Que nous racon­te la struc­ture de Dry Leaf, artic­ulée autour de boucles répéti­tives ?

Dry Leaf naît d’une dis­pari­tion. Lisa, jeune reporter pour une revue sportive, se volatilise après avoir lais­sé der­rière elle une let­tre. Par­tie pho­togra­phi­er les ter­rains de foot des vil­lages géorgiens éloignés, elle dit ne pas vouloir qu’on la cherche. Pour la retrou­ver, son père Irak­li et son ami Lev­ani enta­ment alors un voy­age en voiture qui, très vite, tourne en rond. À chaque ter­rain de foot, la voiture s’arrête et les per­son­nages ten­tent d’y retrou­ver la trace de Lisa. Ils regar­dent, ques­tion­nent par­fois ceux qu’ils croisent, et font des paus­es ; au même titre que le mon­tage, qui se livre lors de ces « par­en­thès­es » (en vérité le cœur du film) à une ronde d’images. Un motif en par­ti­c­uli­er revient, celui du per­son­nage prin­ci­pal s’adossant à un poteau ou une bar­rière, comme pour pren­dre le temps de s’imprégner des alen­tours.  Ter­rains vagues, lacs, couch­ers de soleil, bosquets, chiens ou vach­es, etc. : tous ces élé­ments sont sai­sis dans une suite de plans con­fi­nant à l’abstraction par la pix­el­li­sa­tion du télé­phone avec lequel filme Koberidze. Dans cette per­spec­tive, Dry Leaf est guidé par un principe de récur­rence qui con­siste à revenir sans cesse à des images sem­blables pour en son­der l’inextricable mys­tère.

Sem­blables, mais pas tout à fait les mêmes, puisque l’image pix­el­lisée joue de vari­a­tions con­stantes. De la même façon que la lumière ne touche jamais l’assiette (ou la fleur, ou l’étang) au même endroit et avec la même inten­sité, l’image du télé­phone ne restitue pas les objets selon les mêmes modal­ités : les blancs sont par­fois brûlés, les noirs bouchés, les con­tours à peine dess­inés, les mou­ve­ments net­te­ment dis­con­ti­nus, etc. On pense alors à Cézanne, non seule­ment pour cette manière de flouter les con­tours, mais aus­si pour le tra­vail de répéti­tion qui a guidé son œuvre. Cézanne a peint plus de deux cents natures mortes, par­mi lesquelles des dizaines de plateaux de pommes, et a cro­qué le pro­fil de la mon­tagne Sainte-Vic­toire sous divers angles. Pourquoi ? Pour faire droit au sen­ti­ment qu’il est impos­si­ble de fix­er défini­tive­ment les choses dans une image sta­ble. Dans Dry Leaf, la répéti­tion de motifs est le symp­tôme d’un monde qui ne se laisse jamais épuis­er par un seul regard ; elle n’accouche pas d’un retour au même, mais au con­traire du con­stat de l’impossibilité du même. Le regard dérive d’une appari­tion à l’autre, sans jamais pou­voir fix­er défini­tive­ment son objet. Les choses ne revenant pas dans les mêmes con­di­tions, elles sont alors chaque fois resti­tuées dans leur puis­sance d’apparition. Ain­si des mul­ti­ples plans con­sacrés aux chevaux : un est allongé sur une plaine, un deux­ième passe devant un étang d’un blanc sat­uré, un troisième se tient immo­bile devant la brume, der­rière laque­lle se dévoile lente­ment un vil­lage entier, etc. Autant de visions sai­sis­santes qui rap­pel­lent qu’un cheval n’est pas qu’un cheval (comme le rap­pelait Godard à la fin de Scé­nar­ios), et que sa cap­ta­tion réitérée est un événe­ment per­cep­tif à chaque fois sin­guli­er.

Épou­sant ain­si une forme d’étonnement renou­velé, les boucles d’images ont pour con­séquence directe de met­tre tout à égal­ité : les per­son­nages, la faune, la flo­re, le ciel, les fleuves et les routes, etc. Koberidze con­stru­it un régime per­cep­tif au cœur duquel aucun objet n’occupe durable­ment le cen­tre du réc­it ou du cadre. Même les motifs prin­ci­paux – les cages de foot, les routes – sont peu à peu engloutis par le four­mille­ment du monde. Ils revi­en­nent régulière­ment, se dérobent puis revi­en­nent autrement, après que la caméra s’est attardée sur une myr­i­ade d’autres objets : lacs, vach­es, fleurs ou ciels. L’enjeu n’est dès lors plus tant de retrou­ver Lisa que d’habiter un monde devenu indéfin­i­ment disponible au regard. La dérive naît moins d’un manque que d’une abon­dance : celle d’un réel qui, partout, réclame la même atten­tion.