Pen­dant les mois de jan­vi­er et févri­er, la Ciné­math­èque Française revient sur un grand cinéaste améri­cain, King Vidor, à ne pas con­fon­dre avec Charles Vidor, réal­isa­teur beau­coup moins per­son­nel (Gil­da). Une occa­sion en or pour (re)découvrir une œuvre extrême­ment diver­si­fiée.

King Vidor est l’un des réal­isa­teurs les plus pro­lifiques du ciné­ma améri­cain. Entre 1913 et 1980, il réal­isa 65 films, ce qui lui val­ut le titre de cinéaste ayant eu la plus longue car­rière (même si son avant-dernier film, Salomon et la Reine de Saba, fut réal­isé en 1959). Évidem­ment, la moitié de ces films datent du muet, mais King Vidor est plutôt con­nu des cinéphiles pour sa péri­ode «par­lante», qui inclut des œuvres aus­si divers­es que Duel au soleil, Guerre et paix, Le Rebelle, La Furie du désir ou Le Cham­pi­on (1931). Divers, le terme con­vient bien à King Vidor : comme nom­bre de ses con­tem­po­rains, le cinéaste était un touche-à-tout, qu’on ne pou­vait réduire à aucun genre : du péplum (Salomon et la Reine de Saba) au film his­torique (Guerre et paix, 1954), en pas­sant par le polar (The Light­ning Strikes Twice), le mélo (Stel­la Dal­las, 1937, La Furie du désir, 1952), le film social (Notre pain quo­ti­di­en, 1934), le west­ern (Duel au soleil, 1946 et L’Homme qui n’a pas d’é­toile, 1953) et même la comédie (Show Peo­ple, 1928), King Vidor se pose comme un cinéaste insai­siss­able, à la manière d’un Howard Hawks ou d’un John Ford. D’au­tant plus insai­siss­able d’ailleurs que King Vidor fai­sait le plus sou­vent des films de com­mande, dont il ne choi­sis­sait pas lui-même les scé­nar­ios (si l’on excepte par exem­ple un film comme Notre pain quo­ti­di­en, voulu et pro­duit par Vidor). Com­ment trou­ver un fil directeur dans l’œu­vre d’un cinéaste qui se soumet­tait aux deman­des des stu­dios ? Il faut le génie d’un King Vidor pour impos­er son univers dans des his­toires par­fois con­v­enues, aux cast­ings ban­cals. Il est ain­si patent que la fil­mo­gra­phie du cinéaste se dis­tingue sur deux thèmes forts, sans doute très osés à l’époque de l’âge d’or d’Hol­ly­wood : le goût de la lib­erté prôné par des per­son­nages hors normes (la sen­suelle métisse de Duel au soleil, l’ar­chi­tecte révo­lu­tion­naire du Rebelle, le fer­mi­er idéal­iste de Notre pain quo­ti­di­en, le cow-boy soli­taire de L’Homme qui n’a pas d’é­toile) et une approche presque crue de la sex­u­al­ité et du désir (dont Duel au soleil et La Furie du désir sont les exem­ples les plus frap­pants). Ces deux thèmes se rejoignent sur un leit­mo­tiv qui car­ac­térise la grande majorité des per­son­nages filmés par King Vidor : un écartèle­ment entre leur indi­vid­u­al­ité pro­pre et la société dans laque­lle ils vivent, sou­vent con­séquence d’un con­flit entre tra­di­tion et moder­nité.

