Com­ment com­pose-t-on la couleur au cours des dif­férentes étapes de la fab­ri­ca­tion d’un film ? En s’intéressant à des métiers var­iés, cette série d’entretiens pro­pose un panora­ma des con­tri­bu­tions à la palette d’un film. Deux­ième invité : Simon Beau­fils, directeur de la pho­togra­phie, qui a notam­ment tra­vail­lé sur Un couteau dans le cœur, Anatomie d’une chute ou, plus récem­ment, Que ma volon­té soit faite.

À quel moment de votre tra­vail sur les films la ques­tion spé­ci­fique de la couleur se pose-t-elle ?

Qua­si­ment dès le début, lors de la lec­ture du scé­nario avec le cinéaste. En France, le scé­nario est un objet fini, qui a été tra­vail­lé pen­dant plusieurs années au fil des com­mis­sions. C’est la base sur laque­lle un cinéaste obtient tous les finance­ments, con­va­inc les acteurs, monte une équipe, etc. Mais ce scé­nario par­le très rarement de rythme ou d’image en tant que telle – de couleurs, de con­traste, de style, etc. Il est donc indis­pens­able de le con­ver­tir scène par scène en con­stru­isant tout ce qui entoure les dia­logues et actions. À ce moment-là, plusieurs ques­tions se posent : les références visuelles du cinéaste, mes pro­pres idées, les décors, les cos­tumes… et donc for­cé­ment, au cen­tre de tout ça, les couleurs. Dès que l’on abor­de ce sujet, le lan­gage mon­tre ses lim­ites, car nous avons tous des référen­tiels dif­férents. Lorsqu’un cinéaste me par­le de « vert », cela m’évoque des cen­taines de nuances, cer­taine­ment liées au fait que j’ai gran­di à la cam­pagne : s’agit-il du vert d’un champ de lin au mois de mai ? De celui de tel chêne, ou de telle autre essence d’arbre ? De la même manière, il suf­fit de regarder la mer quelques dizaines de min­utes pour voir une mul­ti­tude de nuances de bleu. Pour sur­mon­ter les dif­fi­cultés du lan­gage, la seule chose à faire est de se mon­tr­er des images et de filmer des bouts d’essai. Petit à petit se con­stru­it ain­si une idée générale de la forme visuelle du film, plus ou moins pré­cise et, surtout, plus ou moins con­sciente : par­fois, on se rend compte a pos­te­ri­ori qu’un rouge revient sou­vent au fil des décors, sans qu’on l’ait véri­ta­ble­ment prévu. Cette sorte de charte déter­mine le choix de la pel­licule, de la caméra, des objec­tifs, des fil­tres… Ce qui rend le pre­mier jour de tour­nage mag­ique (ou ter­ri­fi­ant, c’est selon), c’est que toutes ces déci­sions tien­nent un peu du pari, puisqu’il est impos­si­ble de cal­culer com­plète­ment l’image qui découlera de l’imbrication de ces dif­férents paramètres.

Cer­tains des cinéastes avec lesquels vous avez tra­vail­lé, comme Yann Gon­za­lez, ne pla­cent-ils pas les couleurs au cen­tre de leur scé­nario ?

Je généralise, évidem­ment, même si je ne suis pas cer­tain que les scé­nar­ios de Yann Gon­za­lez soient très pré­cis en matière de couleur. Ma col­lab­o­ra­tion avec Yann (comme avec d’autres cinéastes) s’organise autrement : nous col­laborons depuis ses débuts, donc l’objet « scé­nario » n’est plus notre base de tra­vail. Je con­nais ses goûts très pronon­cés. Je sais par exem­ple qu’avec lui, je ne filmerai jamais un réver­bère sodi­um et sa lumière orangée car­ac­téris­tique, qui con­stitue une véri­ta­ble référence visuelle du ciné­ma français puisqu’il s’agissait de l’éclairage prin­ci­pal de l’espace pub­lic jusqu’à l’avènement des LED. Yann aime filmer la ville avec des lumières froides, ce qui ne cor­re­spond pas telle­ment à la réal­ité – ou du moins à l’image que l’on se fait de la réal­ité. Pour le tour­nage d’Un Couteau dans le cœur, nous avons fait des tests de tem­péra­ture de couleur très pré­cis, pour iden­ti­fi­er celle qu’il recher­chait. Nous avons trou­vé un tube néon qu’on appelle entre nous le « tube Gon­za­lez », juste­ment parce que c’est la couleur que Yann adore, une teinte froide, bleu-vert, très mar­quée. Comme ce tube néon n’est plus fab­riqué, on en garde un petit stock pour les prochains films.

