Rafis­tol­er, tranch­er, explos­er : tel est le pro­gramme de The Bride!, dont le point d’exclamation a autant valeur de coupure (exit le « de Franken­stein » atten­du après « La fiancée » : cette promise-là n’appartient à per­son­ne) que de déto­na­tion. Résumer le point de départ du film, c’est déjà faire état de sa nature sci­em­ment mon­strueuse et de sa volon­té effrénée de pro­pos­er une fic­tion au car­ré, qui se mord la queue à force de cir­con­vo­lu­tions méta. Comme La Fiancée de Franken­stein de James Whale, le film démarre par un pro­logue dans lequel Mary Shel­ley dévoile que son petit con­te hor­ri­fique cachait en vérité une deux­ième par­tie. Le ton est toute­fois ici moins badin : la Shel­ley fig­urée dans l’incipit est son fan­tôme, per­du dans les limbes après avoir suc­com­bé d’un can­cer du cerveau. Le spec­tre décide finale­ment de racon­ter son his­toire en prenant pos­ses­sion d’Ida, une demi-mondaine des années folles bar­b­otant dans les bars de la pègre de Chica­go. Prise de con­vul­sions sous le con­trôle de la roman­cière défunte, elle trou­ve la mort le soir même avant que, quelques jours plus tard, le véri­ta­ble mon­stre de Franken­stein (Chris­t­ian Bale), vieux de plus de cent ans, ne débar­que chez une sci­en­tifique de la ville. Il lui demande alors de revi­talis­er le cadavre d’une femme qu’il souhaite épouser afin d’échapper à son éter­nelle soli­tude. L’heureuse élue, choisie au hasard dans un cimetière, sera bien enten­du Ida. C’est pour le moins tortueux : le réc­it évolue à la fois dans un monde où Shel­ley existe et dans le monde de Mary Shel­ley et de son « Prométhée mod­erne ». Et la con­fu­sion est ren­for­cée par le fait que Shel­ley et la fiancée (comme chez Whale) sont jouées par une même actrice, Jessie Buck­ley, comé­di­enne au jeu très mar­qué que Mag­gie Gyl­len­haal entend “dé-brid­er” le plus pos­si­ble.

Revenons un instant au roman. Dans une scène piv­ot, le mon­stre, séparé de son créa­teur, retrou­vait sa trace des années après sa nais­sance pour lui racon­ter ses années d’errance et lui deman­der de lui « fab­ri­quer » une com­pagne. Vic­tor, mi-atten­dri par son réc­it poignant, mi-effrayé par celui qu’il con­sid­érait comme une abom­i­na­tion, accep­tait le marché avant de se dédire, par peur que ne pro­lifère sur Terre une engeance démo­ni­aque. Mag­gie Gyl­len­haal n’a pas les mêmes scrupules ; elle envis­age pré­cisé­ment son film comme un savant fou bricol­erait un corps à par­tir d’éléments hétérogènes, pour don­ner lieu à un déverse­ment post-mod­erne. D’où l’armature méta : l’actrice-réalisatrice entend combler les man­ques du film de Whale – la fiancée du titre ne débar­quait qu’en toute fin de course pour une poignée de min­utes –, en même temps qu’elle fait de ce corps le vais­seau d’un film-patch­work com­men­tant son pro­pre hori­zon nar­ratif, par l’incursion de visions où la Fiancée, tou­jours han­tée par Shel­ley, dia­logue avec son fan­tôme. Privée de mémoire, la promise sans nom évolue pour­tant dans un univers sat­uré d’images, notam­ment celles du ciné­ma. « Frankie » (le petit prénom don­né ici au mon­stre) a pour pas­sion les musi­cals d’une star hol­ly­woo­d­i­enne (à laque­lle Jake Gyl­len­haal prête ses traits), ce qui occa­sionne des séquences où les aven­tures des deux amants morts-vivants sont dédou­blées sur les écrans des salles de ciné­ma qu’ils fréquentent. Ce ver­sant du film oscille entre une espèce de gra­tu­ité fétichiste, qui voit Mag­gie Gyl­len­haal mélanger les références comme on éla­bore une mix­ture dou­teuse, et un trop-plein dis­cur­sif, puisqu’il est ques­tion de faire de la fugue de la Fiancée un réc­it d’empouvoirement féminin. « Me too ! Me too ! » hurle-t-elle dans le dénoue­ment, tan­dis que les sous-intrigues (une inspec­trice jouée par Pené­lope Cruz lancée à sa pour­suite et rabrouée par ses col­lègues policiers, des « copy­cats » de la Fiancée provo­quant un début de révo­lu­tion fémin­iste armée dans le pays) accom­pa­g­nent ce chem­ine­ment vers une prise de pou­voir fémi­nine. Mais, noyé dans une bouil­lie nar­ra­tive et visuelle, ce cri du cœur accouche plutôt d’un film aus­si raté que Jok­er : Folie à deux de Todd Phillips, auquel on pense ici sou­vent – on y retrou­ve d’ailleurs le même par­al­lèle entre étude de la folie et comédie musi­cale. Pour tomber dans la même impasse : celle d’un film certes mon­strueux, mais surtout informe.