Com­ment com­pose-t-on la couleur au cours des dif­férentes étapes de la fab­ri­ca­tion d’un film ? En s’intéressant à des métiers var­iés, cette série d’entretiens pro­pose un panora­ma des con­tri­bu­tions à la palette d’un film. Cinquième et dernière invitée : Florine Bel, col­or sci­en­tist au lab­o­ra­toire MPC — TransPer­fect, qui a notam­ment tra­vail­lé sur Les pas­sagers de la nuit, Maria ou plus récem­ment Ver­miglio ou La Mar­iée des mon­tagnes.

En quoi con­siste votre méti­er, qua­si­ment incon­nu du grand pub­lic, voire de cer­tains pro­fes­sion­nels du ciné­ma ? Com­ment êtes-vous dev­enue l’une des seules col­or sci­en­tists français­es ?

C’est pen­dant mes études à Louis Lumière que j’ai com­mencé à m’intéresser de près à la post-pro­duc­tion : j’étalonnais de nom­breux films de ma pro­mo, je lisais régulière­ment l’Amer­i­can Cin­e­matog­ra­ph­er [NDLR : la revue améri­caine de référence des chefs opéra­teurs] et je suiv­ais en par­ti­c­uli­er le tra­vail de Peter Doyle, un étalon­neur assez nova­teur qui se présente comme « super­viseur de l’étalonnage ». À cette péri­ode, j’ai décou­vert l’ACES (acronyme d’Acad­e­my Col­or Encod­ing Sys­tem), un sys­tème de ges­tion des couleurs imag­iné au moment où le numérique com­mençait à par­tir un peu dans tous les sens : les fab­ri­cants de caméras avaient leurs espaces couleurs respec­tifs, les écrans avaient des normes dif­férentes et, surtout, on se demandait com­ment archiv­er numérique­ment les images avec un espace couleur et un encodage com­mun à tous les sup­ports. Un comité tech­nique s’est con­sti­tué autour de l’A­cad­e­my of Motion Pic­ture Arts and Sci­ences – notam­ment organ­isatrice des Oscars – qui a dévelop­pé ce sys­tème de ges­tion des couleurs en open source pour qu’il puisse être util­isé par le max­i­mum de per­son­nes dans une per­spec­tive com­mu­nau­taire. L’ACES pro­pose des espaces couleurs [NDLR : un espace couleur définit la gamme de couleurs disponible sur un sup­port don­né : caméra, écran, etc.] de tra­vail (pour l’é­talon­nage, les effets spé­ci­aux, l’archivage numérique) qui per­me­t­tent de ne plus dépen­dre de l’espace couleur d’un con­struc­teur caméra ou d’une tech­nolo­gie d’écran, surtout dans le cadre de pro­jets qui mélan­gent plusieurs caméras et sont des­tinés à dif­férents sup­ports (ciné­ma, télévi­sion, etc.). Il four­nit les con­ver­sions d’e­spaces couleur néces­saires dans ces flux de tra­vail numérique, qui per­me­t­tent qu’une couleur filmée reste la même au cours du traite­ment de l’image.

Lors de mon pre­mier poste dans un lab­o­ra­toire, j’accompagnais les étalon­neurs dans l’utilisation de cette chaîne ACES. J’ai élaboré ma méth­ode autour de cette notion d’accompagnement, avec l’ambition d’apporter une con­nais­sance plus théorique des espaces couleur aux étalon­neurs. Rapi­de­ment, j’ai voulu aller plus loin et j’ai com­mencé à créer des looks/LUTs, acronyme de Look-Up Table, c’est-à-dire un ensem­ble de préréglages qui con­di­tionne la col­orimétrie et le con­traste d’une image. L’idée n’était pas de con­cur­rencer les étalon­neurs, mais d’avoir une vision dif­férente de la leur, plus trans­ver­sale, en pro­posant un traite­ment des couleurs suff­isam­ment équili­bré pour don­ner une tonal­ité com­mune à l’ensemble des images d’un film. Par­mi les out­ils que j’utilise et qui per­me­t­tent cette vision tech­nique du traite­ment des images et des vol­umes de couleur, fig­urent des vecteurscopes (qui indiquent la dis­tri­b­u­tion des couleurs sur une échelle cir­cu­laire) ou des wave­formes (qui représen­tent la dis­tri­b­u­tion de la lumière pour dis­cern­er facile­ment les élé­ments clairs et som­bres).