Un couteau dans le cœur | © Memen­to

Le fris­son de la pre­mière journée que vous décrivez n’est-il pas atténué tout de même par la phase de test précé­dant le tour­nage ?

Mal­heureuse­ment, selon les films, il n’y a pas tou­jours de phase de test. Et lorsqu’il y en a une, on essaie beau­coup de choses en même temps (cos­tumes, maquil­lage, coif­fure, décors) ce qui empêche de se focalis­er totale­ment sur des élé­ments pré­cis. De plus, en rai­son des cal­en­dri­ers de tour­nage très ser­rés, il est sou­vent un peu tard pour chang­er ce qu’on a prévu – c’est encore plus vrai lorsqu’on tourne en pel­licule, car il faut ajouter le temps de développe­ment. L’été dernier, aux États-Unis, j’ai tourné un « film d’horreur biblique » – dix­it la présen­ta­tion du scé­nario –, The Carpenter’s Son, réal­isé par Lot­fy Nathan et pho­tographié sur pel­licule, dans des décors recréant l’Égypte antique. Les agents de Nicholas Cage, qui campe le rôle prin­ci­pal, n’avaient pas con­venu de péri­ode de test, on a donc débuté le tour­nage sans avoir rien essayé. Je peux vous dire que lorsqu’on a fait autant de choix déter­mi­nants sur la seule base de dis­cus­sions ou d’images de référence, et qu’il y a tant d’enjeux, le fris­son de la pre­mière journée est réel. C’est quelque chose que j’aime dans mon méti­er, ce mélange de pré­pa­ra­tion très impor­tante et, au dernier moment, le sen­ti­ment qu’il faut suiv­re son instinct.

Quels sont les out­ils dont vous dis­posez pour façon­ner la couleur sur le plateau ?

La couleur est avant tout un moyen for­mi­da­ble de créer du con­traste dans l’image, notam­ment dans le rap­port entre les couleurs avec lesquelles j’éclaire les vis­ages et les fonds. Pour ce faire, il y a trois grands groupes de pro­jecteurs. Les pro­jecteurs HMI, dont la tem­péra­ture de couleur est très proche de la lumière du jour, les pro­jecteurs tungstène qui pro­duisent une lumière chaleureuse, plutôt d’intérieur, et les LED qui vari­ent à la fois entre toutes les teintes de blanc (du froid au chaud) et n’importe quelle couleur. S’ajoute une qua­trième famille en voie de dis­pari­tion, mais à laque­lle je suis très attaché, qui est celle des tubes néon ou des ampoules à économie d’énergie. Ces lam­pes qui vien­nent du grand pub­lic ou du secteur indus­triel pro­duisent une lumière par­ti­c­ulière, très utile pour créer des con­tre­points.

Évidem­ment, ces dif­férents pro­jecteurs ne font pas ressor­tir les vis­ages de la même façon, et on se trou­ve sou­vent à en préfér­er cer­tains à d’autres. Per­son­nelle­ment, j’ai du mal à éclair­er des vis­ages en direct avec la LED, qui appau­vrit beau­coup la peau, de manière plus fla­grante encore si le film est tourné en numérique. En revanche, pour les effets de couleur, elle est per­for­mante et très pra­tique : à l’aide d’une tablette tac­tile, ma cheffe élec­tro Sophie Lelou peut sélec­tion­ner n’importe quelle teinte qui s’affiche instan­ta­né­ment sur le plateau. Avant cela, il fal­lait qu’elle passe une géla­tine devant un pro­jecteur, ce qui exigeait du temps et de la manu­ten­tion, et surtout ne per­me­t­tait pas une telle finesse des nuances. Les LEDs vont bien avec l’écosystème numérique et l’idée d’une image qu’on peut con­trôler en direct, jusqu’au moin­dre détail. Avec de la pel­licule, les couleurs que l’on choisit à l’œil sur le plateau ressor­tent de manière plus aléa­toire. Pour le dernier film de Yann Gon­za­lez, tourné cet été, nous avons été con­fron­tés au cas d’un mag­nifique man­teau d’une teinte par­ti­c­ulière, entre le vio­let et le bleu. Au cours des tests, on s’est aperçus qu’il appa­rais­sait com­plète­ment vio­let à cause de l’éclairage froid. Il aurait fal­lu utilis­er une lumière beau­coup plus chaude pour faire ressor­tir les teintes bleutées, mais Yann était attaché à son éclairage froid. Nous l’avons légère­ment adap­té pour en tir­er le meilleur, mais on peut être cer­tain que les con­cep­teurs ne recon­naîtront pas leur man­teau.

