Pour son pre­mier long métrage de ciné­ma « tra­di­tion­nel », l’ac­teur porno HPG réalise un coup de maître. Loin des rôles sou­vent attribués dans les pro­duc­tions courantes aux anciens acteurs du X (à savoir dou­blure bite ou dou­blure seins), HPG écrit, réalise et inter­prète un film sur­prenant, porté par une énergie folle. Il cherche ici à définir le méti­er d’ac­teur en por­tant l’ex­péri­ence de la mise en abîme dans ses derniers retranche­ments. Et à HPG de prou­ver qu’une seule école définit les grands comé­di­ens et les grands cinéastes: le tal­ent.

Hervé est une épave d’une quar­an­taine d’an­nées. Acteur de films porno, alcoo­lo et drogué, sa vie et son méti­er com­men­cent à le fatiguer. Il veut rac­crocher son cos­tume de Con­do­man pour com­mencer une nou­velle car­rière dans le ciné­ma tra­di­tion­nel. Mais, per­son­nage exces­sif à la provo­ca­tion per­ma­nente, Hervé dérange. Il ren­con­tre une jeune femme, LZA, qui va alors ten­ter de lui faire assim­i­l­er les nou­velles règles du jeu… Chemin déli­cat et semé d’embûches que celui de comé­di­en porno qui cherche à se recon­ver­tir. Chemin dans lequel Hervé se per­dra, mais dans lequel HPG réus­sit un film orig­i­nal, drôle et même émou­vant.

HPG n’est pas n’im­porte quel acteur de films X. Loin d’être son auto­bi­ogra­phie, mal­gré le scé­nario et le réal­isme de la mise en scène, On ne devrait pas exis­ter appa­raît plutôt comme une expéri­ence théorique, une réflex­ion sur le méti­er d’ac­teur et sur l’é­tat du ciné­ma français, son embour­geoise­ment et sa marge.

Com­mençons donc par la biogra­phie de HPG, le pornographe. Vingt ans de méti­er, plus de 300 films et un statut de porno-star. Il est aus­si l’un des pio­nniers du « gonzo » français, à savoir un style de films pornographiques qui n’ont ni inten­tion nar­ra­tive, ni recherch­es esthé­tiques par­ti­c­ulières, mais qui se définis­sent par une forte volon­té de réal­isme et une bru­tal­ité voyeuriste. Sou­vent tournés sur le vif, ces films cherchent à don­ner au spec­ta­teur l’im­pres­sion qu’il par­ticipe aux scènes qui sont tournées. Il est aus­si pour HPG, selon ses pro­pres ter­mes, une manière de s’in­surg­er con­tre le sys­tème des stu­dios comme l’avait fait la Nou­velle Vague en son temps. Ain­si HPG n’hésit­era pas à tourn­er dans des cimetières, aux abor­ds du périphérique ou dans la rue, provo­quant de nom­breuses arresta­tions. Car pour lui, la pornogra­phie telle qu’elle est conçue ne lui suf­fit pas, il veut lui don­ner une autre dimen­sion proche de l’a­vant-garde.

1995 voit ain­si pour HPG le début d’une car­rière de cinéaste qu’il place sous des aus­pices auteuristes trash. Ain­si, son film réal­isé en 1999, HPG, son vit, son œuvre, sera pro­gram­mé avec d’autres de ses courts métrages à la Ciné­math­èque française en 2004. Il s’y attire la sym­pa­thie de réal­isa­teurs tel que Godard, Gas­par Noé, Lars von Tri­er ou Jacques Audi­ard, mais est aus­si très vive­ment décrié par les fémin­istes les plus rétro­grades (« les Chi­ennes de garde » qui inter­dis­ent la dif­fu­sion du film sur Canal +). Son univers dérange, mais fascine le ciné­ma d’au­teur à une époque où bon nom­bre de réal­isa­teurs cherchent à y inté­gr­er des plans d’actes sex­uels non simulés. Il tra­vaille alors avec Breil­lat, Bonel­lo, Olivi­er Py ou Klapisch, mais ne veut pas non plus se voir attribuer le rôle du mec à poil, qui ne viendrait com­pléter le cast­ing que pour se bran­ler en gros plan.

Arrive alors 2006 et la réal­i­sa­tion de ce On ne devrait pas exis­ter. Film à mille lieues de la pornogra­phie. HPG a rangé son phal­lus mais, loin de déban­der, il exprime pleine­ment son apti­tude de cinéaste après des années à s’être fait la main sur ses pro­jets hard­core. Ce qui lui vaut d’ores et déjà une sélec­tion can­noise dans la sec­tion la Quin­zaine des réal­isa­teurs. Voilà un joli pied de nez pour celui qui aura été nom­mé de nom­breuses fois aux Hots d’or sans jamais recevoir de prix.

