Une fois par mois, L’après-coup revient sur un motif, une image ou une série de plans tirés d’un ou plusieurs films récents. Ce mois-ci : les yeux bleus et irisés dans The Fabel­mans et Dis­clo­sure Day.

Le jeune Sam­my est aux anges : le train élec­trique que ses par­ents vien­nent de lui offrir pour Hanou­ka tourne à un rythme effréné sur les rails. Sa fas­ci­na­tion se lit aus­sitôt dans ses yeux illu­minés par le mod­èle réduit, sif­flant et crachant une fumée plus vraie que nature. C’est d’ailleurs pré­cisé­ment ceci que filme alors Spiel­berg dans The Fabel­mans : un regard ébloui et toute la per­son­nal­ité éveil­lée du per­son­nage qui perce à tra­vers l’intensité de ce regard. Sa peur égale­ment :  ce train minia­ture filmé à hau­teur d’enfant con­voque en effet celui plus spec­tac­u­laire de Sous le plus grand chapiteau du monde, objet d’un déraille­ment qui l’a précédem­ment per­tur­bé lors de sa pre­mière séance de ciné­ma. À l’origine, le regard spiel­bergien procède d’une col­li­sion, d’un trau­ma : d’une image choquante. Le bleu écla­tant du pre­mier regard – celui de l’étonnement, de la sur­prise, de la beauté – ne saurait mas­quer l’abîme qui lui est con­sub­stantiel. Depuis au moins Les Dents de la mer, on sait que cette couleur bleue, froide par essence, revêt une dou­ble con­no­ta­tion chez le cinéaste améri­cain : si elle tient de la pureté orig­inelle (l’océan dans lequel se baig­nent des corps insou­ciants et inno­cents), elle ne peut aus­si se dépar­tir d’un envers som­bre, d’une inquié­tude (le dan­ger tapi sous la sur­face). L’œil qui regarde n’intéresse Spiel­berg que dans la mesure où, incré­d­ule, il est soudain con­fron­té à une réal­ité angois­sante sus­cep­ti­ble d’affoler sa per­cep­tion des choses.

Chez les per­son­nages spiel­bergiens, l’iris bleu de l’œil, telle une inter­face, par­ticipe du lien qui main­tient la com­mu­ni­ca­tion entre le réel et le monde de l’imaginaire (Iris n’est-elle pas la mes­sagère des dieux auprès des humains dans la mytholo­gie grecque ?). Une scène de Dis­clo­sure Day explicite ce pas­sage de l’un à l’autre de façon sim­ple et limpi­de. Elle pour­rait de prime abord presque prêter à sourire, tant elle relève d’une esthé­tique de con­te désuète. Avant même de regarder les yeux d’un enfant, Spiel­berg filme un monde volon­taire­ment sur­na­turel tout droit sor­ti de son imag­i­na­tion. Dans cet univers enchan­té, la jeune Mar­garet y fait la ren­con­tre d’un cerf impér­i­al qui la guide jusqu’à une énig­ma­tique demeure per­due dans une forêt féerique. Tan­dis qu’elle est allongée sur un lit en verre, le cervidé vient déli­cate­ment appos­er sa tête con­tre la sienne et plonger ses yeux dans les siens, grands ouverts. Mais à la faveur d’un mou­ve­ment de caméra, liant le regard bleu de la fil­lette à celui, plus som­bre, de l’animal, et d’un mor­ph­ing recon­fig­u­rant la tex­ture de son vis­age, ce dernier révèle sa véri­ta­ble nature extrater­restre : au fond de l’œil gît l’altérité, qui n’est autre que le réel (les aliens exis­tent bel et bien ici). Ces deux regards en miroir se voient encore redou­blés par ceux de Mar­garet et Daniel adultes, qui vision­nent ce sou­venir depuis le futur, non sans douleur : la vérité leur appa­raît comme une révéla­tion ter­ri­fi­ante. Regarder est une chose, mais voir vrai­ment en est une autre. Et l’œil qui a vu (celui de Mar­garet, tout comme celui de Sam­my ado­les­cent) se col­ore dès lors, s’irise, emprun­tant aux couleurs mor­dorées de cer­tains vit­raux ornant les façades des cathé­drales. Acuité perçante et illu­mi­na­tion intérieure ne font alors plus qu’un.