On n’y coupera pas : impos­si­ble de ne pas com­par­er Notre salut à Les Rayons et les ombres de Xavier Gian­no­li, qui se fixe à peu près la même feuille de route, à savoir aus­cul­ter une fig­ure per­son­nifi­ant la cor­rup­tion morale qu’a représen­té l’Occupation. Emmanuel Marre suit les pas d’Henri Marre (per­son­nage inspiré par son arrière-grand-père), ingénieur un peu escroc sur les bor­ds qui débar­que à Vichy avec sous le bras un essai (bap­tisé « Notre salut ») et l’envie de faire ses preuves dans un pays son­né par la défaite face à l’Allemagne nazie. Son ambi­tion ? Tir­er prof­it du marasme pour déca­per l’administration française et sa com­plexe bureau­cratie, en pro­mou­vant les ver­tus du « man­age­ment », con­cept encore à l’é­tat de bal­bu­tiement. Tel le Luchaire de Gian­no­li, « Mon­sieur Hen­ri », comme on l’appelle, est un petit aven­turi­er ani­mé par des con­vic­tions poli­tiques (un patri­o­tisme apparem­ment sincère) qui lui ser­vent toute­fois d’alibi plus ou moins con­scient pour nour­rir ses appétits per­son­nels. Per­son­nage bien pen­sé, auquel Swann Arlaud prête son sérieux volon­taire­ment terne : Hen­ri n’est pas un jeune idéal­iste – il a déjà 49 ans lorsqu’il arrive sans un sou à Vichy –, ni une fig­ure bien inten­tion­née qui se voit peu à peu avilie par les cir­con­stances, mais plutôt un fonc­tion­naire rigoureux, prêt à met­tre les mains dans le cam­bouis pour trou­ver un nou­veau souf­fle dans un pays coupé en deux. C’est, en somme, un homme de sec­ond plan qui brûle de pass­er au pre­mier, ce que le film pointe à plusieurs repris­es : légère­ment en retrait sur les pho­tos ou dans les raouts diplo­ma­tiques, il n’occupera pas une posi­tion supérieure à celle de sous-chef provin­cial (le film se décen­tr­era d’ailleurs de Vichy pour s’installer à Limo­ges).

Alors, salaud ou pas salaud ? La ques­tion morale est évidem­ment au cen­tre du film, qui mon­tre d’emblée la médi­ocrité ordi­naire de cet homme par une série de scènes le met­tant peu en valeur, mais aus­si via la cor­re­spon­dance en voix off avec son épouse, qui oscille entre un ton amoureux et une lucid­ité sur les tra­vers de ce mari déce­vant. Dans le car­ton final, on décou­vre que le film a été inspiré par les let­tres véri­ta­bles des aïeux du cinéaste. Ce procédé nar­ratif sert par­fois de béquille dans la pre­mière par­tie pour insuf­fler une pro­fondeur romanesque et une ambiva­lence aux déam­bu­la­tions miteuses d’Henri dans les couloirs des min­istères de Vichy, où il peine à faire son trou. Le film ne brille de fait pas sur le ter­rain de sa mise en scène, qui rejoue en par­tie la forme « embar­quée » et nerveuse de Rien à foutre, mais se dis­tingue par la manière dont il installe une série de sit­u­a­tions per­me­t­tant l’étude de son per­son­nage et des rouages de la machine vichyste. En ce sens, Notre salut est aus­si un film de mon­tage qui tente de chercher la faille, l’écart révéla­teur de la nature pro­fonde de son per­son­nage.