On ne devrait pas exis­ter est une trou­blante mise en abyme qui décrit les affres de la vie de Hervé-HPG. On pour­rait le com­par­er au per­son­nage de Myr­tle Gor­don qu’in­ter­pré­tait Gena Row­lands dans Open­ing Night de Cas­savetes. Per­son­nage com­plexe et ambigu qui mélange sa vie à la créa­tion pour don­ner un nou­v­el élan à son jeu. Deux per­son­nages ten­tés par l’au­tode­struc­tion, qui cherchent un nou­v­el espace où exprimer leur art. Tous les deux per­dent le fil de leur vie et veu­lent faire de cette perdi­tion le moteur de leur tra­vail d’artiste, se frot­tant à un milieu trop sage et trop « cadré ». Les deux films sont aus­si des réflex­ions sur le méti­er d’ac­teur. On ne devrait pas exis­ter pose ain­si une mul­ti­tude de ques­tions: quand s’ar­rête le jeu? Faut-il inter­préter sa vie sur scène ou est-il préférable d’avoir recours à une « tech­nique » de jeu? Quelle est la dif­férence entre un acteur de X et un acteur « tra­di­tion­nel »?

Les vies de HPG et de sa com­pagne LZA se mélan­gent à la fic­tion de la même manière que celles de Cas­sevetes et de Gena Row­lands dans Open­ing Night. Tous les espaces du faux s’y déploient: tour­nage ciné­matographique, scène de théâtre, audi­tions, impro­vi­sa­tions et scènes écrites, qui régis­sent aus­si bien le porno que le ciné­ma tra­di­tion­nel, mais y dis­persent une impres­sion de vérité mise à nu.

Le film est alors porté par une force exem­plaire. HPG capte avec beau­coup de justesse et de vigueur des scènes de groupe hal­lu­ci­nantes déployées dans le temps et l’e­space. Comme par exem­ple la scène de l’au­di­tion où Hervé insulte des acteurs tout droit sor­tis du cours Flo­rent. La caméra enreg­istre avec un sens très maîtrisé du rythme, toutes les allées et venues entre représen­ta­tion et con­fes­sion. Les dif­férents niveaux du réel se mêlent dans une con­struc­tion où il parait dif­fi­cile de les sépar­er. Car en organ­isant ce qui ressem­ble à une per­for­mance, HPG nous apporte une fraîcheur qu’il ne nous avait pas été per­mis de voir depuis longtemps sur un écran. Véri­ta­ble casse-cou du cul et du ciné­ma, Hervé-HPG prou­ve qu’au­cune provo­ca­tion n’est gra­tu­ite. En jouant le jeu de la bravade per­ma­nente et du grand débal­lage, Hervé-HPG con­stru­it son explo­ration du milieu des comé­di­ens et de son film en une série de ren­con­tres bru­tales et fortes où cha­cun se trou­ve obligé de don­ner le meilleur de lui-même. Les acteurs y sont tous absol­u­ment épatants, de Bertrand Bonel­lo qui joue son pro­pre rôle (à l’in­star de Mar­ilou Berry et Rachi­da Brakni) en pas­sant par Nina Roberts, qui dans une courte scène très intense prou­ve qu’elle n’est pas qu’une sim­ple actrice porno. On ne devrait pas exis­ter mon­tre que l’ob­ses­sion pre­mière de HPG, qui était déjà per­cep­ti­ble dans ses films X, est le réel et le jeu qui s’in­stau­re au moment de le représen­ter. Plutôt que de repro­duire des scènes de sexe, HPG préfère orchestr­er un croise­ment auda­cieux, faire s’abreuver le méta-ciné­ma d’au­teur à la fraîcheur du genre, en l’oc­cur­rence l’esthé­tique crue du « gonzo ». HPG prou­ve que la pornogra­phie peut influ­encer le ciné­ma par de mul­ti­ples aspects, détru­isant pour l’oc­ca­sion la hiérar­chie esthé­tique bour­geoise.

On pour­rait par­ler ici d’un « gonzo » d’au­teur ou d’un « gonzo » théorique, placé résol­u­ment sous le signe du « je ». On ne devrait pas exis­ter est un film sin­guli­er qui ne ressem­ble qu’à son créa­teur qui s’y investit pleine­ment, et qui témoigne d’un par­cours des plus atyp­iques dans le ciné­ma français.