À par­tir de com­bi­en de films peut-on affirmer qu’un cinéaste est grand ? Dis­ons trois, car Alexan­dre Koberidze, réal­isa­teur géorgien de 41 ans, sort juste­ment son troisième film, Dry Leaf, qui se trou­ve être le chef‑d’œuvre de sa courte fil­mo­gra­phie (même si les films sont longs). En allant voir un peu par hasard Sous le ciel de Koutaïs­si en salle au début de l’année 2022 (comme seule­ment 3171 per­son­nes selon Allociné – sans compter les fes­ti­vals), je ne m’attendais pas à être à ce point con­quis au bout de quelques min­utes. Après un coup de foudre en apparence arché­typ­al (un homme et une femme se ren­trent dedans en marchant vite), bien que filmé de manière atyp­ique (la mise en scène se focalise unique­ment sur leurs pieds), les per­son­nages ren­trent cha­cun de leur côté. Mais alors qu’ils s’endorment la nuit venue, une malé­dic­tion s’abat sur eux. « Atten­tion ! », s’exclame silen­cieuse­ment un inter­titre, avant qu’un autre nous intime de fer­mer les yeux après un décompte. En les rou­vrant quelques sec­on­des plus tard, les per­son­nages ont changé d’apparence et seront donc inca­pables de se recon­naître au ren­dez-vous qu’ils se sont fixés. Je n’avais jamais vu aupar­a­vant de film me deman­dant de fer­mer les yeux. La facétie absolue de ce tour de magie, encore plus sim­ple qu’un trucage de Méliès, m’a boulever­sé – voilà quelqu’un qui cher­chait encore à emmen­er le ciné­ma ailleurs, en trou­vant de nou­velles manières de dia­loguer avec le spec­ta­teur.

Avant Sous le ciel de Koutaïs­si, tourné en numérique et en 16 mm, il y a eu un autre long-métrage, non dis­tribué en France, mais passé notam­ment par le FID : Let the Sum­mer Nev­er Come Again. Comme Dry Leaf, Let the Sum­mer… a été tourné avec un Sony Eric­s­son W595, un petit télé­phone portable com­mer­cial­isé en 2008. Ce choix reflète moins une volon­té affichée de rad­i­cal­ité qu’un rap­port sen­si­ble aux images : dans un entre­tien pub­lié dans notre deux­ième numéro papi­er, Koberidze racon­te que c’est la prise en main instinc­tive de la fonc­tion vidéo de cet objet, ini­tiale­ment acheté pour écouter de la musique, qui l’a mené à la mise en scène. Ce dis­posi­tif relève d’un dou­ble coup de génie : 1) voir au ciné­ma (ou même sur un ordi­na­teur) des images ini­tiale­ment faites pour être regardées sur un écran de la taille d’un gros tim­bre trans­forme leur « pau­vreté » en richesse plas­tique. 2) filmer en plans fix­es, en instal­lant sur un trépied un appareil pen­sé pour être tenu à bout de bras, décu­ple leur pic­tural­ité unique. En dehors de quelques panoramiques, le cadre ne bouge pas, mais le four­mille­ment incon­trôlable des pix­els ne cesse de recon­fig­ur­er les plans, don­nant l’impression de se retrou­ver face à des pein­tures impres­sion­nistes vivantes. S’il était déjà par endroits éblouis­sant, Let the Sum­mer Nev­er Come Again rejouait néan­moins l’aspect vaporeux de l’image par une intrigue elle-même nébuleuse (même si ténue), parais­sant redou­bler par-là une forme d’illisibilité. L’équation est cette fois plus fine dans Dry Leaf, dont la lim­pid­ité de l’intrigue nar­rée par une voix-off légère­ment dépas­sion­née (un père cherche sa fille par­tie pren­dre des pho­tos de ter­rains de foot­ball de for­tune dans toute la Géorgie) per­met l’abandon total à son voy­age de pix­els. Tout le monde ne sem­ble pas encore le savoir, mais un grand cinéaste sort donc un film – à notre avis, vous devriez aller le voir.