La fil­mo­gra­phie de Sid­ney Lumet est longue et impres­sion­nante : Douze hommes en colère, Ser­pi­co, The Offence, Un après-midi de chien, Net­work, Le Ver­dict… Si elle s’é­tait arrêtée dans les années 1980, la car­rière du réal­isa­teur aurait été citée en exem­ple par nom­bre de jeunes appren­tis cinéastes. Oui, mais voilà : ces dernières années, Lumet (83 ans au comp­teur) a quelque peu entaché sa répu­ta­tion de géant hol­ly­woo­d­i­en. Entre un cat­a­strophique remake du Glo­ria de John Cas­savetes avec Sharon Stone et un nanar pour Vin Diesel (Jugez-moi coupable), dif­fi­cile de ne pas éprou­ver un soupçon de tristesse pour une vieille légende désor­mais con­damnée à ne plus être que l’om­bre d’elle-même. D’où le déli­cieux sen­ti­ment de sur­prise éprou­vé face à 7h58, ce same­di-là, som­bre polar venu de nulle part qui com­mence comme une sym­pa­thique série B de plus et resserre tran­quille­ment son étau pour attein­dre, dans sa con­clu­sion, une inten­sité dra­ma­tique qui n’est pas sans rap­pel­er cer­tains Scors­ese ou Cop­po­la.

7h58 ce same­di-là, tout a très mal com­mencé pour deux braque­urs à la petite semaine qui, en voulant faire un petit casse dans une bijouterie famil­iale de la ban­lieue de New-York, ter­mi­nent dans un bain de sang. L’un des braque­urs est mort, la vendeuse fini­ra par suc­comber à ses blessures. Rien qu’un triste fait-divers de plus ? Pas vrai­ment : le voy­ou qui a réus­si à s’échap­per n’est autre que le fils de la bijoutière, et le com­man­di­taire de l’opéra­tion, l’aîné de la famille. Bien enten­du, rien de tout cela ne devait arriv­er. Et les con­séquences de leurs bavures auront des réper­cus­sions sur toute leur famille, et même au-delà.

Les pre­mières min­utes sont trompeuses : l’on y décou­vre des per­son­nages aux con­tours fam­i­liers, petits losers pathé­tiques lancés dans un coup que l’on devine foireux, sur le point de suiv­re les sché­mas nar­rat­ifs éculés d’une série B sym­pa­thique mais totale­ment dépourvue d’o­rig­i­nal­ité. Con­stru­it en de mul­ti­ples flash-backs qui épousent les points de vue des divers per­son­nages, le film évoque dans son pre­mier tiers une ver­sion light d’Un après-midi de chien, revue et cor­rigée par un de ces dis­ci­ples de Taran­ti­no ayant pul­lulé sur les écrans à la fin des années 1990 — la présence au générique de comé­di­ens comme Ethan Hawke et Marisa Tomei y est pour beau­coup. Lumet, pour­tant, vaut mieux que la méfi­ance légitime que l’on peut éprou­ver à son encon­tre : mine de rien, le cinéaste un brin rou­blard dis­tille une ambiance cré­pus­cu­laire en esquis­sant des per­son­nages boulever­sants de soli­tude, dont la médi­ocrité n’est à aucun moment car­i­cat­u­rale grâce à un souci con­stant de vérité. Hank (Hawke) sur­nage dans ses prob­lèmes d’ar­gent tout en tâchant de ne pas pass­er pour un raté auprès de sa fille. Andy (Philip Sey­mour Hoff­man, magis­tral) voudrait ren­dre sa femme (Marisa Tomei) heureuse mais oublie son mal-être dans la drogue. Leur père (Albert Finney), rongé par le cha­grin, passe de la tran­quil­lité résignée du troisième âge à une haine vis­cérale, presque ter­ri­fi­ante, attisée par la soif de vengeance. Aucun d’en­tre eux ne sor­ti­ra indemne de la spi­rale infer­nale dans laque­lle les deux frères ont entraîné tout leur clan.

Sur la forme, Lumet reste vir­tu­ose mais dis­cret : tout au plus quelques plans séquences judi­cieuse­ment dis­séminés rap­pel­lent que l’on n’a pas affaire à un bleu. La réus­site de 7h58, ce same­di-là (dont le titre orig­i­nal, Before The Dev­il Knows You’re Dead, a quand même un peu plus d’al­lure) tient surtout à la splen­dide mélan­col­ie qui con­t­a­mine tout le film, jusqu’aux décors, petits apparte­ments plongés dans la pénom­bre ou lofts aus­si lux­ueux que glacials. Il y a un peu de la série Les Sopra­no dans ce polar dépres­sif, et de loin en loin un peu de la splen­deur de cer­tains Cop­po­la et Scors­ese : comme un cer­cle infer­nal qui se referme sur ses per­son­nages mau­dits, le clan famil­ial est l’en­droit où l’on naît autant que celui où l’on meurt. Les liens du sang, voire les liens con­ju­gaux ne sont ici que source d’en­nui, sou­vent à regret : Andy aime sa femme mais ne sait pas com­ment com­mu­ni­quer avec elle, et quand elle lui apprend qu’elle le trompe avec son pro­pre frère, l’ironie de la chose sem­ble telle­ment évi­dente pour Andy qu’il ne s’en for­malise même pas. Il y a surtout cette très belle scène, le jour de l’en­ter­re­ment de la mère, où le père exprime ses regrets face à son fils aîné à qui il n’a jamais su prou­ver son affec­tion. Elle est à met­tre en par­al­lèle avec la scène finale où amour, haine, incom­préhen­sion et regrets se rejoignent dans un seul geste, aus­si hor­ri­ble que poignant. Qui aurait cru que Sid­ney Lumet parviendrait encore à nous sur­pren­dre ? Après la vigueur retrou­vée par Woody Allen il y a deux ans avec Match Point, 7h58, ce same­di-là con­firme que le crime, fût-il ciné­matographique, peut se révéler source de jou­vence.