Je crois qu’il est très pré­cieux d’avoir à dis­po­si­tion une telle var­iété de matériel. On peut encore décider de ne pas utilis­er la tech­nolo­gie à la pointe pour un film en fonc­tion des effets recher­chés. Je milite pour que les loueurs gar­dent leurs vieux pro­jecteurs sur les étagères, parce qu’ils don­nent la pos­si­bil­ité de créer des images sin­gulières, qui s’émancipent de la norme.

Effectuez-vous des mesures de la couleur sur le plateau ?

Oui, surtout lorsque je pho­togra­phie sur pel­licule, qui est par­ti­c­ulière­ment sen­si­ble aux dif­férentes sources lumineuses et ampli­fie les écarts entre les tem­péra­tures de couleur. J’utilise un ther­mo­col­orimètre qui me per­met de déter­min­er, par exem­ple, qu’une par­tie du cadre est à 8000 Kelvin [NDLR : l’unité de mesure la plus util­isée pour la tem­péra­ture de couleur, qui oscille env­i­ron de 1000 K (blanc très chaud) à 12 000 K (blanc très froid)] et 62 points de magen­ta, et que l’autre est éclairée par une lumière à 4000 Kelvin et 33 points de vert. Même si ces tests sont extrême­ment pré­cis, il reste dif­fi­cile de prévoir à quoi ressem­blera le résul­tat. En plus, j’oublie sou­vent de not­er les mesures effec­tuées en fonc­tion des éclairages que j’utilise d’un film sur l’autre, ce qui m’oblige à repar­tir de zéro à chaque tour­nage. Mais au fond, ça ne me dérange pas tant que ça : chaque film est un nou­veau pro­jet, et je suis con­tent de ne pas me repos­er sur des mesures déjà établies.

À rebours de l’esthétique majoritaire

Cette manière spé­ci­fique dont les couleurs inter­agis­sent rend-elle la pel­licule plus prop­ice aux expéri­men­ta­tions visuelles ?

Au début des années 2000, on voy­ait partout la couleur car­ac­téris­tique de la pel­licule Kodak, qui déte­nait qua­si­ment le mono­pole avec Fuji­film. Con­crète­ment, Kodak décidait quelle(s) couleur(s) on pou­vait filmer. J’adorais l’une des pel­licules Kodak, la 79, qui était très con­trastée avec des couleurs fortes. Puis un jour, les ingénieurs de Kodak ont décidé qu’elle était trop gran­uleuse et qu’il fal­lait se rap­procher de l’image plus lisse de la vidéo. Ils ont mis au point une nou­velle pel­licule avec moins de grain, des noirs moins pronon­cés, des couleurs plus pas­tel, que j’aimais beau­coup moins. Quand ils ont arrêté la pro­duc­tion de la précé­dente, je me suis sen­ti vic­time de l’industrie : c’est comme si tout à coup, on ces­sait de fab­ri­quer les couleurs néces­saires à la palette util­isée quo­ti­di­en­nement par un pein­tre. J’ai essayé de m’émanciper des con­signes strictes don­nées par Kodak pour le développe­ment en changeant les durées d’immersion dans les dif­férents bains chim­iques, afin de mod­i­fi­er le ren­du des couleurs et d’augmenter le con­traste. J’ai obtenu des images vrai­ment mag­nifiques à par­tir de ces expéri­men­ta­tions !

À la dif­férence de la pel­licule qui con­di­tionne le ren­du final des couleurs, le numérique sem­ble les cap­tur­er de façon plus égale et neu­tre. Sa général­i­sa­tion a‑t-elle per­mis de gag­n­er une lib­erté totale dans la manière de gér­er et d’agencer entre elles les couleurs ?

