Toute une par­tie du ciné­ma con­tem­po­rain trou­ve sa vital­ité dans sa manière d’in­ve­stir les nou­velles pos­si­bil­ités offertes par la tech­nolo­gie. Qu’il s’agisse des 120 images par sec­onde d’Un jour dans la vie de Bil­ly Lynn, de Gem­i­ni Man et d’Avatar : La Voie de l’eau ou de la caméra à 360° de The Human Surge 3, la beauté de ces films repose sur une pro­priété fon­da­men­tale du ciné­ma : l’œil de la caméra ne voit pas les choses de la même façon que l’œil humain, mod­i­fi­ant notre rap­port au mou­ve­ment, à l’espace, à la vitesse ou à la couleur. Aus­si sur­prenant que cela puisse paraître, Dry Leaf appar­tient à cette même famille de films – à la dif­férence près qu’au lieu de miser sur des tech­nolo­gies de pointe qui accrois­sent le nom­bre d’informations enreg­istrées, Alexan­dre Koberidze opte pour un retour vers une tech­nolo­gie obsolète. Tourné avec la caméra vidéo d’un télé­phone Sony Eric­s­son de 2008, le film con­voque une tex­ture d’im­age datée, qui s’est mas­sive­ment démoc­ra­tisée au tour­nant des années 2000 et 2010, moment à par­tir duquel cha­cun a pu désor­mais filmer avec son portable.

Quelques grands films ont déjà eu recours à une image numérique de faible réso­lu­tion, notam­ment au début des années 2000, quand l’avènement de petites caméras vidéo a ouvert le champ des pos­si­bles, en par­ti­c­uli­er dans le champ du doc­u­men­taire, comme en témoignent Dans la cham­bre de Van­da et À l’Ouest des rails. L’utilisation de ces instru­ments rel­e­vait alors d’une néces­sité pra­tique avant de con­stituer un choix esthé­tique. Dans le ciné­ma con­tem­po­rain, le recours à un numérique archaïque tient au con­traire sou­vent de la coquet­terie arty :  la dégra­da­tion s’apparente à un fil­tre nos­tal­gique con­vo­quant une époque pré­cise (celle des années 2000) – exem­plaire­ment, les séquences tournées en miniDV d’After­sun. Pour trou­ver des usages plus sin­guliers de ces images, il faut se tourn­er du côté du ciné­ma expéri­men­tal ou de l’art con­tem­po­rain, où la vidéo est davan­tage employée pour ses pro­priétés plas­tiques, que ce soit dans les derniers films de Godard, ou encore chez le vidéaste et plas­ti­cien Ange Lec­cia, qui fait du grain vidéo, des sur­ex­po­si­tions vio­lentes ou du bav­age des pix­els la matière de sa poésie visuelle. Si Koberidze s’inscrit bien dans leur lignée, il s’empare toute­fois d’une réso­lu­tion qui n’a presque jamais trou­vé sa place au ciné­ma (y com­pris dans ses marges), comme si sa tex­ture trop rudi­men­taire la rendait inadéquate à un usage artis­tique. C’est ce qui fonde ici l’émerveillement pre­mier du film : la redé­cou­verte de la sin­gulière plas­tic­ité de ces images restées con­finées dans la sphère privée, qui dor­ment aujourd’hui dans la mémoire de télé­phones per­dus au fond de nos tiroirs. Pas besoin de plus pour faire un film : Koberidze entend observ­er son pays via ce dis­posi­tif faisant la part belle aux pix­els brouil­lés. La nar­ra­tion min­i­male sert à ce titre de pré­texte : Irak­li recherche sa fille dis­parue, une pho­tographe sportive par­tie sil­lon­ner la cam­pagne géorgi­en­ne pour pren­dre en pho­to des ter­rains de foot­ball ama­teur.

« Les lignes ont une importance cruciale »

