz, telle que le titre du film la syn­thé­tise, est de pro­pos­er un por­trait non pas d’Eve Har­ring­ton, mais bien de toutes les femmes. “Adam ne m’in­téresse pas autant qu’Eve”, affirme-t-il, “et All about Adam pour­rait être un court-métrage.” »[2]

De manière sig­ni­fica­tive, le film repose sur trois trios féminins : le pre­mier (le plus évi­dent) est con­sti­tué de Mar­go, Eve et Karen, cette dernière appa­rais­sant comme mar­ginale, en ce qu’elle appar­tient au théâtre, comme le dit DeWitt dès la pre­mière scène, « par alliance ». À tra­vers ces trois femmes, Mankiewicz sem­ble exploiter trois facettes, dif­férentes mais com­plé­men­taires, d’une « Eve » dont la portée dépasse sans doute les traits d’Eve Har­ring­ton (dont le vrai nom est d’ailleurs… Gertrude Slescyn­s­ki !). Mérigeau voit ain­si en Mar­go « l’ac­trice qui ne peut vivre sans jouer », en Eve, « l’in­tri­g­ante qui joue pour “arriv­er” », et en Karen, une femme « qui n’a pas besoin de jouer pour exis­ter ». Le sec­ond trio, plus net­te­ment ancré dans un reg­istre tem­porel, et ébauchant une forme cyclique, est for­mé par Mar­go, Eve et Phoebe ; trio d’actri­ces avant d’être un trio de femmes, et qui est surtout là pour témoign­er de l’éter­nel recom­mence­ment des mécan­ismes d’ar­riv­isme et de gloire. Dans la frag­men­ta­tion d’un per­son­nage (frag­men­ta­tion d’Eve Har­ring­ton en par­ties dis­tinctes, mais aus­si d’une Eve mythique, qu’elle soit la pre­mière femme ou la pre­mière comé­di­enne, en trois femmes), dans la plu­ral­ité des voix et des regards, se joue donc égale­ment une ambi­tion de total­ité, qu’il s’agisse de « tout » dire sur un per­son­nage, sur les femmes en général, ou sur les actri­ces en par­ti­c­uli­er.

La star-objet

Les mécan­ismes de la nar­ra­tion sont toute­fois au ser­vice de la con­struc­tion d’un objet éminem­ment imag­i­naire. Si Eve peut appa­raître comme une enquête sur un per­son­nage dont on cherche à saisir l’essence, à la manière d’un Cit­i­zen Kane (dont le scé­nario avait été signé par le frère du réal­isa­teur), cette enquête est aus­si, et peut-être avant tout, une con­struc­tion ; le per­son­nage d’Eve, à mesure qu’il est évo­qué par ceux qui gravi­tent autour de lui, devient per­son­nage à nos yeux. Eve sem­ble ain­si retrac­er le pas­sage de l’image au per­son­nage, con­férant à la « per­sona » (qui, éty­mologique­ment, désigne le masque), la con­sis­tance qui la rend digne de sa sig­ni­fi­ca­tion dérivée. Dans cette con­struc­tion patiente et pro­gres­sive, il s’ag­it essen­tielle­ment de dépass­er l’im­age, d’ac­céder à l’être en dépit des apparences. C’est ce que le sub­til usage d’une ironie pro­pre­ment ciné­matographique sem­ble con­firmer dans les dernières séquences : le dis­cours final d’Eve, qui présente, avec une hypocrisie dont l’on mesure désor­mais l’am­pleur, tous les per­son­nages du micro­cosme théâ­tral que nous avons vu évoluer pen­dant deux heures, appa­raît comme le miroir inver­sé de celui, ini­tial, d’Ad­di­son DeWitt. Là où la voix-off per­me­t­tait à DeWitt d’ex­primer une sincérité – par­fois odieuse de cynisme et d’as­sur­ance, mais réelle –, la voix, qui, pour Eve, ne saurait qu’être extérieure et appartenir au domaine du paraître, ne peut être qu’as­so­ciée au men­songe. L’ironie se mesure ici tout par­ti­c­ulière­ment au décalage entre la bande-son et les images qui nous mon­trent, au fur et à mesure qu’ils sont cités, les vis­ages de ceux qu’Eve évoque avec une feinte émo­tion. Le film sem­ble nous pro­pos­er une illus­tra­tion du dis­cours d’Eve, en ce qu’il épouse l’or­dre des per­son­nages cités ; mais cette adhé­sion est démen­tie par les expres­sions des per­son­nages en ques­tion, qui affichent osten­si­ble­ment leur incré­dulité, voire leur mépris pour celle qui sem­ble les idol­âtr­er. Ce décalage entre l’im­age et le dis­cours, la pre­mière feignant d’ad­hér­er au sec­ond, con­stitue un mécan­isme pro­pre­ment ironique ; il sem­ble mis au ser­vice de la quête d’un dépasse­ment de l’ap­parence.

