Bien plus que Peter Jack­son et son pom­peux et pom­pant Seigneur des anneaux ou George Lucas et ses nou­veaux Star Wars noyés sous les images de syn­thèse, Sam Rai­mi a réus­si à s’im­pos­er, avec Spi­der-Man, comme un grand auteur pop­u­laire capa­ble de créer autour d’un même per­son­nage une série de films mêlant adroite­ment fan­taisie ado­les­cente et réflex­ion adulte – à moins que ce ne soit le con­traire. À la fois respectueux des comics qui ont servi de matéri­au de base et suff­isam­ment libre pour impos­er des choix scé­nar­is­tiques et esthé­tiques très per­son­nels, Sam Rai­mi a trou­vé en Peter Park­er un alter ego idéal pour pro­jeter ses vieilles frus­tra­tions et ses fan­tasmes de jeunesse. Finale­ment, Spi­der-Man, c’est avant tout le réc­it semi-auto­bi­ographique d’un ado com­plexé qui est allé jusqu’au bout de ses rêves. Il suf­fit de relever la ressem­blance physique entre Sam Rai­mi et Tobey Maguire – mêmes traits juvéniles, même regard écar­quil­lé, même sourire de sale gosse un peu gêné – pour para­phras­er Flaubert : « Spi­der-Man, c’est moi. »

Le suc­cès phénomé­nal (pub­lic et cri­tique) ren­con­tré par les deux pre­miers épisodes de la série a généré un culte rel­a­tive­ment gênant à la sor­tie de ce troisième numéro. Com­ment boucler une his­toire qui, comme l’ont prou­vé les BD, pour­rait se répéter indéfin­i­ment, tout en plaçant la barre des effets visuels encore plus haut sans pour autant décevoir les fans ni lass­er le spec­ta­teur lamb­da ? Rai­mi reprend les choses là où il les avait lais­sées : Peter et Mary-Jane roucoulent, Spi­der-Man est le héros de New York et Har­ry Osborn veut tou­jours faire pay­er à Peter, son ex-meilleur ami, la mort de son père. Sam Rai­mi assume ses références shake­speari­ennes : comme dans tout troisième acte qui se respecte, les coups de théâtre sont légion. Trahisons, remords, révéla­tions se bous­cu­lent au por­tillon pour servir les deux grands thèmes de cet épisode, la soif de vengeance et la schiz­o­phrénie.

Le désir de revanche, tout d’abord : Har­ry veut faire pay­er à Peter d’avoir tué son père ; Peter décou­vre qui est le véri­ta­ble assas­sin de son oncle et va s’at­tach­er à le pour­suiv­re sans relâche ; Mary-Jane se venge du manque d’at­ten­tion de Peter à son égard dans les bras de Har­ry ; Eddie Brock, pho­tographe con­cur­rent de Peter, est bien décidé à lui régler son compte. Si le besoin de vengeance de cer­tains per­son­nages sous-tendait déjà le réc­it du deux­ième épisode, il les con­t­a­mine ici presque tous, au point d’en devenir un à part entière. Cette forme extra-ter­restre, noire et visqueuse, qui tombe du ciel et s’ac­croche à la mobylette de Peter Park­er n’est autre que la « per­son­ni­fi­ca­tion » de ce mal qui ronge notre héros et l’en­traîn­era défini­tive­ment, de la façon la plus vio­lente qui soit, dans l’âge adulte. Peter a beau lut­ter, c’est par Spi­der-Man que la haine, insi­dieuse, s’empare de lui. La forme noire atteint le cos­tume de l’homme araignée qui, ain­si méta­mor­phosé, se laiss­er aller à ses bas instincts.

