Une fois par mois, Par­al­lax regarde le ciné­ma d’aujourd’hui en miroir de celui d’hier. Ce mois-ci, la plongée dans la France occupée des Rayons et les Ombres rap­pelle celle des Qua­tre cav­a­liers de l’Apocalypse (1962).

Le son des bottes nazies résonne dans Paris : pour Julio Desnoy­er (Glenn Ford) dans Les Qua­tre Cav­a­liers de l’Apoc­a­lypse (1962) et Jean Luchaire (Jean Dujardin) dans Les Rayons et les Ombres, c’est l’heure de choisir son camp. Le pre­mier est un expa­trié argentin peu porté sur la poli­tique, quand le sec­ond, directeur d’un titre de presse, est un fer­vent paci­fiste et un mil­i­tant pour l’entente fran­co-alle­mande. C’est au con­tact d’autres per­son­nages que leur posi­tion­nement va évoluer : Luchaire col­la­bore avec son ami de longue date Otto Abetz (August Diehl), devenu ambas­sadeur du Reich à Paris, tan­dis que Julio s’oppose finale­ment à son cousin Hein­rich von Hartrott (Karl­heinz Böhm), offici­er à Paris, et rejoint la Résis­tance.

Un motif en par­ti­c­uli­er cir­cule entre les deux films : la fête, apanage des aris­to­crates (Julio) et des petits bour­geois (Luchaire) dépeints par Min­nel­li et Gian­no­li, qui se tien­nent loin du front. Dans le pro­longe­ment des bac­cha­nales d’Illu­sions per­dues (2021), Les Rayons et les Ombres suit le patron de presse s’enfonçant dans l’alcool et la drogue, au fil de soirées de débauche qui illus­trent la déchéance morale du per­son­nage. En mul­ti­pli­ant pro­gres­sive­ment les effets de caméra out­rés, Gian­no­li filme – au risque d’une petite musique révi­sion­niste – le réc­it d’une déca­dence, où les excès de Luchaire dévoient un rêve pieux (celui d’une col­lab­o­ra­tion vertueuse avec l’Allemagne), rongé par la per­spec­tive égoïste d’une ascen­sion sociale et de la sat­is­fac­tion de ses petits plaisirs. Chez Min­nel­li, Julio emprunte un chemin inverse : d’abord féru de mon­dan­ités, il décide de rejoin­dre la lutte con­tre l’hydre nazie, notam­ment durant une scène piv­ot – l’une des plus célèbres et stupé­fi­antes des Qua­tre Cav­a­liers de l’Apoc­a­lypse – prenant pour décor une récep­tion alle­mande. Par le biais de surim­pres­sions, le regard de Julio plane sur les images de la soirée, bien­tôt recou­vertes de visions de la guerre (explo­sions, tor­pilles, flammes), comme si le héros perçait à jour le voile fastueux dont le Reich recou­vre ses hor­reurs.

Met­tre en regard ces séquences per­met de cern­er la sin­gu­lar­ité des per­son­nages : au con­traire de Julio, Luchaire n’aura pas d’épiphanie et, par aveu­gle­ment volon­taire vis-à-vis du régime, devient l’un des rouages de la machine. Mais la com­para­i­son révèle surtout une dif­férence d’approche entre les cinéastes, qui souligne les lim­ites des Rayons et les Ombres. Chez Gian­no­li, la vio­lence du Reich demeure totale­ment hors champ – il est certes fait men­tion des « rafles » et de la mis­ère qui s’abat sur le peu­ple français, mais sans qu’elles appa­rais­sent à l’écran. Si Les Rayons et les Ombres ambi­tionne par là de bross­er un tableau fine­ment nuancé de l’Occupation, ce dernier paraît tron­qué, voire incon­séquent. Avec son his­toire de col­la­bos racon­tée par des col­la­bos (la voix off du film est assurée par la fille de Luchaire, qui détaille les com­pro­mis­sions, mais aus­si les soi-dis­ant sac­ri­fices de son père), Gian­no­li dépeint « leur guerre à [eux] ». Soit l’itinéraire de per­son­nages qui, con­traire­ment à ceux de Min­nel­li, ont choisi de fer­mer les yeux.