Mélanie a dix ans et insuf­fle une petite touche de poésie dans un monde famil­ial trop sim­ple pour elle : lors de son pas­sage au con­cours du Con­ser­va­toire, elle croise le regard de la prési­dente du jury qui signe un auto­graphe durant sa presta­tion. Mélanie referme défini­tive­ment son piano après ce manque d’at­ten­tion. Quelques années plus tard, elle devient la jeune fille au pair de la famille, se rap­prochant de celle qui a prob­a­ble­ment changé sa vie. Le cinquième long métrage de Denis Der­court, sélec­tion­né cette année par Un Cer­tain Regard à Cannes, s’in­téresse une fois encore, notam­ment après Mes enfants ne sont pas comme les autres, au mys­tère et à la dureté des musi­ciens. Évi­tant le piège d’une rela­tion ambiguë trop appuyée entre les deux femmes, il signe un film tout aus­si vir­tu­ose que ses inter­prètes dans un ensem­ble par­faite­ment con­stru­it.

Ses doigts se sont engour­dis à dix ans, pas son esprit. Jeune fille à l’ap­parence sage, jupe droite, coif­fure impec­ca­ble, au regard vague, Mélanie a gran­di dans une famille de bouch­ers, et a raté un con­cours toute petite. Un échec au Con­ser­va­toire qui sem­ble être passé étant don­né la tour­nure juridique de ses études. Mais lors d’un stage dans le cab­i­net Fouché­court, elle tra­vaille sous les ordres du mari d’Ar­i­ane Fouché­court, pianiste recon­nue dont l’indéli­catesse lui avait valu un refus au con­cours du Con­ser­va­toire. Rapi­de­ment remar­quée par celui-là, Mélanie est engagée dans la mai­son famil­iale pour veiller pen­dant les vacances sur leur fils. S’in­stau­re alors une rela­tion par­ti­c­ulière entre la nou­velle jeune fille au pair et l’ensem­ble de la maison­née.

Per­son­ne n’est ou ne sera au courant du par­cours de Mélanie : Ari­ane et son mari savent qu’elle joue du piano, qu’« elle con­naît la musique » comme ils le dis­ent plusieurs fois. Mais l’opac­ité du per­son­nage incar­né par Déb­o­rah François (qui prou­ve ici sa capac­ité à sor­tir d’un reg­istre aus­si par­ti­c­uli­er que celui des frères Dar­d­enne et de L’En­fant) est telle que per­son­ne ne saura rien. Ni Ari­ane, ni son mari, ni celui qui regarde la danse menée par Mélanie. Une danse com­plète. Car Denis Der­court ne s’est con­tenté ni de filmer une par­tie de cache-cache entre deux femmes aux regards flous et insond­ables ni de dérouler la vengeance d’une jeune fille un peu per­verse. Tous les êtres de La Tourneuse de pages ont leur mys­tère.

Bien enten­du, Mélanie est au cen­tre de la ronde : elle crée une rela­tion par­ti­c­ulière avec tous les pro­tag­o­nistes. La con­fi­ance avec M. Fouché­court, le défi avec son fils, l’indis­pens­abil­ité avec Ari­ane. Celle-ci con­naît les affres du trac depuis un acci­dent de voiture : la présence de Mélanie la ras­sure, lui fait oubli­er le sup­plice le plus ter­ri­ble du musi­cien, celui de la fausse note, du con­tretemps. L’amour vient-il poindre le bout de son nez ? Dif­fi­cile de dis­tinguer sen­ti­ments réels et objets de manip­u­la­tion. Le rap­port de pou­voir qui s’in­stau­re entre les femmes est à dou­ble tran­chant : Mélanie a besoin d’Ar­i­ane pour vivre en musique, Ari­ane a besoin de Mélanie pour faire vivre sa musique. Ce serait sans compter la vio­lence con­tenue de Mélanie… et la vio­lence con­stante du rap­port de class­es et d’âges. Trop en avant, Ari­ane est proche de la chute. Lorqu’elle achète une robe à Mélanie, elle pos­sède le porte­feuille, et n’en choisira pour­tant ni la forme, ni la couleur, ni l’u­til­i­sa­tion.

La jou­ven­celle ne dit rien, est tou­jours plus cou­verte qu’Ar­i­ane qui se dénude psy­chologique­ment et physique­ment au fil du film. La parole, l’or­dre est à Ari­ane, la maîtresse de mai­son et l’artiste, mais l’ac­tion est à Mélanie qui a su se ren­dre irrem­plaçable, et qui saura trou­ver la cru­elle faille de cha­cun d’en­tre eux. Il y a quelque chose des Bich­es dans l’analo­gie ves­ti­men­taire et éro­tique pro­gres­sive des deux femmes et dans la prise de con­trôle sur Ari­ane et son entourage. Chabrol n’est pas très loin non plus quand on décou­vre la mai­son des Fouché­court au per­ron qua­si­ment iden­tique à celui de La Femme infidèle : une grande bâtisse dans laque­lle on n’en­tre pas par la porte mais par les fenêtres, faite de couloirs et d’escaliers, un vaste parc qui se trans­forme en champ de bataille, une atmo­sphère presque poli­cière qui ne délaisse pas la pein­ture sociale et humaine.

La force de Denis Der­court est d’avoir choisi la lis­i­bil­ité et la sim­plic­ité : son film ne com­porte que très peu de dia­logues et de cham­p/­con­tre-champs qui auraient rapi­de­ment pu devenir sys­té­ma­tiques dans les échanges de regards. C’est l’im­age elle-même qui départage les êtres : dans un ensem­ble presque froid tant il est sobre, on aperçoit tou­jours une ligne qui coupe le cadre, un mou­ve­ment qui désta­bilise l’ap­par­ente per­fec­tion. De Schu­bert, on passe à Bach. Le piano est évidem­ment beau­coup util­isé en ce sens : cepen­dant, Denis Der­court ne manque pas d’imag­i­na­tion pour trou­ver d’autres per­spec­tives, d’autres décon­struc­tions, notam­ment dans la forme de la végé­ta­tion du jardin, ou de la salle Olivi­er Mes­si­aen de la Mai­son de la Radio.

Denis Der­court est un musi­cien, pro­fesseur d’al­to depuis une dizaine d’an­nées : il sait jouer mais égale­ment filmer la musique. La Tourneuse de pages n’est ni un doc­u­men­taire pour ama­teur de musique de cham­bre ni une œuvre reposant sur une émo­tion pure­ment musi­cale. Le tra­vail sur les couleurs et les expres­sions en témoigne, tout comme la direc­tion d’ac­teurs, mil­limétrée. Pas­cal Greg­gory reste, mais avec per­fec­tion, dans le domaine du non-dit et Cather­ine Frot prou­ve encore (peut-être trop rarement) qu’elle n’est pas seule­ment une actrice de comédie. La Tourneuse de pages, avec ses allures sobres et droites, sur­prend par ses décalages. Pas si clas­sique que cela.