Les films français tournés par des cinéastes étrangers se heur­tent sou­vent au même écueil, celui de tomber dans une imagerie de carte postale, faite de clichés roman­tiques, de fas­ci­na­tion pit­toresque ou de fétichi­sa­tion de quelques totems cinéphiles. Ras­surons-nous d’emblée : rien de tel chez Radu Jude, qui con­serve en France comme en Roumanie un regard acéré sur les milieux qu’il filme. Avec cette « libre vari­a­tion » sur Le Jour­nal d’une femme de cham­bre d’Octave Mir­beau, Jude trans­pose dans le Bor­deaux con­tem­po­rain le réc­it d’une rela­tion con­flictuelle entre une famille bour­geoise et leur domes­tique. Out­re le cadre tem­porel et géo­graphique, les orig­ines de la femme de cham­bre dif­fèrent du roman : Gian­i­na est une immi­grée roumaine qui a dû laiss­er sa fille et le reste de sa famille der­rière elle pour venir tra­vailler en France. Dans la lignée de Bad Luck Bang­ing or Looney Porn ou Kon­ti­nen­tal 25’, le cinéaste témoigne d’une atten­tion par­ti­c­ulière à l’espace urbain. S’il filme l’architecture raf­finée des façades his­toriques, ce n’est pas pour louer le pres­tige du pat­ri­moine français, mais plutôt pour le fig­ur­er tel un mirage, ce que sug­gère un pas­sage tourné sur le Miroir d’eau bor­de­lais dans lequel se reflète la place de la Bourse. L’élégante vit­rine de la métro­pole ne tarde pas à se fis­sur­er : au cours de ses péré­gri­na­tions, Gian­i­na est régulière­ment accostée et insultée par des SDF, tan­dis qu’elle mon­tre à sa fille lors d’un appel vidéo les sculp­tures racistes héritées du passé colo­nial de la ville qui ornent les bâti­ments. La ques­tion de la lutte des class­es, déjà au cœur du roman, s’ouvre ain­si à un prob­lème plus vaste : celui de la dom­i­na­tion de l’Occident, dont la richesse repose sur l’exploitation et la mis­ère – un sché­ma qui struc­ture autant son his­toire passée que con­tem­po­raine à tra­vers le recours à une main-d’œu­vre immi­grée et sous-payée. 

La féroc­ité de la charge satirique n’en­tame pas la pré­ci­sion de l’ob­ser­va­tion soci­ologique et la pein­ture des dif­férentes facettes de l’ethos des dom­i­nants, qu’il soit qua­si­ment aris­to­cra­tique chez le cou­ple inter­prété par Vin­cent Macaigne et Mélanie Thier­ry, ou qu’il relève d’une bour­geoisie intel­lectuelle de gauche et bien pen­sante, avec la troupe de théâtre ama­teur qui monte une adap­ta­tion du roman de Mir­beau avec Gian­i­na dans le pre­mier rôle. Là où Drac­u­la adop­tait un reg­istre uni­vo­que­ment grotesque, Jour­nal d’une femme de cham­bre mod­ule plus fine­ment la force de ses attaques. L’adaptation théâ­trale donne l’occasion à Jude de renouer avec la veine out­ran­cière qui lui est chère (même si elle n’est pas tou­jours con­va­in­cante), les acteurs pous­sant les curseurs du sous-texte sex­uel et masochiste du roman orig­i­nal. Dans les scènes d’appartement, Jude déploie une ironie mor­dante à l’égard du cou­ple bour­geois, qui fonc­tionne comme un duo comique dis­so­nant : lui s’efforce d’afficher une con­vivi­al­ité chaleureuse à l’égard de la domes­tique, tan­dis qu’elle incar­ne une dis­tance plus rigide, tout en sur­jouant par­fois l’empathie. Le rap­port de dom­i­na­tion ne passe pas ici par l’affrontement direct ou l’humiliation explicite, mais par une forme d’hypocrisie, où la bien­veil­lance affichée peine à mas­quer les rap­ports de pou­voir sous-jacents. Une scène de repas mondain glisse toute­fois vers une obscénité plus évi­dente. Alors que la famille reçoit des invités, une dis­cus­sion sur la guerre en Ukraine débouche sur des pris­es de posi­tion rad­i­cales, quoiqu’elles relèvent davan­tage de la pos­ture que de réelles con­vic­tions. La géopoli­tique devient un petit théâtre pathé­tique, jusqu’à ce que le per­son­nage de Macaigne mon­tre des images du con­flit à sa domes­tique, lui deman­dant de fer­mer les yeux pour se pro­jeter à la place des sol­dats. La séquence témoigne du regard sar­cas­tique porté par Jude, mais elle dit aus­si plus fon­da­men­tale­ment quelque chose de son rap­port à la mise en scène : il a tou­jours besoin de créer des fric­tions entre les images pour les dialec­tis­er et met­tre le doigt sur une zone incon­fort­able.

Cette logique irrigue l’ensemble de Jour­nal d’une femme de cham­bre, qui pro­longe le goût de Radu Jude pour le col­lage et les formes de mon­tage expéri­men­tal, com­posant un film où des régimes d’images hétérogènes entrent en col­li­sion. À la qua­si-par­o­die d’un cer­tain ciné­ma français bour­geois et au reg­istre farcesque des scènes théâ­trales s’ajoutent ain­si de nom­breuses images de la Roumanie rurale, qui ponctuent le réc­it, notam­ment à tra­vers les appels vidéos entre Gian­i­na et sa fille restée au pays. Le mon­tage dis­rup­tif pro­duit une tem­po­ral­ité décousue : cer­taines ellipses cou­vrent de longues péri­odes, tan­dis que d’autres seg­ments s’attardent au con­traire sur des jours suc­ces­sifs. Une même journée peut aus­si bien se com­pos­er d’une scène dia­loguée rel­a­tive­ment clas­sique que d’un plan de paysage ou d’une image mon­trant Gian­i­na absorbée dans ses tâch­es ménagères. Cette impres­sion de désor­dre est encore accen­tuée par les coupes abruptes dont Jude use de façon plus ou moins ironique, inter­rompant par­fois un per­son­nage au moment pré­cis où il s’apprête à par­ler. La frag­men­ta­tion de la nar­ra­tion qui en résulte fait directe­ment écho à une légende roumaine racon­tée par Gian­i­na à l’enfant de la famille : celle d’un jeune homme qui, ayant quit­té les siens, décou­vre à son retour que le temps a passé beau­coup plus vite qu’il ne l’imaginait et que ses par­ents sont morts en son absence. Cette fable, racon­tée en voix off sur des images de la cam­pagne roumaine mar­quées par la déso­la­tion et l’érosion des bâti­ments, ren­voie évidem­ment à la sit­u­a­tion de Gian­i­na elle-même, con­damnée à vivre loin de sa fille sans pou­voir la voir grandir. Le réc­it ouvre certes un hori­zon dis­cur­sif explicite, mais celui-ci s’in­car­ne surtout par l’a­gence­ment chao­tique des plans qui sem­ble trouer le quo­ti­di­en de Gian­i­na. Au-delà de leur ironie, les dis­jonc­tions opérées par Jude finis­sent par faire sur­gir une émo­tion sincère, en don­nant forme à la manière dont le cap­i­tal­isme vam­pirise le temps des plus pré­caires. À mesure que la sur­face policée de la bour­geoisie se craquèle, appa­rais­sent dans ses débris la vio­lence et la mort sur lesquelles elle s’est con­stru­ite.