Alessio Rigo et Mat­teo Zop­pis cul­tivent un ciné­ma que l’on pour­rait qual­i­fi­er de bio : recy­clant les ressources du pat­ri­moine immatériel (les réc­its de chas­seurs et autres fables toscanes, déjà au cœur de leurs pre­miers travaux doc­u­men­taires, et qui inner­vaient aus­si La Légende du roi Crabe), leurs films célèbrent à la fois le pit­toresque et la nature. La sil­hou­ette du Roi Crabe, un mar­gin­al mis au ban de son petit vil­lage, finis­sait ain­si, au terme d’un long périple, par se dis­soudre dans les paysages majestueux de la loin­taine Terre de Feu argen­tine. La quête de grands paysages, le mirage sud-améri­cain, l’étude cri­tique du folk­lore ital­ien : les motifs qui intéressent les deux cinéastes les amè­nent ici assez logique­ment – et de manière peut-être trop évi­dente – à une relec­ture du west­ern spaghet­ti. Pile ou Face remonte en quelque sorte aux orig­ines de cette drôle de bâtardise cul­turelle en s’appuyant sur une matière his­torique doc­u­men­tée : les tournées européennes, en 1890, du Wild West Show de Buf­fa­lo Bill. Depuis l’escapade du Roi Crabe, le regard des cinéastes ital­iens sur l’Amérique s’est donc déplacé : elle n’apparaît plus comme un ter­ri­toire d’aventure roman­tique, mais comme un fan­tasme importé pro­mou­vant aven­ture et lib­erté. Au cours de son préam­bule, le film pose un regard ironique sur la légende du show­man (que John C. Reil­ly inter­prète de manière grotesque) et les à‑côtés de sa petite entre­prise immorale : la présence des Amérin­di­ens dans le cast­ing, amenés à rejouer pour le pub­lic occi­den­tal leur pro­pre géno­cide, est soulignée par la mise en scène. Dans l’ombre du ven­tripo­tent et vol­u­bile Bill, la caméra s’attarde sur le silence et le regard appuyé de ses « col­lab­o­ra­teurs » défaits. De cet incip­it con­trari­ant le mythe, les deux cinéastes ne tirent cepen­dant pas un anti-west­ern, comme a pu le faire Robert Alt­man dans Buf­fa­lo Bill et les Indi­ens, mais s’aventurent dans un exer­ci­ce d’équilibriste con­sis­tant à embrass­er le genre pour établir ce qui serait un véri­ta­ble west­ern ital­ien, de sur­croît fémin­iste. Con­stru­it sur un fait divers – le meurtre, par sa fille Rosa (Nadia Tereszkiewicz), du sénor Rupè, le noble romain pro­mo­teur du spec­ta­cle de Buf­fa­lo Bill –, Pile ou Face égrène les motifs du genre (la chevauchée, l’attaque de train, les révo­lu­tion­naires, les truands et les tré­sors) pour expos­er les tra­vers d’une société ital­i­enne intrin­sèque­ment vio­lente et misog­y­ne.

L’horizon et le fond

Le plan le plus réus­si du film, situé très tôt, est aus­si celui qui cir­con­scrit par­faite­ment les con­tours de ce pro­gramme sym­bol­ique – syn­crétisme du pire entre l’Amérique de la con­quête de l’Ouest et l’Italie de la fin du XIXᵉ siè­cle. Dans une séquence clef, San­ti­no (Alessan­dro Borghi), jeune vach­er ital­ien, défie les cow-boys améri­cains sur leur ter­rain du rodéo, lors d’un pari lancé entre Buf­fa­lo Bill et Rupè. La caméra enreg­istre alors au ralen­ti la prouesse du cow-boy ital­ien qui parvient en pre­mier à mon­ter l’étalon sauvage, devant un décor peint de Far West ; un acte héroïque toute­fois vidé de sa sub­stance – San­ti­no était cen­sé se couch­er devant les « vrais » cow-boys et ver­ra sa vie men­acée à cause de son coup d’éclat. Ce plan, en ques­tion­nant le geste de pas­tiche du west­ern spaghet­ti, intro­duit un nou­v­el écart à l’échelle de la courte fil­mo­gra­phie des cinéastes : le héros se trou­ve cette fois dans l’impossibilité de faire corps avec le paysage. L’ennui, c’est que le film peine par la suite à sub­stituer à ce décor peint un tableau vivant des paysages naturels et de la société ital­i­enne – tout sonne faux. À tra­vers une série de péripéties atten­dues, dessi­nant molle­ment un sché­ma d’émancipation fémi­nine, la mise en scène ne tranche jamais entre le pre­mier degré et la dis­tance, l’aventure sincère et le west­ern de pacotille. La Légende du Roi Crabe avançait déjà sur un fil : après une pre­mière par­tie très théorique (et un peu pénible), le film était gag­né par un souf­fle roman­tique à mesure que la mise en scène se fai­sait plus éthérée, comme grisée par la lumière de la Patag­o­nie. Les incar­tades baro­ques finales de Pile ou Face n’ouvrent cette fois sur aucun hori­zon où se per­dre : Alessio Rigo et Mat­teo Zop­pis, pris­on­niers de leurs bonnes inten­tions, se con­tentent de livr­er une petite leçon.