Le Mar­vel Cin­e­mat­ic Uni­verse, s’il con­stitue une réus­site com­mer­ciale indé­ni­able, a vite mené les films du stu­dio dans un cul-de-sac. En imbri­quant chaque réc­it dans un canevas glob­al, il a fal­lu en effet trou­ver des astuces pour main­tenir en alerte l’in­térêt du pub­lic. La scène post-générique d’Avengers : L’Ère d’Ul­tron met­tait ain­si en scène Thanos, némé­sis sur­puis­sante des Avengers, expli­quant que la men­ace que les héros avaient com­bat­tue pen­dant deux heures ne valait presque rien par rap­port à celle qu’il représen­tait. Cette stratégie par­faite­ment cynique (ven­dre le prochain film en min­imisant l’in­térêt de celui qui vient à peine de se ter­min­er) a con­duit la fran­chise à se scinder en deux branch­es : d’un côté des films ouverte­ment mineurs, aux enjeux réduits ou se déroulant dans le passé, et de l’autre les aven­tures des Avengers, points d’orgue grandil­o­quents où l’U­nivers tout entier se trou­ve men­acé. Le déséquili­bre induit par l’im­por­tance vari­able des réc­its n’a cepen­dant pas empêché ces films de se révéler d’une médi­ocrité rel­a­tive­ment con­stante. Main­tenant que les Avengers ont rem­porté la bataille dans Avengers : Endgame, le stu­dio n’a d’autre choix que de revoir une nou­velle fois les enjeux à la hausse : mul­tivers per­me­t­tant de bal­ay­er d’un revers de la main tout ce qui a pu se pass­er aupar­a­vant dans le prochain Doc­tor Strange, voy­ages tem­porels à même de mod­i­fi­er le réc­it canon­ique dans la série Loki et désor­mais l’o­rig­ine du monde dans Les Éter­nels.

New person, same old mistakes

Le film de Chloé Zhao sur­prend d’abord en inté­grant au cœur de son réc­it les con­traintes qu’im­plique l’in­té­gra­tion de ces nou­veaux héros dans le MCU : si les Éter­nels, présents sur Terre depuis des mil­lé­naires, n’ont pas aidé les Avengers dans leur guerre con­tre Thanos, c’est parce qu’ils n’ont pas le droit de se mêler des affaires humaines. Cet inter­dit divin sem­ble d’abord con­stituer le sujet prin­ci­pal du film, jusque dans une scène se déroulant au XVIe siè­cle où les per­son­nages n’ont d’autre choix que d’ob­serv­er les Con­quis­ta­dors mas­sacr­er les aztèques à Tenochti­t­lan. Bien vite cepen­dant, cette dimen­sion morale, née des rap­ports qu’en­tre­ti­en­nent les per­son­nages avec les hommes, dis­paraît pour laiss­er place au sem­piter­nel recrute­ment d’une équipe devant con­tr­er une men­ace apoc­a­lyp­tique. Plus de la moitié du film se voit ain­si occupée par ce recrute­ment à tra­vers le monde, ryth­mé par quelques com­bats con­tre des mon­stres ressem­blants à un assem­blage de scoubidous (les bien nom­més Déviants – pré­cisé­ment ce que le film n’est pas –, rai­son orig­inelle de la présence des Éter­nels sur Terre), et par une autodéri­sion navrante. Si les auteurs des blagues de ces films doivent cer­taine­ment penser qu’ils empêchent les per­son­nages de tomber dans le ridicule en le devançant, moquer le nom choisi pour désign­er une arme mag­ique ne con­jure pas le grotesque de son util­i­sa­tion au pre­mier degré dans les scènes suiv­antes… Nous nous deman­dions, à pro­pos de Nomad­land, si le plan du per­son­nage de Frances McDor­mand con­tem­plant l’af­fiche du pre­mier Avengers pou­vait con­stituer un signe d’e­spoir pour le pre­mier « Mar­vel d’auteur » auto-proclamé, mais force est de con­stater que Chloé Zhao n’ap­porte à l’habituel marasme indus­triel qu’un cachet cos­mé­tique : quelques couch­ers de soleil et une poignée de trav­el­lings plus maniérés ne font pas une autrice. Accor­dons-lui tout de même la réus­site de quelques plans d’ac­tion (on ne peut décem­ment pas par­ler de scènes) où la vitesse, fig­urée par des effets numériques de trainée lumineuse, se voit décu­plée par de légers mou­ve­ments de caméra syn­chro­nisés.

La seule évo­lu­tion tan­gi­ble du stu­dio se des­sine dans l’in­clu­siv­ité tou­jours gran­dis­sante de ses films, avec notam­ment, dans le cas des Éter­nels, un per­son­nage sourd et une famille for­mée autour d’un cou­ple homo­sex­uel et inter­ra­cial. Si l’on peut douter de la sincérité de Kevin Feige à porter ces com­bats lorsque l’on voit qu’ils ser­vent en par­tie à ren­forcer une puis­sance com­mer­ciale sur cer­tains ter­ri­toires (ici l’Inde, avec une scène bol­ly­woo­d­i­enne, et la Corée du Sud, avec la présence du comé­di­en Ma Dong-seok), ils s’ac­com­pa­g­nent égale­ment d’un cer­tain lis­sage de tra­jec­toires, avec des per­son­nages tou­jours plus dénués d’aspérités. Con­tem­pler deux heures durant les batailles d’ego et les caprices de ces demi-dieux de pacotille con­stitue une expéri­ence douloureuse.