Une fois par mois, Par­al­lax regarde le ciné­ma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, les heures som­bres de A House of Dyna­mite de Kathryn Bigelow (2025) rap­pel­lent celles de Point Lim­ite de Sid­ney Lumet (1964).

En insis­tant dès son intro­duc­tion sur la pro­liféra­tion des armes atom­iques, le dernier film de Kathryn Bigelow paraît s’inscrire dans une lignée d’œuvres ayant cher­ché, notam­ment durant la Guerre froide, à alert­er sur les risques de « l’équilibre de la ter­reur ». En haut de cette liste fig­ure Point Lim­ite, réal­isé en 1964 par Sid­ney Lumet, dont l’intrigue n’est pas sans évo­quer celle de A House of Dyna­mite : après la détec­tion d’une men­ace nucléaire dirigée vers les États-Unis, les dif­férentes autorités mil­i­taires ten­tent de s’accorder sur les straté­gies de défense et de riposte à adopter.

Noués autour de sit­u­a­tions sim­i­laires, les deux réc­its ne suiv­ent pour­tant pas exacte­ment le même cap. Dans le film de 1964, le soupçon d’une attaque est vite dis­sipé, mais une erreur infor­ma­tique déclenche mal­gré tout une frappe de repré­sailles sur l’URSS. Lumet resserre alors le film sur les ten­ta­tives du prési­dent (Hen­ry Fon­da) d’empêcher une escalade en col­lab­o­rant avec son homo­logue russe. Point Lim­ite repose donc prin­ci­pale­ment sur un enjeu psy­chologique (peut-on se faire con­fi­ance après des années de méfi­ance ?) et un dilemme moral, puisque le prési­dent hésite à détru­ire lui-même une ville améri­caine en signe de bonne foi.

A House of Dyna­mite min­imise quant à lui le poids des déci­sions pris­es par le chef des armées et préfère répéter, selon dif­férents points de vue, la même demi-heure précé­dant l’impact de la bombe. La détec­tion ini­tiale de l’ogive nucléaire, dont on ne con­naî­tra jamais l’origine, nour­rit alors moins une parabole poli­tique qu’elle ne sert de pré­texte pour met­tre en scène, sous la forme d’un kaléi­do­scope, une série de visio­con­férences chao­tiques. Du prési­dent à une respon­s­able de la sit­u­a­tion room, d’un lieu­tenant de l’Air Force à une experte de la Corée du Nord, Bigelow rad­i­calise la forme chorale de Point Lim­ite, qui sautait lui aus­si régulière­ment d’une salle de con­trôle à une autre. Ce dis­posi­tif panop­tique se détourne en par­tie du sus­pense pour creuser un autre sil­lon, déjà au cœur de Zero Dark Thir­ty : dépein­dre la cir­cu­la­tion de l’information, en se plaçant à la fron­tière du monde physique et de sa dou­blure virtuelle.

Deux scènes en miroir per­me­t­tent de saisir la dis­tance par­cou­rue entre les films. La pre­mière dis­cus­sion télé­phonique entre les prési­dents améri­cain et russe con­stitue l’une des acmés de Point Lim­ite, où le per­son­nage d’Henry Fon­da, flan­qué d’un jeune tra­duc­teur, essaie de con­va­in­cre son adver­saire de tou­jours que la sit­u­a­tion résulte d’une erreur. Dans un plan-séquence fixe de près de cinq min­utes, Lumet con­cen­tre alors l’action et la ten­sion : le binôme améri­cain doit inter­préter minu­tieuse­ment les tour­nures de phras­es et les inflex­ions de voix d’un inter­locu­teur invis­i­ble. Dans A House of Dyna­mite, c’est Jake Baer­ing­ton (Gabriel Bas­so), jeune con­seiller à la sécu­rité nationale, qui dis­cute avec le gou­verne­ment russe pour enray­er un embrase­ment mon­di­al. Ici, l’éclatement du mon­tage per­met à Bigelow de mon­tr­er les deux extrémités du coup de fil, elles-mêmes par­a­sitées par des con­ver­sa­tions par­al­lèles. Si Point Lim­ite s’attachait à filmer la résis­tance d’esprits humains aux con­traintes imposées par la tech­nolo­gie, c’est la mise en réseau même qui intéresse Bigelow.