Affichage de la wave­forme et du vecteurscope de l’im­age à gauche

Le terme col­or sci­en­tist a évolué avec l’histoire du ciné­ma : les fab­ri­cants de pel­licule avaient déjà des col­or sci­en­tists qui déter­mi­naient les teintes des films, voire accom­pa­g­naient les chefs opéra­teurs dans leurs choix.

À l’époque de la pel­licule, des gens fai­saient en effet ce tra­vail d’accompagnement en indi­quant aux chefs opéra­teurs la manière dont telle pel­licule réagis­sait à telles couleurs ou à telle quan­tité de lumière. Natal­ie Kalmus, direc­trice artis­tique du Tech­ni­col­or, en est la fig­ure emblé­ma­tique : elle accom­pa­g­nait les cinéastes et chefs opéra­teurs dans l’utilisation du procédé pour garan­tir le meilleur ren­du selon les spé­ci­ficités de la pel­licule. À cet égard, mon usage du terme col­or sci­en­tist traduit une sorte de ren­verse­ment : l’idée est que la caméra numérique cap­ture une image assez neu­tre, et que le look que je crée rem­place le choix d’une pel­licule. Cela dit, mes col­lègues col­or sci­en­tists étrangers ne tra­vail­lent pas tous de la même manière, cer­tains se con­cen­trent davan­tage sur l’accompagnement et le ren­force­ment tech­nique des styles élaborés par les étalon­neurs. Pour ma part, j’investis beau­coup de ma per­son­ne dans les looks, selon mon goût et ma per­son­nal­ité, de manière plus artis­tique.

Votre tra­vail de créa­tion d’un style visuel ne débor­de-t-il pas tout de même sur celui de l’étalonneur ?

Mon tra­vail ne con­cerne que le traite­ment général des couleurs. L’étalonneur, lui, inter­vient sur tout le reste de l’image, bien plus en détail : la tex­ture, la dif­fu­sion, le grain, le tra­vail spa­tial dans l’image… Il y a beau­coup de choses à affin­er, plan par plan, selon les deman­des du chef opéra­teur. Aujourd’hui, je con­state en out­re une demande crois­sante de « beau­ty », c’est-à-dire de rec­ti­fi­ca­tion des peaux, de sup­pres­sion des aspérités, à la demande des acteurs ou de la pro­duc­tion. Il est pos­si­ble de faire tant de choses qu’on peut vite se retrou­ver dépassé. C’est là que se jus­ti­fie mon tra­vail en amont, qui évite de per­dre trois ou qua­tre jours à tâton­ner pour fix­er une direc­tion générale. Un look n’est pas un sim­ple fil­tre, il donne une inten­tion à l’image dans sa glob­al­ité. On pour­rait rétor­quer que cer­taines de mes propo­si­tions sont par­fois trop sub­tiles, mais j’essaie tou­jours d’accompagner les couleurs. Le but est que l’étalonneur ne se retrou­ve pas à com­bat­tre le look, mais au con­traire s’appuie dessus afin de sub­limer le film.

Com­ment êtes-vous appelée sur un pro­jet pour créer un look ?