Le cap­teur pho­to­sen­si­ble de l’appareil pho­to ne saisit le réel que de manière frag­men­taire, et le recom­pose en une trame de pix­els rel­a­tive­ment grossière. Le mou­ve­ment anar­chique du portable, cou­plé à celui des élé­ments filmés, entraîne de nom­breux arte­facts de com­pres­sion et de recon­struc­tion (flou ciné­tique, perte de déf­i­ni­tion dans les con­tours, insta­bil­ité des aplats) qui pro­duisent cette espèce de « bouil­lie visuelle » où les formes devi­en­nent indis­cern­ables. Koberidze opte majori­taire­ment pour des plans fix­es aux­quels s’ajoutent quelques panoramiques ou zooms aux mou­ve­ments flu­ides et plutôt lents, comme si cette sta­bil­ité était la con­di­tion pour révéler la beauté d’une image pour­tant insta­ble. Le pro­logue, porté par une musique de piano sautil­lante signée Gior­gi Koberidze (le frère du cinéaste), fonc­tionne comme un mon­tage ludique qui présente les principes plas­tiques que le film inve­sti­ra ensuite. Les plans qui le com­posent artic­u­lent trois vitesses dis­tinctes : immo­bil­ité totale, élé­ments mou­vants à l’intérieur du cadre (voitures, ani­maux, enfants, etc.), et enfin des frag­ments où la caméra se met elle-même à bouger. On remar­que alors que la pix­el­li­sa­tion affecte dif­férem­ment l’image : les pix­els restituent assez fidèle­ment les formes géométriques sim­ples (la ligne for­mée par un câble élec­trique, une fenêtre rec­tan­gu­laire, les lignes hor­i­zon­tales d’un escalier, etc.), tan­dis que les tex­tures ou les plus petites formes ten­dent à se dis­soudre en d’infimes blocs col­orés – les arbres, notam­ment, ressem­blent à une explo­sion d’ocres vifs et de noirs pro­fonds agités par le vent, la struc­ture fine de la matière végé­tale dis­parais­sant au prof­it d’une abstrac­tion chro­ma­tique.

Cet incip­it installe ain­si une dou­ble ten­sion fig­u­ra­tive, qui tra­versera l’ensemble du film, entre la forme et l’informe. On retrou­ve ici une dual­ité qui fut le grand prob­lème d’un pein­tre que Koberidze cite mali­cieuse­ment[1] : Cézanne. Dans ses écrits et entre­tiens, le pein­tre décrit l’acte pic­tur­al comme un com­bat per­ma­nent pour main­tenir l’équilibre par­ti­c­ulière­ment pré­caire entre deux forces fon­da­men­tales : la « sen­sa­tion col­orante » et la com­po­si­tion. Accor­dant le pri­mat à la couleur, il explique qu’à elle seule, elle est capa­ble de reli­er la pein­ture à la vie et à la sen­sa­tion, mais qu’elle men­ace aus­si de dis­soudre l’image dans l’abstraction[2]. Une fois l’équilibre rompu, « tout fout le camp »[3] : la toile ne donne plus rien à voir ni à ressen­tir. Il insiste alors sur la néces­sité de trou­ver une struc­ture, de « traiter la nature par le cylin­dre, la sphère et le cône »[4]. 

Koberidze procède de façon sim­i­laire : pour faire tenir ses plans gag­nés par l’indistinction, il doit trou­ver un équili­bre entre la com­po­si­tion du cadre et le chaos chro­ma­tique, ren­du d’autant plus écla­tant par les con­trastes agres­sifs du numérique. Le cinéaste livre d’ailleurs les clés du film avec une cer­taine espiè­g­lerie, au détour de deux cours absur­des don­nés par Irak­li à une classe de foot­balleurs. Il trace sur un tableau noir une ligne avant d’énoncer : « C’est une ligne. Pour la plu­part des gens, il n’y a rien d’intéressant là-dedans. Mais pour nous, les lignes ont une impor­tance cru­ciale. » À peine le cours com­mencé, la son­ner­ie reten­tit, avant que les plans suiv­ants n’appliquent la leçon d’Irakli  : une suite de rac­cords entrelace les dif­férentes lignes qui com­posent quelques vues urbaines. Le procédé se répète ensuite avec un cer­cle : la caméra s’attarde sur la fig­ure dess­inée au tableau par le coach, avant de laiss­er place à un nuage cir­cu­laire dans le ciel. Ces motifs (cer­cles, lignes, rec­tan­gles), on les retrou­vera tout au long de la dérive du per­son­nage dans la cam­pagne géorgi­en­ne : ils per­me­t­tent d’ancrer une con­tem­pla­tion dans un monde emporté par une déshérence (les ter­rains vides) et une dis­so­lu­tion (des pix­els).