Mais l’ob­jet qui se con­stru­it sous nos yeux, bien qu’il gagne une forme de den­sité que lui con­fère l’en­tre­prise glob­ale de dévoile­ment, demeure un objet éminem­ment imag­i­naire – et il l’est d’au­tant plus qu’il n’ex­iste que par le regard des autres. Il sem­ble y avoir, dans les dis­cours que tous les nar­ra­teurs tien­nent sur elle, une forme de per­for­ma­tiv­ité, qui fait dépen­dre l’im­age de la parole : que Bill voie dans Eve un agneau inno­cent, et elle sera (du moins par­tielle­ment) excusée à nos yeux ; qu’Ad­di­son déclare qu’Eve a été « superbe » à la pre­mière suf­fi­ra sans doute à impos­er, dans nos sou­venirs, l’im­age d’une actrice effec­tive­ment tal­entueuse. Eve sem­ble dépen­dre étroite­ment de la parole, et d’une parole dont elle n’est que l’ob­jet, sans cesse trans­for­mé et retra­vail­lé. Les mécan­ismes nar­rat­ifs ser­vent aus­si à dépour­voir Eve d’une intéri­or­ité et par con­séquent d’une sub­stance autre qu’imag­i­naire : elle n’est qu’un objet-vu, et demeure enfer­mée dans les parois du regard d’autrui. Para­doxale­ment, celle qui incar­ne le mieux l’am­bi­tion poussée à son parox­ysme, et l’é­go­cen­trisme aveu­gle et sûr de lui, est présen­tée sous un angle qui lui ôte le statut de sujet qu’elle arbore pour­tant si fière­ment – et avec, sem­ble-t-il, une forme de suc­cès. Sans doute une étoile est-elle née ; sans doute s’est-elle bat­tu pour naître. Mais, ironique­ment, la nar­ra­tion l’in­stru­men­talise et en fait une entité évanes­cente et comme dépourvue d’ex­is­tence pro­pre. Au con­traire, les deux autres femmes du film s’an­crent dans une human­ité fon­da­men­tale : Mar­go existe par elle-même – pour ou con­tre les autres, et non à tra­vers eux (son indépen­dance se fait sen­tir à chaque instant, fût-ce par le biais du con­flit) ; quant à Karen, l’im­pres­sion effacée, voire fade, qu’elle pour­rait don­ner est démen­tie par son statut de nar­ra­trice priv­ilégiée, qui en fait un piv­ot dans l’ar­chi­tec­ture du film, et par là même, une instance direc­trice majeure.

Mais la présence d’Eve ne peut advenir que par les paroles des autres. La fig­ure qui se met en place, con­vo­quée par des sou­venirs qui fab­riquent une image sous les yeux du spec­ta­teur, est une femme de fic­tion, qui n’ex­iste que par les réc­its qui sont faits d’elle ; elle est fab­riquée comme sont fab­riquées les stars, ces êtres idéaux ou idéal­isés qui n’ex­is­tent que par les fic­tions qui les met­tent en scène. C’est ici, sans doute, que la mise en abyme se joue avec le plus de sub­til­ité : en se posant comme être-vu, et qui n’ex­iste que tant que des fic­tions élaborées par d’autres la font vivre, Eve incar­ne ce qui est le lot de toutes les stars, êtres de fic­tions et de fan­tasmes, que seule la « mise en réc­it » peut pour­voir d’un sem­blant d’ex­is­tence, et en qui Edgar Morin voy­ait « de la matière pre­mière non spé­cial­isée sous la direc­tion de vrais tech­ni­ciens qui sont les ingénieurs, les mécani­ciens, les cam­era­men, les réal­isa­teurs »[3].