La modernité contre la tradition, le choc des pulsions

King Vidor est un cinéaste typ­ique­ment améri­cain dans la mesure où ses films, tous gen­res con­fon­dus, n’ont cessé de revis­iter le mythe fon­da­teur du pays de l’On­cle Sam, avec toutes ses con­tra­dic­tions. Au cen­tre de la plu­part de ses œuvres, le dif­fi­cile com­pro­mis entre tra­di­tion et moder­nité per­met d’op­pos­er l’in­di­vidu à un ensem­ble de déter­min­ismes idéologiques qui ont fait en leur temps la grandeur du pays. Cette étape tran­si­toire que King Vidor filme à loisir a tou­jours un moteur bien pré­cis et il est rare que celui-ci ne soit pas lié à la libido de ses per­son­nages. Alors que des cinéastes comme Hitch­cock, Kazan ou Lubitsch ont pas­sion­né les théoriciens par leur art de fig­ur­er la sex­u­al­ité tout en s’ac­com­modant des con­traintes du Code Hays, on tend à oubli­er la fureur sex­uelle qui tra­verse l’œu­vre de Vidor et qui n’ex­iste à pro­pre­ment par­ler chez aucun autre cinéaste de l’Âge d’Or.

Dès 1929 et la réal­i­sa­tion du très sur­prenant Hal­lelu­jah, King Vidor insuf­fle à son pro­pos une sen­su­al­ité, voire une bes­tial­ité peu com­mune à cette péri­ode. Tourné entière­ment avec des acteurs noirs (fait raris­sime à l’époque que Vin­cente Min­nel­li réitèr­era en 1943 avec Un petit coin aux Cieux), ce film encore trop mécon­nu suit Zekiel, un jeune homme puis­sant et tra­vailleur qui décide de devenir prêcheur pour con­tre­car­rer ses pul­sions. Sex­uelle­ment attiré par une jeune femme peu farouche et très intéressée, Zekiel se risque à pari­er l’ar­gent du foy­er pour séduire la belle. Lorsqu’il décou­vre que tout fut orchestré pour le dépos­séder de ses ressources, sa colère déclenche une fusil­lade fatale à son jeune frère venu le chercher. Cul­pa­bil­isé d’avoir suc­com­bé à une pul­sion sex­uelle qui a endeuil­lé sa famille, Zekiel quitte son tra­vail pour devenir prêcheur. Lorsqu’il s’ag­it de filmer le quo­ti­di­en de cette famille courageuse qui tra­vaille dur pour sur­vivre hum­ble­ment, King Vidor sait se met­tre en retrait, vis­i­ble­ment assez fasciné par l’en­train des jeunes acteurs qui nous gâtent de quelques numéros de danse inou­bli­ables. Cette can­deur et cette rel­a­tive pureté qui se déga­gent des pre­mières scènes du film s’ar­rê­tent bru­tale­ment dès que Zekiel suc­combe aux charmes de la jeune femme vénéneuse dans un bar miteux. King Vidor la filme au milieu des hommes, dansant lan­goureuse­ment et dévoilant tous ses charmes, loin de l’in­no­cence can­dide des pre­mières scènes. La pul­sion sex­uelle qui s’empare de Zekiel lui fait pren­dre des risques incon­sid­érés pour séduire l’aguicheuse, y com­pris celui de gaspiller tout l’ar­gent du foy­er lors d’un jeu d’ar­gent fort peu hon­nête. Dès lors, Hal­lelu­jah va aller crescen­do, que ce soit pour fig­ur­er la descente aux enfers ou la rédemp­tion des dif­férents per­son­nages. La scène de l’en­ter­re­ment du jeune frère de Zekiel est par exem­ple une vaste com­plainte où la pudeur n’est plus de mise. Le corps y exprime sa douleur et le choix de filmer ces scènes en dif­férents plans larges écarte toute représen­ta­tion indi­vidu­elle pour mieux fig­ur­er la masse des corps et l’é­ton­nante puis­sance (sex­uelle ?) qui se dégage de ce rassem­ble­ment. Quelques mois plus tard, lorsque Zekiel est devenu un prêcheur recon­nu, il per­met aux pécheurs de se laver de leurs fautes. L’é­tat de transe dans lequel se trou­ve la majeure par­tie des pra­ti­quants rassem­blés au bord de la riv­ière traduit une nou­velle fois cet état pul­sion­nel, une force décu­plée venue du tré­fonds des êtres. Du coup, il n’y a presque rien d’é­ton­nant à ce que Zekiel suc­combe à nou­veau aux charmes de la jeune femme du début venue se puri­fi­er de ses péchés. La frénésie qui habite ces corps et que King Vidor sait filmer en plans rap­prochés très sug­ges­tifs se traduit for­cé­ment par un retour de cette pul­sion qui s’af­fran­chit des con­ven­tions. Ce retour-là, égale­ment présent dans Duel au soleil et La Furie du désir, finit par con­juguer désir et mort, pul­sion et déchéance. La scène finale de Hal­lelu­jah, tout comme celles de Duel au soleil et de La Furie du désir, se ter­mine dans les marécages ou dans la boue, comme si l’in­di­vidu reve­nait à un état prim­i­tif, presque ani­mal, d’où la rai­son et la morale se sont défini­tive­ment retirées.