Des puissances de l’invisible

Bercées par les ritour­nelles de la musique, les trois heures de Dry Leaf reposent sur un principe de répéti­tion (cf. de récur­rentes séries pic­turales inté­grées dans le mon­tage), même si les séquences présen­tent un cer­tain nom­bre de mod­u­la­tions, inven­tant de nou­velles façons d’agencer les plans selon dif­férentes logiques formelles. Ain­si d’un pas­sage par­ti­c­ulière­ment sub­lime. Sur une vit­re de voiture recou­verte de mousse blanche, des formes se découpent lente­ment à mesure que l’eau coule, comme si l’image elle-même se désagrégeait en d’étranges poly­gones, jusqu’à ce qu’une per­cée laisse appa­raître, au cen­tre du cadre, un petit sapin der­rière la sur­face. Entre la déliques­cence du cadre provo­quée par l’écoulement et les formes momen­tané­ment défaites par un jet d’eau, Koberidze filme ici comme un pein­tre qui frotte ou estompe sa toile avec une éponge. À la manière du gros plan sur des bulles de café dans Deux ou trois choses que je sais d’elle, une action ordi­naire et minus­cule devient un spec­ta­cle fig­u­rant en minia­ture la for­ma­tion de la matière.

Si le film se lance comme une enquête, Irak­li devient pro­gres­sive­ment un sim­ple spec­ta­teur de son envi­ron­nement. Dry Leaf organ­ise de la sorte une con­ver­gence entre la disponi­bil­ité du per­son­nage, celle du cinéaste et des spec­ta­teurs, vis-à-vis du fan­tas­tique tran­quille qui affleure au ras des épiphénomènes. La tech­nique devient la voie d’accès à de nou­velles dimen­sions, comme en témoigne l’usage de l’exposition automa­tique, pro­pre aux pre­miers appareils numériques. Avec ce type de caméra, la faible lumi­nosité n’affecte pas seule­ment les couleurs, mais trans­forme la tex­ture même de l’image ; les con­tours sont plus flous, les sur­faces se met­tent à baver ou à se fon­dre les unes dans les autres, comme si les mailles du réel se relâchaient. Il suf­fit dès lors qu’un élé­ment très lumineux entre dans le champ pour que le reste du cadre soit pré­cip­ité dans l’obscurité, si bien que le moin­dre mou­ve­ment de caméra recom­pose la matière de ce que l’on voit. Par exem­ple, dans un panoramique filmé en intérieur, la caméra longe un mur décrépit avant de pass­er devant une ouver­ture, de façon à faire ressor­tir la sil­hou­ette d’un âne dans ce sur­cadrage lumineux. Le plan dans son ensem­ble donne alors l’impression que deux mon­des coex­is­tent au sein d’un même espace, comme si le film pas­sait d’un régime de per­cep­tion à un autre pour en révéler suc­ces­sive­ment les dif­férentes strates. De telles visions à la lisière du sur­na­turel, Dry Leaf en compte beau­coup : un homme et des enfants qui sem­blent s’avancer près du néant, les yeux d’un chat qui se détachent d’une masse noire, une sil­hou­ette rouge pareille à un feu fol­let flot­tant dans un champ, etc.

La puis­sance d’évocation des images indis­tinctes tient d’une poé­tique de l’invisible, déjà à l’œuvre dans Sous le ciel de Koutaïs­si, où il s’agit de retir­er du vis­i­ble (dans son précé­dent film, ce sont les décadrages qui masquaient les vis­ages des per­son­nages) afin de sol­liciter en retour l’investissement du spec­ta­teur. D’où cette impres­sion de lib­erté que Dry Leaf accorde au regard, le film per­me­t­tant d’habiter pleine­ment les plans qu’il déploie. Ce « plein » passe pour­tant par un principe sous­trac­t­if : non seule­ment le réc­it est mince et le nom­bre de pix­els réduit, mais cer­tains corps sont absents. Comme le révèle tôt la voix off, cer­taines fig­ures ren­con­trées sont… invis­i­bles, en pre­mier lieu l’ami qui accom­pa­gne Irak­li dans son périple. La sous­trac­tion fonc­tionne ici comme un appel d’air, en ouvrant dans l’image un espace disponible aux pro­jec­tions de l’imagination. Une scène en par­ti­c­uli­er illus­tre ce proces­sus : un zoom assez rapi­de vers une poignée de pix­els orangés per­dus au fond d’un paysage. En tran­chant avec le reste du film, cette plongée ver­tig­ineuse dans l’image paraît épouser la façon dont, à plusieurs repris­es, le spec­ta­teur est invité à se con­cen­tr­er sur un détail indis­tinct dans le cadre pour ten­ter de le déchiffr­er. Mais au lieu de dis­siper l’incertitude, le mou­ve­ment épais­sit encore le mys­tère : le grouille­ment des pix­els finit par évo­quer celui des atom­es eux-mêmes. Un fon­du mêle cette image à une forme blanche, avant qu’un zoom arrière ne révèle que celle-ci cor­re­spond au reflet d’une flaque d’eau dans l’obscurité d’un nou­veau paysage aban­don­né. On pense ici à la flaque noire de la Black Lodge dans Twin Peaks, tant ce rac­cord étrange sem­ble ouvrir un pas­sage entre deux mon­des, une brèche enfouie dans les pix­els don­nant accès à l’envers du réel.