À cette liste, il faudrait sans doute ajouter les spec­ta­teurs eux-mêmes ; et la fin du film sem­ble soulign­er cet aspect, puisque le retour au moment de la céré­monie va de pair avec la dis­pari­tion de toute nar­ra­tion. « Le spec­ta­teur voit alors Eve de ses pro­pres yeux et non plus à tra­vers ceux d’un per­son­nage », écrit Pas­cal Mérigeau. Il faut peut-être nuancer ces pro­pos et rap­pel­er que la dernière par­tie du film demeure forte­ment ori­en­tée : non seule­ment le per­son­nage d’Eve est imprégné de tous les réc­its qui nous l’ont présen­tée sous un jour de plus en plus défa­vor­able, mais c’est encore de manière ori­en­tée qu’il nous appa­raît en dernière instance. Le choix de nous mon­tr­er Eve ren­trant seule dans sa cham­bre n’est pas anodin : il y a là, encore une fois, une nar­ra­tion qui est certes pure­ment ciné­matographique et se passe d’in­ter­mé­di­aire, mais n’en est pas moins effi­cace. La dureté de la réac­tion d’Eve, son tim­bre de voix implaca­ble et froid à la décou­verte de Phoebe endormie dans son apparte­ment, sont des élé­ments qui nous étaient jusqu’i­ci en par­tie incon­nus ; c’est en effet la pre­mière fois qu’Eve nous appa­raît seule, détachée du regard d’autrui, ce qui est un élé­ment de nou­veauté. Mais il sem­ble y avoir, là encore, un acte de mon­stra­tion qui fait d’Eve un objet con­stru­it, fab­riqué par l’in­ter­ac­tion des imag­i­na­tions (qu’elles soient liées à la créa­tion ou à la récep­tion), et non un per­son­nage qui aurait acquis la qual­ité de sujet. Paroles des per­son­nages et désirs des spec­ta­teurs sem­blent évoluer dans un même espace imag­i­naire au sein duquel Eve appa­raît comme l’ob­jet à con­stru­ire.

« Tout sur Eve » – la for­mule est peut-être trompeuse, puisqu’elle sup­pose qu’Eve-per­son­nage préex­iste à tout ce qui pour­ra être dit sur elle ; or, il s’ag­it sans doute bien plutôt de la con­stru­ire par la parole, de la faire advenir, en tant que per­son­nage, au gré de réc­its qui la façon­nent en même temps qu’ils la racon­tent. La mul­ti­plic­ité des voix a sans doute le dou­ble intérêt de faire d’Eve un per­son­nage frag­men­té, dont l’on peine à saisir la cohérence et qui, par là même, éveille la curiosité, et d’amorcer une réflex­ion sur le regard qui passe par le foi­son­nement et la vari­a­tion des points de vue. Quoi qu’il en soit, elle sem­ble avoir pour effet de faire d’Eve un per­son­nage en per­pétuelle con­struc­tion, et de sol­liciter les attentes et les réac­tions des spec­ta­teurs, dans la per­spec­tive de la fab­ri­ca­tion éminem­ment imag­i­naire (mais aus­si ludique) d’un objet qui, pour être fasci­nant, n’en demeure pas moins privé du statut de sujet qui est celui des divers nar­ra­teurs.

Notes

Notes
↑1 François THOMAS, « L’in­trigue mise en pièces », Posi­tif n° 274.
↑2 Pas­cal MERIGEAU, Mankiewicz, Denoël 1995.
↑3 Edgar MORIN, « Dieux et Déess­es », Les Stars, Points Essais, Édi­tions du Seuil, 1972.