Au-delà de l’inspiration hugoli­enne, le titre du nou­veau Gian­no­li affiche avec clarté son pro­jet : il faut lire « les rayons du Ciné­ma » (avec un grand « C », comme le laisse enten­dre la toute dernière réplique), à même de révéler la vérité des âmes noir­cies des col­lab­o­ra­teurs français, de la même façon que les radi­ogra­phies met­tent au jour les tach­es som­bres sur les poumons des tuber­culeux – l’autre grand motif du film. Dans la lignée des Illu­sions per­dues, le cinéaste s’essaie à nou­veau à l’ample recon­sti­tu­tion his­torique, trou­vant dans la péri­ode de l’Occupation des per­son­nages tirail­lés sem­blables à ceux qui nour­ris­sent son ciné­ma depuis ses débuts. Son tableau de la col­lab­o­ra­tion française se défait d’une approche stricte­ment spec­tac­u­laire : le film, au bud­get con­sid­érable (le plus impor­tant pour la société Gau­mont depuis 2018), étonne par son intérêt pour des fig­ures plutôt mécon­nues et assuré­ment médiocres de l’appareil col­lab­o­ra­tionniste. Pas de hauts fonc­tion­naires de Vichy, de mili­ciens zélés ou de porte-flingues de la rue Lau­ris­ton : le film s’installe dans les milieux de presse parisiens dont on épin­gle la duplic­ité et le manque de ver­tu. Non sans renouer avec quelques accents balza­ciens, le cinéaste tra­vaille surtout à retran­scrire l’esprit déca­dent et orgiaque des élites de ce Paris occupé. Gian­no­li cherche à rac­corder son réc­it avec une vision his­torique peut-être juste, qui résonne en tout cas avec le présent : on n’a pas ici affaire à des mon­stres san­guinaires ou à une horde de racistes exaltés (à l’exception d’une scène gênante fig­u­rant Céline en roue libre), mais à des lâch­es ou des « irre­spon­s­ables », pour citer l’essai de l’historien Johann Chapoutot sur les milieux d’argent ayant porté Hitler au pou­voir en Alle­magne et dont le titre est d’ailleurs énon­cé au détour d’un dia­logue.

Podcast historique

L’irresponsable auquel s’intéresse ici Gian­no­li est donc Jean Luchaire (Jean Dujardin), voix paci­fique et ger­manophile dans l’entre-deux-guerres, qui entre­tient de longue date une ami­tié avec le fran­cophile Otto Abetz (August Diehl). Les deux mil­i­tants pour la paix se muent en par­ti­sans de l’Occupation ; l’ami alle­mand, aus­si sym­pa­thique en jour­nal­iste fauché que vêtu d’une gabar­dine de dig­ni­taire nazi, devient même (et presque mal­gré lui) ambas­sadeur du Troisième Reich à Paris. Gag­né par son oppor­tunisme, Luchaire fonde Le Nou­veau Temps et s’impose au sein de la haute société col­lab­o­ra­tionniste, où il entraîne sa fille Corinne (Nastya Gol­ube­va Carax), une jeune comé­di­enne naïve, à qui il trans­met égale­ment le fléau de la tuber­cu­lose. Dans un jeu allé­gorique assez appuyé, la mal­adie se répand chez les Luchaire à mesure que leur com­pro­mis­sion devient évi­dente, tan­dis que les séquences de fête se répè­tent pour mar­quer leur déchéance. L’avidité, la jouis­sance, puis le pour­risse­ment : Gian­no­li décor­tique une mécanique dégénéres­cente, fruit d’un accom­mode­ment avec la réal­ité plus que d’un véri­ta­ble engage­ment idéologique. Le film charge la bar­que pour main­tenir à flot ce bateau ivre : le scé­nario des­sine volon­taire­ment une zone d’aveuglement autour du trio, avec une intrigue resser­rée autour de leurs failles (les longues séquences de crise de toux et le seg­ment du sana­to­ri­um). Il ménage aus­si leurs con­sciences respec­tives aux yeux du spec­ta­teur : Luchaire s’essaie à la poli­tique de la chaise vide au moment de sign­er un édi­to­r­i­al sur les lois anti­sémites, ferme les yeux sur les agisse­ments d’un grou­pus­cule de résis­tants ou obtient des lais­sez-pass­er à une famille juive.

L’occultation de la réal­ité à laque­lle procè­dent les per­son­nages s’étend en un sens à la pein­ture qui est faite ici de l’Occupation : Gian­no­li choisit de ne pas fig­ur­er directe­ment la vio­lence nazie à l’écran (les exac­tions et les rafles ne sont qu’évoquées) – les seules scènes de « bar­barie » seront même l’apanage de la Résis­tance, à la toute fin du film. Mais ce désir de son­der l’aveuglement (en par­tie volon­taire) d’une poignée de col­lab­o­ra­tionnistes bute sur la clarté péd­a­gogique d’un réc­it déplié par une com­plice repen­tie : l’histoire est racon­tée par Corinne quelques années plus tard, alors qu’elle vit recluse dans la crainte des repré­sailles. Devant son micro, la fille racon­te l’avilissement du père au cours d’une démon­stra­tion tau­tologique, sa voix off venant expliciter ce que la mise en scène, le jeu très expres­sif de Dujardin en ama­teur de bonne chère – dif­fi­cile d’oublier OSS117 ivre sur la plage de Rio devant les scènes de beu­ver­ie – et des dia­logues appuyés suff­isent à faire com­pren­dre. Jean crache du sang ? « C’est bien­tôt toute l’Europe qui allait cracher du sang. » À la charge de ce dis­posi­tif, qui évoque l’enregistrement d’un pod­cast his­torique, de réca­pit­uler les faits et de pos­er un point de vue omni­scient sur les événe­ments. La vaste péri­ode cou­verte (des années vingt jusqu’à l’après-guerre) nous est ain­si relatée avec le con­cours de quelques archives célèbres – le fameux film des bottes alle­man­des frap­pant le sol des Champs-Élysées – et en se rac­crochant à des mar­queurs con­nus : de la mon­tée des ten­sions jusqu’à l’épuration, en pas­sant par la drôle de guerre, l’exode, etc. Et la fresque tout en nuances de gris de se trou­ver beau­coup trop éclairée par les lumières d’un manuel sco­laire.