Dans Duel au soleil et La Furie du désir, c’est bel et bien la femme qui au cen­tre du film : elle est la rai­son d’être des con­flits. A la fois objet de désir pour les hommes qui n’hési­tent pas à s’en­tretuer pour elle, elle est aus­si celle par qui se révè­lent les préjugés soci­aux et raci­aux qui gan­grè­nent la civil­i­sa­tion améri­caine. Dans Duel au soleil, réal­isé en 1946, Pearl (Jen­nifer Jones alors com­pagne du pro­duc­teur David O. Selznick qui espérait réitér­er le suc­cès colos­sal d’Autant en emporte le vent) est une jeune et très sen­suelle amérin­di­enne récupérée par une riche famille d’éleveurs de l’Ouest. Fille d’une pros­ti­tuée assas­s­inée par son pro­pre mari, elle doit désor­mais faire face au racisme explicite du patri­arche de la famille d’ac­cueil, un vieil homme infirme qui veille sur sa pro­priété et sa for­tune avec toute l’au­torité req­uise. Tout comme dans Hal­lelu­jah, King Vidor traduit la vio­lence des pul­sions sex­uelles qui tra­versent les per­son­nages par d’in­tem­pes­tifs gros plans sur les vis­ages défor­més de douleur ou de désir. Si la pre­mière scène où l’on décou­vre Pearl en train de danser au milieu des hommes rap­pelle celle où la séduc­trice ten­tait d’ap­pâter son entourage dans Hal­lelu­jah, King Vidor sus­cite rapi­de­ment l’empathie pour le per­son­nage féminin lorsqu’elle assiste, hor­ri­fiée, au meurtre de sa pro­pre mère. Mal­menée dès l’ou­ver­ture du film par des hommes, la jeune femme va devenir le ter­rain d’af­fron­te­ment de deux frères que tout oppose, Lewt (Gre­go­ry Peck) et Jesse (Joseph Cot­ten). Avec autant de sym­bol­es qui fig­urent l’in­soumis­sion sex­uelle (le dres­sage des chevaux sauvages par exem­ple) ou la pas­sion alié­nante (un tech­ni­col­or flam­boy­ant qui rap­pelle toutes les out­rances d’Autant en emporte le vent), Duel au soleil est autant un west­ern qu’un mélo­drame où seules les pul­sions des per­son­nages régis­sent les rap­ports humains. Placée en zone pio­nnière peu après la con­quête de l’ouest, l’in­trigue mar­que une tran­si­tion entre un monde tra­di­tion­nel, régi par les rich­es exploitants patri­arch­es qui n’ac­cor­dent aucun crédit aux femmes (voir le très beau rôle de femme résignée tenu par Lil­lian Gish), et un monde plus mod­erne où le souci de la col­lec­tiv­ité prend défini­tive­ment le dessus. Pearl est au croise­ment de deux épo­ques et hésite entre l’in­soumis­sion et une rela­tion masochiste avec le fougueux Lewt qu’elle n’hésite pas à retrou­ver après qu’il ait abat­tu son promis dans un saloon. Truf­fée de con­tra­dic­tion, la jeune femme est l’é­ton­nante ren­con­tre de Scar­lett O’Hara et de Blanche Dubois (rôle tous deux tenus par Vivien Leigh au ciné­ma), étrange mélange de déter­mi­na­tion et d’in­ca­pac­ité à con­trôle son désir sex­uel. La très belle scène finale qui fit toute la célébrité du film (Pedro Almod­ó­var la cit­era même dans Mata­dor) est un som­met mélo­dra­ma­tique et d’une cru­auté sans pareille, cru­auté que King Vidor déploie avec tal­ent au fur et à mesure de ses œuvres.

