Il faut atten­dre la dernière par­tie de Ham­net pour enten­dre le nom du per­son­nage inter­prété par Paul Mescal, bien que le film ne fasse guère de mys­tère sur son iden­tité : William Shake­speare. La stratégie du scé­nario, adap­té d’un best-sell­er romançant la vie privée du dra­maturge, implique de s’éloigner d’abord du mythe – par exem­ple en changeant le nom de son épouse, Anne, rebap­tisée ici Agnes (Jess Buck­ley) – pour mieux y revenir en dévoilant sa part cachée. Si Chloé Zhao assume de broder sur l’Histoire, elle adopte néan­moins un ver­nis vériste qui sub­stitue au milieu du théâtre lon­donien (on ne l’apercevra que dans la dernière séquence) la nature anglaise, décor prin­ci­pal du film, envis­agée sur un mode pan­théiste et new age. On sent par ailleurs une volon­té man­i­feste de met­tre en exer­gue la boue, la mal­adie, la vio­lence insi­dieuse ou franche d’une société patri­ar­cale, mais sans par­venir à réelle­ment déca­per les clichés de la recon­sti­tu­tion his­torique ou à pro­pos­er une pein­ture plus fidèle du XVIᵉ siè­cle. Plusieurs anachro­nismes le mon­trent : la société anglaise est com­posée de vis­ages eth­nique­ment divers, les femmes n’y sont pas filmées dans un rap­port d’asservissement domes­tique, etc. La ques­tion n’est pas de jauger la vérac­ité his­torique de l’entreprise ; Chloé Zhao a bien le droit de s’écarter de cet impératif. Mais il faut not­er la manière dont le film, en mimant une forme de réal­isme et de fausse saleté, rem­place l’Angleterre de Shake­speare par un autre monde, et que cet autre monde a une matrice con­traire aux gages de décon­struc­tion don­nés par la réal­isatrice : l’académisme.

Académique, Ham­net l’est à plus d’un titre. En pre­mier lieu par l’entrelacement de ses hori­zons nar­rat­ifs : il est à la fois un biopic sur la genèse d’un chef‑d’œuvre artis­tique, le réc­it d’un deuil (devenu un genre à part entière du ciné­ma mon­di­al) et une relec­ture fémin­iste cen­trée sur une héroïne, Agnes, qui con­voque la fig­ure doré­na­vant pos­i­tive­ment ren­ver­sée de la sor­cière. Il l’est aus­si formelle­ment : les couleurs délavées, les décadrages sen­soriels loin­taine­ment inspirés de Mal­ick, les récur­rents petits trav­el­lings avant de la caméra pour mar­quer une ten­sion nais­sante et l’enchevêtrement de scènes réelles avec des visions oniriques sont devenus des tropes éculés du ciné­ma con­tem­po­rain, les mar­ques d’un « néo-académisme » qui a ingur­gité et recraché des formes pour les aplanir. Zhao, récom­pen­sée aux Oscars et recrutée le temps d’un film par l’écurie Mar­vel, ambi­tionne cepen­dant avec Ham­net de revenir à ses racines rel­a­tive­ment « indépen­dantes », en adop­tant une approche sen­si­ble et à fleur de peau d’un drame his­torique en grande par­tie vidé de sa part spec­tac­u­laire. Le hors-champ de l’in­trigue, c’est l’ascension de Shake­speare, qu’on ne fait qu’entrapercevoir ; elle con­stitue cepen­dant le point vers lequel s’achemine le réc­it, avec la pre­mière de Ham­let dans un théâtre du Globe fraîche­ment con­stru­it. Ce qui est pen­sé comme l’acmé émo­tion­nelle d’Ham­net est aus­si son pic académique, puisque Zhao entend faire per­ler les larmes à l’aide d’un procédé aus­si effi­cace que grossier : la mise en abyme comme instru­ment d’une prop­a­ga­tion émo­tion­nelle. La réal­isatrice filme ain­si la représen­ta­tion comme une sorte de messe col­lec­tive où pas un vis­age, pas un spec­ta­teur ne résiste à l’appel de l’émotion, pour nous enjoin­dre à faire de même. On n’est pas insen­si­ble aux yeux bril­lants de Buck­ley et Mescal, qui font rejail­lir sur leur vis­age l’affliction d’une peine inex­tin­guible – la perte de leur petit garçon –, mais chaque rac­cord sur l’assistance reni­flant ou com­mu­ni­ant avec les acteurs pointe la mécanique à l’œuvre. La séquence plie la représen­ta­tion d’une pièce à une image toute faite et total­i­taire : ce que façonne ici le film, c’est son pub­lic idéal, un miroir dans lequel nous sommes som­més de nous refléter. Et Zhao, pour enfon­cer le clou du con­formisme, fait réson­ner l’un des morceaux désor­mais les plus clichés du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en, « On the Nature of Day­light » de Max Richter, qui signe égale­ment le reste de la bande-son. Ham­net n’est pas l’onde émo­tion­nelle qu’il pré­tend être ; c’est un tire-larmes, et comme tout tire-larmes, il repose sur une entour­loupe – celle d’un film de stu­dio maquil­lé en film d’autrice indie, d’un scé­nario cal­i­bré déguisé en con­tre-réc­it, d’un amas de ficelles et de visions stéréo­typées fardé en poésie.