Les pre­mières séquences de Que ma volon­té soit faite, deux­ième long-métrage de Julia Kowal­s­ki, font red­outer l’énième rejeu d’une stratégie con­sis­tant à maquiller, par de petites touch­es oppor­tunistes, une chronique réal­iste en film de genre. Une ferme, une famille mar­quée par un trau­ma­tisme et, très vite, des vach­es malades : on pense évidem­ment à Petit Paysan d’Hubert Charu­el. Le prob­lème récur­rent de cette astuce de saupoudrage est qu’elle masque mal les balis­es de scé­nar­ios sur-écrits : il faut de trop nom­breuses scènes bavardes et sous-investies pour installer le cadre du réc­it. Dans un pre­mier temps, le film paraît lesté de ses inten­tions : deuil, mal­adie, héritage famil­ial, tra­di­tions rurales et catholiques se super­posent dans une épaisse expo­si­tion. Heureuse­ment, quelques mys­tères vien­nent bien­tôt chang­er la donne. Les cir­con­stances dans lesquelles la mère de cette famille a trou­vé la mort restent floues, à peine pré­cisées par des flashs et fan­tasmes d’incendie, mais on com­prend qu’elles sont à l’origine des crises de con­vul­sions et des prières fréné­tiques de Nawok­ja, que son inter­prète, Maria Wró­bel, incar­ne avec une inten­sité rap­pelant le ciné­ma de Zulaws­ki. Mais plus encore, c’est le sur­gisse­ment de San­dra, le per­son­nage joué par Rox­ane Mesqui­da, qui va per­me­t­tre au film de décoller. La présence dis­crète­ment éro­tique de l’actrice, char­ri­ant un héritage cinéphile trans­gres­sif (elle fut une fig­ure impor­tante des œuvres de Cather­ine Breil­lat et Gregg Ara­ki) impose un mag­nétisme, une aura que Kowal­s­ki saisit pré­cisé­ment et ce dès sa pre­mière appari­tion, par un très beau et lent zoom der­rière une bar­rière de grange fis­surée. San­dra agit notam­ment comme un catal­y­seur lors de la longue séquence du mariage du frère de Nawo­j­ka, la plus réussie du film : alors que la fête glisse vers une joie sim­ple et touchante (le beau moment sus­pendu du dis­cours empêché du père), le per­son­nage débar­que sans prévenir et assombrit l’atmosphère, tan­dis que la nuit tombe petit à petit.

La fuite en voiture de San­dra et Nawo­j­ka, accom­pa­g­nées de deux hommes dan­gereux, con­firme que le film prend un virage. Cette tra­ver­sée noc­turne, ryth­mée par une hyp­no­ti­sante gui­tare élec­trique, agit comme un solo dans un morceau de métal ou de shoegaze (un sous-genre du rock alter­natif), libérant un souf­fle lyrique jusqu’ici trop con­tenu. Ce road trip noc­turne sur le point de bas­culer dans l’horreur trans­forme peu à peu le film en réc­it cathar­tique et fan­tas­tique à par­tir d’éléments cinégéniques – la forêt la nuit, la boue, le feu, surtout, servis par la très belle pho­togra­phie en 16mm de Simon Beau­fils. À cet endroit, Kowal­s­ki s’inscrit davan­tage dans une tra­di­tion plus aimable et fron­deuse du ciné­ma français, celle des francs-tireurs apparus à la fin des années 1980 (Breil­lat, Grandrieux, ou encore la Mazuy de Peaux de vach­es). Sa direc­tion d’acteurs, qui ne recule pas devant l’artificialité, con­firme cette fil­i­a­tion, en par­ti­c­uli­er au détour de plans pen­sés comme des por­traits silen­cieux. Cette atten­tion de la mise en scène n’est pas dévolue qu’aux héroïnes, mais con­cerne aus­si de nom­breux vil­la­geois, notam­ment lorsqu’ils voient revenir Nawo­j­ka nue, cou­verte de cen­dres et de terre. La caméra insiste alors sur un enfant, dont le vis­age médusé sem­ble sus­pendu entre l’effroi et la fas­ci­na­tion. Il y flotte quelque chose d’indéfinissable, qui rap­pelle la sidéra­tion muette des per­son­nages de Jacques Tourneur con­fron­tés à l’irruption de l’irreprésentable.