La mort, for­cé­ment indis­so­cia­ble de la pul­sion incon­trôlable, est aus­si au cen­tre de La Furie du désir (1952) dont le titre français traduit pour une fois bien mieux que le titre orig­i­nal (Ruby Gen­try) tout l’emportement auquel doivent faire face les per­son­nages du film. Encore une fois, Ruby Gen­try (Jen­nifer Jones) est une femme à qui l’on refuse sa place. Issue d’un milieu plus que mod­este, sa gouaille et sa fran­chise légendaires lui attirent les faveurs sex­uelles des hommes des hautes sphères qui lui refusent par con­tre toute recon­nais­sance sociale, notam­ment Boake Tack­man (Charl­ton Hes­ton) avec qui elle vit une rela­tion pas­sion­née. Alors, lorsque l’un d’en­tre eux, le brave mais riche Jim (Karl Malden) décide de l’épouser envers et con­tre tous, Ruby n’hésite pas un instant, con­sciente qu’on lui offre ici une sta­bil­ité et une recon­nais­sance que son impé­tu­osité et son orig­ine sociale ne lui per­me­t­tent pas. Si ce mariage con­naît une issue trag­ique, c’est encore une fois pour mieux révéler ce qui rat­trape inéluctable­ment les per­son­nages, cette pas­sion tein­tée de mor­bid­ité. Tout comme dans Hal­lelu­jah, le film se clôt dans les marécages au cours d’une improb­a­ble chas­se à l’homme où un fana­tique religieux devient la pire men­ace pour qui refuse d’obéir à l’or­dre établi. Ce risque de tout per­dre parce qu’il est impos­si­ble de ne pas être soi-même lorsque la pas­sion guide tout, on le retrou­ve égale­ment dans l’a­vant dernier film de King Vidor, Salomon et la Reine de Saba, réal­isé en 1958. Dans ce film, Gina Lol­lo­b­rigi­da, très peu vêtue pour l’époque (rap­pelons que le Code Hays s’est assou­pli au début des années 1960), est envoyée en tant qu’es­pi­onne auprès de Salomon (Yul Bryn­ner). Tout comme dans Cléopâtre que Mankiewicz réalis­era dans la douleur quelques années plus tard, Salomon et la reine de Saba est un péplum qui trou­ve sa rai­son d’être dans cet ensem­ble de pas­sions sex­uelles et de trahisons (plus sex­uelles que poli­tiques finale­ment) qui ponctuent l’in­trigue. Le jeu de Lol­lo­b­rigi­da, par­fois out­ranci­er et très sen­suel, rap­pelle bien évidem­ment celui de Jen­nifer Jones dans Duel au soleil. Quin­tes­sence de cette furie du désir qui par­court l’œu­vre de King Vidor, Salomon et la reine de Saba prou­ve que King Vidor, tout en s’in­scrivant dans le clas­si­cisme, était un auteur résol­u­ment à part.