En miroir

C’est ain­si qu’il faut com­pren­dre deux scènes musi­cales anachroniques, qui cul­tivent une per­spec­tive plus fan­tai­siste pour accentuer un décalage du regard sur le per­son­nage : la pre­mière se super­pose à une scène charnière, quand la sec­onde précède un dia­logue révélant aux yeux de son épouse à quel point Hen­ri s’est enfon­cé dans la com­pro­mis­sion. Ces inter­ludes « pop » mis à part, le scé­nario se con­cen­tre davan­tage sur la matière admin­is­tra­tive et l’intimité d’Henri, qui est rejoint au cœur du réc­it par sa famille. Mais ici et là, cette étude de car­ac­tère minu­tieuse est rat­trapée par une propen­sion à appuy­er le trait. À nou­veau, Marre passe par un dis­posi­tif textuel per­me­t­tant de com­menter l’action d’Henri, en jouant cette fois sur les affich­es et slo­gans pétain­istes (quand ce n’est pas le por­trait du Maréchal) qui lèchent le bord du cadre ou tapis­sent l’arrière-plan. Dans une scène où Hen­ri con­tribue au « ramas­sage » de cen­taines de juifs, une pan­car­te prô­nant « l’obéissance » au fond du plan vient met­tre en exer­gue la dégringo­lade du petit admin­is­tra­teur, con­va­in­cu qu’il ne fait que suiv­re les ordres et opter pour la moins mau­vaise option. Ailleurs, Marre use de ce procédé pour tiss­er des liens insis­tants avec l’actualité : de retour à Paris alors que se pro­file l’écroulement du régime, Hen­ri se tient devant une affiche sur laque­lle se détache le slo­gan « en marche » (en l’occurrence, con­tre le bolchévisme).

Men­tion qui n’a rien d’an­odin, car l’une des thès­es man­i­festes du film est que le fas­cisme ne s’installe pas du seul fait de l’extrême droite. Les méth­odes d’Henri (qui prône une éval­u­a­tion humiliante des tra­vailleurs pour max­imiser leur ren­de­ment) et celles de son départe­ment, con­sacré à la lutte con­tre le chô­mage, font penser aux poli­tiques du cen­tre-droit français con­tem­po­rain – notam­ment dans le con­trôle des chômeurs. Comme Gian­no­li, Marre revient à l’Occupation pour en faire le miroir dif­forme de la France de 2026. Cette fois-ci, ce n’est pas la presse qui est visée, mais plutôt les con­sor­tiums de grands patrons, ain­si que les fonc­tion­naires dili­gents qui, sous cou­vert de bon sens et d’intelligence pra­tique, organ­isent le pire du pire. Ce ver­sant cri­tique du film, plus volon­tariste par sa manière de jeter des ponts avec le présent, est cepen­dant com­pen­sé par une cer­taine den­sité nar­ra­tive qui fait de Notre salut une étude plus patiente et habile que la chute opéra­tique des Luchaire, à la fois trop com­plaisante et redon­dante dans sa pein­ture d’une déchéance. Marre, lui, reste col­lé à son per­son­nage pour ten­ter d’en tir­er le por­trait d’un milieu tout entier (c’est le geste de l’ouverture, où la caméra part d’un gros plan sur Arlaud avant de décen­tr­er pour filmer une assem­blée hétéro­clite de futurs col­la­bos) et de son­der ses ambiva­lences sans trop chercher à ménag­er une com­plex­ité d’apparat. À quelques excep­tions près : le mon­tage souligne par­fois l’inconséquence d’Henri (exem­ple : après une scène où il demande à son épouse dans une let­tre de se ser­rer la cein­ture, on le voit chez un tailleur pour finalis­er la con­fec­tion d’un élé­gant cos­tume) ou au con­traire cherche à relancer le doute sur sa nature pro­fonde. Ain­si d’une séquence où Hen­ri sem­ble refuser de dénon­cer son ancien respon­s­able admin­is­tratif, au titre que ce dernier, mal­gré leurs désac­cords, serait un authen­tique « patri­ote ». Son inter­locu­teur éclate alors de rire et sa réplique, « Tu déconnes ? », paraît avant tout là pour tourn­er en déri­sion la solid­ité des con­vic­tions d’Henri – être patri­ote à l’heure de la naz­i­fi­ca­tion, quelle drôle d’idée. Mais l’ellipse qui ponctue la scène per­met au scé­nario de ne pas tranch­er la sit­u­a­tion don­née, de dis­tiller une incer­ti­tude pour réal­i­menter un peu facile­ment la ques­tion morale au cen­tre du scé­nario et cat­a­pul­ter le per­son­nage à Paris, théâtre du dernier acte. Notre salut est donc en défini­tive un film très impar­fait, mais qui a le mérite de pren­dre son affaire au sérieux par le four­mille­ment de son réc­it – ce qui, en ces temps trou­blés, n’est pas nég­lige­able.