Les débuts de la vidéo grand pub­lic étaient très stim­u­lants, notam­ment grâce au DV ou au HI‑8, ces for­mats qui ont amené une image com­plète­ment dif­férente, aux couleurs cri­ardes et improb­a­bles. Lorsque le numérique est devenu la nou­velle esthé­tique majori­taire, il s’est stan­dard­isé et lis­sé, et a donc per­du en intérêt. Je suis attaché à l’idée qu’en allant au ciné­ma, on a envie de voir une image dif­férente de celle qu’on peut voir sur son télé­phone ou sa télévi­sion. Les caméras numériques enreg­istrent une image grise, qu’il faut ensuite « débay­eris­er » (de l’anglais debay­er­ing, un proces­sus algo­rith­mique qui recom­pose les couleurs à par­tir des don­nées brutes cap­turées par la caméra) en post­pro­duc­tion, ce qui revient à les « dévelop­per » numérique­ment. Quand on débay­erise naturelle­ment les images filmées par une Alexa [NDLR : l’un des pre­miers mod­èles de caméra numérique pro­fes­sion­nelle du con­struc­teur Arri, mis sur le marché en 2010], celles-ci restent douces, avec peu de con­traste et de couleurs. On peut en rajouter à l’étalonnage, mais on n’obtiendra jamais le ren­du d’une image 16 ou 35 mm. Comme pour le mini-DV ou le Tech­ni­col­or, je suis per­suadé que dans quelques dizaines d’années on pour­ra dater les images obtenues avec des caméras numériques comme l’Alexa ou les Red.

La grande dis­par­ité des sup­ports sur lesquels sont vus les films aujourd’hui (salles de ciné­ma, téléviseurs, écrans d’ordinateur, télé­phones porta­bles, etc.) influ­ence-t-elle la manière dont vous pensez vos images ?

La ques­tion des des­ti­na­tions est ingérable. Il faut faire con­fi­ance à l’écran d’étalonnage, le mieux étant de bien le con­naître. Pen­dant la post­pro­duc­tion, j’essaie d’organiser une ou deux pro­jec­tions dans des ciné­mas où j’ai vu beau­coup de films, qui me ser­vent de référence. J’avoue que je pense tou­jours à faire des images pour la salle, en me dis­ant que l’on pour­ra tou­jours com­penser en post­pro­duc­tion afin de s’adapter aux exi­gences des dif­férentes sor­ties. La télévi­sion de ma grand-mère est réglée par le vendeur de son mag­a­sin d’électroménager avec des paramètres invraisem­blables : l’image est archi-définie, on voit les pores de peau de tout le monde, mais elle est con­tente car elle trou­ve ça très net. Quand je fais l’étalonnage vidéo d’un film sur un beau moni­teur, je trou­ve l’image superbe, puis je la regarde sur la télé de mamie et je me dis « Quelle hor­reur ! ». Cela me fait penser au DVD de Som­bre de Philippe Grandrieux, qui com­mençait par une mire per­me­t­tant de régler sa télévi­sion pour bien voir les couleurs du film. J’imagine les gens chez eux essayant de paramétr­er leur télévi­sion, ça dit bien le décalage entre l’exigence de l’industrie et les images com­plète­ment aléa­toires qu’on obtient à la mai­son. C’est tou­jours le cas aujourd’hui, chaque logi­ciel mul­ti­mé­dia a son pro­pre codec qui pro­duit des couleurs dif­férentes, et même Vimeo qui est util­isé par toute l’industrie ! On s’embête à faire un mas­ter vidéo dont on est con­tent, avec toutes les bonnes exi­gences tech­niques, mais le fichi­er mouline quand même dans l’algorithme du site et il en sort quelque chose d’autre. J’essaie de me ras­sur­er en me dis­ant que ça fait par­tie du mys­tère du ciné­ma : une fois sor­ti de la salle d’étalonnage, le film ne m’appartient plus et vit !

De l’humain en face

Vous par­liez plus tôt de la dif­fi­culté d’éclairer et de filmer la peau : quels défis pose-t-elle, en pel­licule comme en numérique ?