Puisque son héros se lâche, Sam Rai­mi en fait logique­ment de même. A l’in­stant où Peter Park­er pète lit­térale­ment les plombs, le cinéaste malmène sa machine bien huilée et lui fait emprunter des détours peu com­muns dans des pro­duc­tions de ce genre : entre un décrochage par­o­dique façon Austin Pow­ers, un pas­sage bur­lesque pur avec le génial Bruce Camp­bell – le com­plice de tou­jours – dans le rôle d’un serveur français et une scène de comédie musi­cale totale­ment inat­ten­due, Rai­mi et Maguire (vis­i­ble­ment ravi de faire du hors piste) s’a­musent comme deux sales goss­es qui, le temps de quelques min­utes, joueraient à tout cass­er. Quand le film plus con­ven­tion­nel reprend ses droits, quand le Spi­der-Man 3 tant atten­du rede­vient plus fréquentable, le sen­ti­ment est mer­veilleux : chez Sam Rai­mi, tout est pos­si­ble, tout peut arriv­er.

Ce par­fum de folie douce imprègne d’au­tant plus le film qu’il est ques­tion ici, défini­tive­ment, de per­son­nages qui passent leur temps à jouer avec leur iden­tité et à endoss­er d’autres rôles. C’est bien enten­du un thème récur­rent dans tous les films de super-héros et plus par­ti­c­ulière­ment dans Spi­der-Man, où Sam Rai­mi par­le de l’ado­les­cence, des trans­for­ma­tions du corps, des trou­bles iden­ti­taires, du désir d’être iden­tique aux autres tout en restant à la marge, du besoin d’être à la fois soi et un autre. Dans Spi­der-Man 3 – plus encore que dans les deux précé­dents – il est ques­tion du dou­ble, du pou­voir de fas­ci­na­tion qu’il exerce et de la néces­sité de s’en affranchir. Il y a cette scène, splen­dide, de ce Spi­der-Man « black » qui se révèle à lui-même dans la vit­re d’un grat­te-ciel, et de la jouis­sance qu’il éprou­ve à s’a­ban­don­ner à être un autre. Mais le dou­ble prend ici plusieurs formes. Eddie Brock est la ver­sion branchée et arro­gante de Peter Park­er : pho­tographe lui aus­si, il devien­dra logique­ment le dou­ble malé­fique – et assez ter­ri­fi­ant – de Spi­der-Man, bap­tisé Ven­om. Har­ry Osborn va s’at­tach­er à devenir le dou­ble de son père, jusqu’à endoss­er le cos­tume mon­strueux qui a causé sa perte. Et Gwen Sta­cy, la blonde (inter­prétée par une actrice rousse, Bryce Dal­las Howard), n’est pas seule­ment la rivale de Mary-Jane la rousse (jouée par la naturelle­ment blonde Kirsten Dun­st), mais une copie exagérée de celle-ci, pous­sant même Spi­der-Man à recréer avec elle la fameuse scène du « bais­er à l’en­vers », comme une ver­sion par­o­dique, out­ran­cière et car­i­cat­u­rale du sage et chaste univers du pre­mier épisode. Pour devenir adulte, sem­ble nous dire Rai­mi, il faut peut-être aus­si en pass­er par le déni, voire la destruc­tion de ce(ux) que l’on a été, de ce(ux) que l’on a aimé.

Le film s’achève comme il a com­mencé. Sam Rai­mi et sa bande respectent à la let­tre les codes des tragédies antiques, la rédemp­tion, le par­don et l’ex­pres­sion des remords n’é­tant pos­si­bles que dans le sac­ri­fice. D’autres épisodes pour­raient être envis­agés : les effets numériques – épous­tou­flants, comme d’habi­tude – sem­blent aujour­d’hui illim­ités et l’on peut se per­me­t­tre de rêver au ver­sant ciné­matographique d’autres per­son­nages de la BD. Pour­tant, achev­er les aven­tures de Spi­der-Man sur ce final ouvert et mélan­col­ique, por­teur d’e­spoir pour nos héros un peu fatigués, serait d’une suprême élé­gance. On n’en attend pas moins d’un cinéaste comme Sam Rai­mi.