Récom­pen­sé par plusieurs Oscars, Chaînes con­ju­gales est un film précurseur, d’une moder­nité éton­nante. Sorte de Des­per­ate House­wives de la fin des années 1940, le film n’a pas pris une ride, autant vir­tu­ose dans sa mise en scène que pétil­lant dans ses dia­logues. À con­som­mer sans mod­éra­tion.

Ce qui impres­sionne dès les pre­mières min­utes de Chaînes con­ju­gales, c’est cette capac­ité qu’avait Joseph L. Mankiewicz de pos­er le décor, de don­ner un cadre social à ses intrigues. Ici, le trav­el­ling d’ou­ver­ture nous per­met de savoir que nous sommes dans une petite ville bour­geoise des États-Unis, par­faite­ment représen­ta­tive de l’Amer­i­can way of life de l’après-guerre. La voix-off d’une femme se fait enten­dre. Elle répond au nom d’Ad­die Ross, énigme à elle toute seule puisque, à la manière d’une Eve dans le célèbre film du même nom, elle n’ex­iste que dans le regard des autres. Sa voix suave et assurée, un brin sar­cas­tique, tranche avec la pléni­tude des décors bour­geois. C’est que son per­son­nage, même tenu en hors champ, va met­tre en péril bon nom­bre d’ac­quis soci­aux pour tous ceux, ou plutôt toutes celles, qui l’ont croisée. Dans la vie de Sadie, trois amies : Deb­o­rah Bish­op, Lora Mae Hollingsway et Rita Phipps qui ont toutes pour point com­mun d’avoir fait un beau mariage et d’ar­bor­er fière­ment ce nom qui les a élevées sociale­ment. Comme toute femme de la société, elles con­sacrent leur temps libre à des œuvres de char­ité. C’est la rai­son de leurs retrou­vailles par ce jour ensoleil­lé. Prêtes à embar­quer pour un pique-nique avec l’or­phe­li­nat, elles s’in­ter­ro­gent toutes les trois sur les raisons pour lesquelles Addie Ross ne s’est finale­ment pas jointe à elles. Un cour­si­er apporte alors un cour­ri­er de l’in­téressée où celle-ci explique qu’elle est finale­ment par­tie avec le mari de l’une d’en­tre elles, sans bien évidem­ment dire lequel. Dans l’im­pos­si­bil­ité de télé­phon­er à leurs maris respec­tifs, cha­cune va alors se repass­er le film de sa vie – et surtout de son mariage – en ten­tant de dis­cern­er tous les ratés qui auraient pu motiv­er le départ de leur con­joint.

American lie

Le film est donc con­stru­it selon trois flash-backs dont le point d’an­crage dans le présent reste le pique-nique auquel elles assis­tent toutes les trois à con­tre-cœur. En cela, Chaînes con­ju­gales annonce la struc­ture d’Eve (1951) puis de La Comtesse aux pieds nus (1954), égale­ment con­stru­its sur une mul­ti­tude de retours en arrière prenant tous pour point de départ un événe­ment (une remise de prix dans le pre­mier, un enter­re­ment dans le sec­ond) où toutes les frus­tra­tions sont alors exac­er­bées. La mul­ti­plic­ité des points de vue est égale­ment un aspect qui rassem­blent ces trois films puisque dans Chaînes con­ju­gales, cha­cune des trois femmes va revenir sur une inter­pré­ta­tion très sub­jec­tive de son his­toire passée, et ten­ter de com­pren­dre quelles pour­raient être les raisons de l’échec de son mariage. Loin d’adopter une tonal­ité mélan­col­ique uni­forme et vague­ment lénifi­ante (comme on a pu le lui reprocher), Mankiewicz prof­ite de ces trois por­traits pour dis­sé­quer – non sans une cer­taine ironie – le rêve améri­cain dans toute sa splen­deur. La var­iété des tableaux est donc de mise et ce, pour le plus grand plaisir du spec­ta­teur.

En pre­mier lieu, Deb­o­rah Bish­op (Jeanne Crain) se remé­more les pre­miers jours de son mariage où, fraîche­ment sor­tie de l’ar­mée, elle souf­frait de ne pas avoir les manières et la garde-robe pour plaire aux fréquen­ta­tions de son mari. Ce por­trait, peut-être le moins pas­sion­nant de tous parce que le mari parvient dif­fi­cile­ment à exis­ter dans l’in­trigue générale, a au moins le mérite d’in­tro­duire le sec­ond, celui de Rita Phipps (Ann Soth­ern), chroniqueuse radio mar­iée à un pro­fesseur éru­dit (Kirk Dou­glas). Prête à tout pour obtenir les faveurs de sa hiérar­chie, quitte à brad­er cer­tains de ses principes au grand dés­espoir de son mari pour qui l’in­tégrité reste un maître-mot, elle se con­fronte peu à peu à la déliques­cence de son cou­ple. La com­plic­ité a pro­gres­sive­ment lais­sé place à un vide rela­tion­nel basé sur les décep­tions et les malen­ten­dus. Plus amer, le por­trait du troisième cou­ple, porté par la déli­cieuse Lin­da Dar­nell, est aus­si celui au cours duquel Mankiewicz fait le plus preuve de brio con­cer­nant les dia­logues – qui n’ont rien à envi­er aux chefs d’œu­vre de Lubitsch – et la mise en place de cer­taines sit­u­a­tions, d’une drô­lerie incroy­able (les sec­onds rôles y sont excep­tion­nels). Seul leit­mo­tiv de ces trois his­toires, l’om­bre menaçante d’Ad­die Ross auprès des trois maris, sorte de mod­èle féminin iné­gal­able, peut-être d’ailleurs fan­tas­mé puisque tou­jours tenu en hors-champ.

S’il n’est pas le plus célèbre des films de Mankiewicz, Chaînes con­ju­gales n’est en aucun cas un film mineur. Entre­tenant le sus­pense jusqu’au bout, le film frôle la per­fec­tion dans la maîtrise de son sujet. La qual­ité du scé­nario, des dia­logues, la totale maîtrise des enjeux tem­porels posés par le procédé du flash-back en font un mod­èle du genre. L’acuité avec laque­lle le réal­isa­teur dépeint le quo­ti­di­en de trois femmes qui répon­dent en tous points au mod­èle de l’Amer­i­can way of life (con­fort matériel, indépen­dance finan­cière, exi­gence de soi) n’a rien à envi­er à des séries comme Des­per­ate House­wives qui, près de soix­ante ans plus tard, font fig­ure d’événe­ments. Seule­ment, Mankiewicz, quelques années après la fin de la Sec­onde Guerre mon­di­ale, fai­sait preuve d’une dis­crète moder­nité qui n’a encore pas fini de nous fascin­er.