À l’époque du tout analogique, des col­or sci­en­tists de Kodak tra­vail­laient sans arrêt sur la peau, qui est à la fois le plus com­pliqué à filmer, et en même temps ce qu’on filme le plus au ciné­ma. Là encore, on ne réalise pas for­cé­ment à l’œil nu que la peau com­porte des nuances extrême­ment déli­cates de blanc, de rose, de vert, de bleu… Le numérique a ten­dance à effac­er ces nuances, et c’est là que le tra­vail avec l’étalonneur se fait cru­cial, car il faut pass­er des couch­es et des couch­es d’effets pour retrou­ver la car­na­tion. Avec mon étalon­neuse Mag­a­li Léonard, nous sélec­tion­nons de petites zones de peau pour redonner locale­ment de la couleur et du con­traste. Par ailleurs, je n’éclaire pas du tout de la même manière selon le cast­ing : je vois que telle couleur va plus ou moins bien au teint de tel acteur ou telle actrice, donc je pars de cette don­née pour organ­is­er le reste des couleurs, ce qui induit par­fois des change­ments de décors. Il est impos­si­ble de se dire que tout a été prévu et qu’il suf­fit d’appliquer la recette : à chaque fois qu’on fait face à de l’humain, c’est plus com­pliqué. D’un jour à l’autre, en fonc­tion de l’état de fatigue, de l’heure à laque­lle on tourne, il arrive que l’éclairage de la veille ne fonc­tionne plus sur le vis­age du comé­di­en.

La manière dont vous prévoyez les couleurs de l’image finale sup­pose-t-elle de votre part une posi­tion de chef d’orchestre sur le tour­nage, pour s’assurer de la cohérence d’ensemble ?

Non, elle sup­pose une dis­cus­sion per­ma­nente avec les dif­férents postes. Sur les tour­nages français, on a rarement cette fonc­tion de « directeur artis­tique » très présente aux États-Unis, qui coor­donne les dif­férents postes. Les respon­s­abil­ités sont donc mélangées, et dépen­dent en out­re du degré d’investissement du cinéaste sur les ques­tions stricte­ment esthé­tiques. Je suis obligé de dis­cuter en per­ma­nence avec le chef déco­ra­teur et le chef cos­tu­mi­er parce qu’en dehors des vis­ages, je filme prin­ci­pale­ment des décors et des cos­tumes. Un décor d’une cer­taine couleur peut être éclairé d’une couleur ou d’une autre, ce qui va le trans­former, le faire vivre dif­férem­ment. C’est pas­sion­nant, parce qu’on voit bien que les couleurs éma­nent en vérité de trois endroits dis­tincts : du décor, de la lumière avec laque­lle on l’éclaire, et de la manière dont la caméra – et le sup­port, l’objectif, les fil­tres… – vient l’interpréter. Jus­tine Tri­et, pour la cham­bre de l’enfant dans Anatomie d’une chute, avait une référence pré­cise en tête : celle de la cham­bre dans Une femme sous influ­ence de John Cas­savettes. Les murs y sont d’un jaune un peu pis­seux, le genre de couleur qu’on filme « parce qu’elle est là ». De manière générale, Jus­tine voulait don­ner le sen­ti­ment qu’on avait tourné dans des endroits qui exis­tent vrai­ment. Nous n’avons pas eu le temps de filmer cette scène pen­dant la phase d’essai. Ce n’est que la veille du tour­nage que j’entre dans la pièce, et m’aperçois qu’il y a trop de vert dans le jaune des murs. Le décor va inévitable­ment ren­voy­er ce vert sur les vis­ages et je sais que l’étalonnage va être impos­si­ble. J’en par­le à Emmanuelle Duplay, la cheffe déco­ra­trice, qui rachète des pinceaux, tra­vaille toute la nuit avec son équipe et parvient à trou­ver cette teinte un peu « rien ». Je pense que per­son­ne ne l’identifie vrai­ment en voy­ant la scène, ce qui est la preuve qu’on a réus­si à trou­ver une couleur qu’on voit peu au ciné­ma. C’est pour moi un par­fait exem­ple de la façon dont on peut expéri­menter la couleur jusqu’au bout, en allant chercher la nuance par­faite.

Une femme sous influ­ence | © Memen­to Films ; Anatomie d’une chute | © Le Pacte