La liberté dans la contrainte

À part, King Vidor l’est assuré­ment, et à plus d’un titre. Le film Notre pain quo­ti­di­en (Our Dai­ly Bread), qu’il réal­isa en 1934, en est une illus­tra­tion par­faite. Quand le cinéaste pro­pose le sujet à la MGM, Irv­ing Thal­berg, son directeur exé­cu­tif, lui oppose un refus très net. Qu’à cela ne tienne ! King Vidor, qui prend la chose très à cœur, hypothèque sa mai­son et pro­duit le film lui-même. Notre pain quo­ti­di­en, heureuse­ment, est un demi-suc­cès qui per­met au cinéaste de ren­tr­er tout juste dans ses frais. Soix­ante-dix ans après les faits, le film étonne tou­jours par l’au­dace avec laque­lle le sujet est traité. Réal­isé au moment du New Deal de Roo­sevelt, Notre pain quo­ti­di­en racon­te l’his­toire d’un cou­ple de citadins, qui, poussés par la mis­ère, déci­dent de s’in­staller dans une ferme. Ne sachant com­ment faire pouss­er le moin­dre grain de maïs, le jeune héros demande l’aide d’un fer­mi­er fuyant ses ter­res, idée qui le pousse à organ­is­er une col­lec­tiv­ité de plusieurs dizaines de familles, toutes décidées à échap­per à la famine en s’au­to-gérant. Col­lec­tiv­ité, auto­ges­tion… Dans le film, l’idéal révo­lu­tion­naire com­mu­niste est extrême­ment prég­nant et il ne s’ag­it pas à l’év­i­dence que d’une sol­i­dar­ité à la Capra. D’au­tant que les dia­logues ont été écrits par un cer­tain Joseph Mankiewicz, alors bien con­nu pour ses idées de gauche… Ain­si, King Vidor exprime remar­quable­ment son vœu d’une société qui ne con­naî­trait pas de lim­ites à son désir de bon­heur dans une séquence finale admirable, où hommes et femmes unis­sent leurs forces pour creuser un tun­nel d’ir­ri­ga­tion long de quelques kilo­mètres. La légèreté pleine d’al­lé­gresse de la caméra, emportée dans un tour­bil­lon d’en­t­hou­si­asme et d’e­uphorie, par­ticipe de l’ex­pres­sion dynamique de cet idéal.

Mais il serait his­torique­ment faux de soupçon­ner King Vidor de pro­pa­gande com­mu­niste. Il n’y a pas vrai­ment chez le cinéaste de volon­té claire­ment poli­tique. Vidor est un lib­er­taire, dans le sens le plus pur du terme, celui des pio­nniers, des pre­miers colons de l’Amérique, avides de cette lib­erté aujour­d’hui détournée au prof­it de quelques-uns. Cette thé­ma­tique récur­rente chez un cinéaste de stu­dio est d’au­tant plus éton­nante que King Vidor non seule­ment n’écrivait pas ses pro­pres scé­nar­ios, mais ne les choi­sis­sait même pas. Comme nom­bre de réal­isa­teurs de l’époque (même si sa car­rière s’é­talonne de 1913 à 1980, Vidor reste lié à l’Âge d’Or hol­ly­woo­d­i­en), il était soumis aux ordres et desider­a­ta des grands patrons des Stu­dios. De cette con­trainte, il sut tir­er prof­it pour dévelop­per la thé­ma­tique de son univers : la grande force de la sen­su­al­ité (cf. pre­mière par­tie) et – nous allons le voir ici – l’emprisonnement de per­son­nages hors normes, épris de lib­erté, dans le car­can de leur société. Ain­si, les héros de Notre pain quo­ti­di­en réus­sis­sent-ils au fond là où une Pearl Chavez (Duel au soleil) échoue inéluctable­ment : pren­dre en main leur pro­pre vie, sans d’autres bar­rières que celles qu’ils se sont fixées, et met­tre tout en œuvre pour par­venir au bon­heur sans nuages. Au fond, c’est l’his­toire d’un monde où les mau­vais soit atteignent la rédemp­tion (le crim­inel qui se rend pour don­ner la prime à ses cama­rades) ou dis­parais­sent (la vamp qui tente de séduire le héros).