Le spectre d’un monde commun

Plus large­ment, le film met en scène un monde qua­si post-apoc­a­lyp­tique tra­ver­sé par une forme de joie para­doxale, voire de pléni­tude, devant chaque frag­ment con­tem­plé. La ten­sion entre la forme et l’informe évo­quée plus haut recoupe celle entre l’humain et la nature : les lignes struc­turantes des plans sont sou­vent fournies par les infra­struc­tures humaines – poteaux, clô­tures, routes sin­ueuses, etc. Les cages de foot­ball, quant à elles, ont la par­tic­u­lar­ité d’être dépourvues de filets, pour être réduites à leur géométrie la plus élé­men­taire. Elles appa­rais­sent comme des formes min­i­males, par­fois à peine dis­cern­ables, per­dues dans le chaos végé­tal qui les entoure. Lorsqu’il filme les traces de présence humaine dans le paysage, le cinéaste sem­ble adopter le regard euphorique d’un archéo­logue décou­vrant les restes d’une civil­i­sa­tion dis­parue et de ce qui fai­sait le lien entre les indi­vidus. Déjà dans Sous le ciel de Koutaïs­si, la valeur du foot­ball tenait à ce qu’il con­sti­tu­ait une cul­ture partagée, per­me­t­tant de faire com­mu­nauté. Dans Dry Leaf, le sport représente moins un rite pop­u­laire qu’un ensem­ble de ves­tiges civil­i­sa­tion­nels. Le rôle de lien con­féré à ces cages de foot s’observe aus­si à l’échelle intime du réc­it. À la fin du voy­age, la voix off révèle que tous les ter­rains par lesquels Irak­li est passé ont été vis­ités par sa fille. Dans sa let­tre, elle lui explique avoir décidé de par­tir en le voy­ant attristé par la destruc­tion de l’Université des sports. Sa dérive dans la Géorgie rurale con­sti­tu­ait ain­si une ten­ta­tive de sauve­g­arder ce qui est en train de dis­paraître. Il n’est dès lors pas anodin que Koberidze insère dans le road trip deux séquences de témoignage qu’on devine doc­u­men­taires, avec des per­son­nes âgées évo­quant le passé : l’objectif de la fille d’Irakli est aus­si celui du film. Les trois heures de Dry Leaf n’ont peut-être pas d’autre voca­tion que celle-ci : célébr­er les êtres et les choses aimés, dont l’assemblage frag­ile suf­fit à com­pos­er un monde.

Notes

Notes
↑1 Alors que la pic­tural­ité des com­po­si­tions et les con­tours indé­cis de l’image évo­quent déjà la pein­ture impres­sion­niste, Koberidze mul­ti­plie les natures mortes dans la sec­onde par­tie du film, dont plusieurs sont con­sacrées aux pommes, motif priv­ilégié de Cézanne qu’il ne ces­sa de repren­dre tout au long de son œuvre.
↑2 Il for­mule ce prob­lème comme une lutte con­stante résumée ain­si dans une let­tre à Émile Bernard : « les sen­sa­tions col­orantes, qui don­nent la lumière sont chez moi cause d’abstractions qui ne me per­me­t­tent pas de cou­vrir ma toile, ni de pour­suiv­re la délim­i­ta­tion des objets quand les points de con­tact sont tenus, déli­cats, d’où il ressort que mon image ou tableau est incom­plète. D’un autre côté les plans tombent les uns sur les autres, d’où est sor­ti le néo-impres­sion­nisme qui cir­con­scrit les con­tours d’un trait noir, défaut qu’il faut com­bat­tre à toute force. » (« Let­tre 8  à Emile Bernard, le 23 sep­tem­bre 1905 », in Con­ver­sa­tions avec Cézanne, Michael Doran (dir.), Édi­tions Mac­u­la, 2021, p. 93.)
↑3 Cézanne, « Con­ver­sa­tion avec Joachim Gas­quet », ibid., p. 187.
↑4 Cézanne, « Let­tre 1 à Emile Bernard, le 15 avril 1904 », ibid., p. 59.