Tous les per­son­nages de King Vidor ne déti­en­nent pas la clé de ce monde. Pour Stel­la Dal­las, la jolie arriv­iste inter­prétée par Bar­bara Stan­wyck, le rêve se brise sous les coups répétés de la bonne société, inca­pable de ne voir en elle plus que l’ex­pres­sion de la débauche. C’est que Stel­la se trompe de rêve et s’en rend compte trop tard, lorsqu’il lui faut aban­don­ner sa fille chérie, parce que, plus jeune, elle l’au­rait sac­ri­fiée à une soirée hup­pée. Con­sciente que son trop-plein de lib­erté nuit à l’en­fant, elle sait qu’elle n’a plus le choix que de renon­cer à cette lib­erté. Pour L’Homme qui n’a pas d’é­toile, c’est le con­traire : cow-boy fuyant l’in­stal­la­tion de bar­belés qui se propage, il prône l’«open range», ces champs à perte de vue appar­tenant à tous et à per­son­ne, où il est per­mis de galop­er en paix. Et, bien qu’il aie trou­vé l’amour, l’ami­tié et la sécu­rité du tra­vail, il ne peut que repar­tir, tou­jours, précé­dant le chemin de ces bar­rières qu’il abhorre…

Par­tir ou… fuir ? D’une cer­taine façon, les per­son­nages de King Vidor sont tou­jours en fuite du monde réel. Ce sont des rêveurs que l’on ramène à la bru­tal­ité avec plus ou moins de force. Ain­si la ten­dre Nat­acha de Guerre et paix, qui ne con­naît pas l’amour, ni la force du désir, et clop­ine d’er­reur en erreur, perd son inno­cence pour attein­dre la matu­rité, sans jamais oubli­er pour­tant ce qui fait la force de sa per­son­nal­ité : jovi­al­ité et ent­hou­si­asme décalés dans un monde corseté jusqu’aux cheveux. Nat­acha, qui garde en elle un enfant qui ne vieil­li­ra jamais, suit son instinct dont elle apprend à recon­naître la justesse au fil de ses expéri­ences. Les per­son­nages «vidoriens» sont effec­tive­ment des instinc­tifs, telle Ruby Gen­try qui se venge de l’homme qu’elle aime en inon­dant ses champs, puis regrette ce geste qui la con­damne à tout jamais dans son cœur, ou Pearl Chavez qui se soumet au désir de Lewt parce qu’elle n’est pas con­va­in­cue du bien-fondé d’une quel­conque résis­tance… Il y a bien sûr beau­coup d’im­ma­tu­rité et de folie dans ces com­porte­ments, mais c’est ce que Vidor admire et met en valeur avant tout : il est le maître des gros plans sub­li­mant les vis­ages emplis de dés­espoir d’ac­tri­ces belles à se damn­er : Bar­bara Stan­wyck, Jen­nifer Jones, Gina Lol­lo­b­rigi­da, Audrey Hep­burn…

Est-ce à dire que King Vidor est un cinéaste de l’in­time, lui qui sut si bien, et avec une telle fougue, filmer les batailles de Guerre et paix ou de Salomon et les cav­al­cades de Duel au soleil ou de L’Homme qui n’a pas d’é­toile ? Il y a à l’év­i­dence chez le cinéaste un sens aigu du spec­tac­u­laire, qui fait de la plu­part de ses films des œuvres “grand pub­lic ” (comme d’ailleurs la majorité des films hol­ly­woo­d­i­ens). Mais le spec­ta­cle chez lui n’est jamais gra­tu­it : le déchaîne­ment de vio­lence crue auquel il donne lieu sym­bol­ise la peur de la foule irraison­née, à qui juste­ment l’on a don­né trop de lib­erté et qui ne sait pas en user à bon escient, cette foule qui peut facile­ment être la proie des pires tyrans…

Étrange­ment, l’œu­vre de King Vidor n’est pas passée à la postérité. Injuste­ment oublié dans la plu­part des panora­mas de l’âge d’or du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, le cinéaste a peut-être pâti d’une car­rière trop longue ou d’une fil­mo­gra­phie trop vaste. Il devient pour­tant urgent de recon­sid­ér­er cet auteur qui sut utilis­er la norme des stu­dios pour exprimer les idées les moins con­v­enues.