La demande vient générale­ment de l’étalonneur ou du chef opéra­teur, bien en amont du tour­nage. On me résume le film avec l’appui de quelques élé­ments : l’ambiance, les décors, les per­son­nages et, si pos­si­ble, un scé­nario. Le cinéaste et le chef opéra­teur ont con­sti­tué un mood­board qui me per­met de visu­alis­er leurs souhaits de con­traste et de couleur. Ensuite, selon les per­son­nal­ités et les besoins, je peux tra­vailler avec le chef opéra­teur et l’étalonneur simul­tané­ment ou séparé­ment. Sur l’un de mes derniers pro­jets, j’ai tra­vail­lé avec un chef opéra­teur que je con­nais bien ; de plus, il est à l’aise avec la tech­nique et sait par­faite­ment tester les looks que je lui envoie, ce qui n’est pas tou­jours chose aisée – il faut savoir manip­uler les logi­ciels. Nous avons donc d’abord tra­vail­lé à deux afin de déter­min­er une ver­sion aboutie du look. Dans d’autres cas, l’étalonneur peut jouer un rôle très act­if dans la créa­tion de ce style, en partageant des références visuelles et écrites.

Possibilités du numérique

Vous par­lez d’un cer­tain rap­port à la tech­nique : pour un chef opéra­teur, tra­vailler avec vous implique-t-il d’avoir une véri­ta­ble cul­ture du numérique, un désir d’investir ses pos­si­bil­ités ?

Je ne crois pas, cela implique surtout une volon­té de penser l’image en amont du tour­nage, de réfléchir aux couleurs dès le début d’un pro­jet. J’interviens sur des œuvres conçues dans des cadres de pro­duc­tion var­iés, de séries pour France Télévi­sions à des films de ciné­ma, en pas­sant par des pro­duc­tions HBO. Leur point com­mun est une cer­taine cul­ture de la fab­ri­ca­tion : bien sûr, tout le monde par­le tou­jours un peu de la couleur, mais le fait que la pro­duc­tion paie quelqu’un un mois avant le tour­nage pour créer un look sup­pose de dis­cuter sérieuse­ment des désirs pour l’image. Cer­tains chefs opéra­teurs sont moins à l’aise sur les ques­tions tech­niques du traite­ment des images, et dans ce cas j’adapte la manière dont je présente les essais.

Vos con­seils por­tent-ils égale­ment sur le choix du matériel ?

Oui, les chefs opéra­teurs m’interrogent sou­vent sur la qual­ité des caméras, mais toute caméra numérique pro­fes­sion­nelle cor­recte­ment exposée four­nit de bonnes images.  Aujourd’hui, le choix d’une caméra repose surtout sur un enjeu d’ergonomie. Lorsqu’un chef opéra­teur me demande s’il vaut mieux tourn­er avec une Red, une Arri Alexa 35 ou une Sony Venice, je l’encourage à choisir celle avec laque­lle il est le plus à l’aise, même s’il existe évidem­ment de légères dif­férences. C’est l’avantage de tra­vailler avec de nom­breux chefs opéra­teurs : quand une nou­velle caméra sort, il y a tou­jours quelqu’un pour la tester, donc j’ai la chance de béné­fici­er d’essais dans des con­di­tions dif­férentes. Autre forme de con­seil : je dis­cute sou­vent de l’utilisation des fil­tres optiques, qui dif­fusent plus ou moins forte­ment l’image à la prise. Des logi­ciels de fil­trage exis­tent et sont extrême­ment per­for­mants. A‑t-on dès lors besoin de recourir à des fil­tres sur le plateau, sachant qu’ils peu­vent con­train­dre l’étalonnage et plus encore les effets spé­ci­aux ? Pour quelques films cela peut faire sens, mais en général, je sug­gère de déléguer l’éventuelle étape de dif­fu­sion de l’image à la post­pro­duc­tion.

Votre tra­vail se lim­ite-t-il à l’écosystème numérique, ou inter­venez-vous sur des pro­jets tournés en argen­tique ?

Je tra­vaille par­fois sur des films pho­tographiés sur pel­licule. Il s’agit générale­ment de looks sub­tils, car le ren­du des couleurs sur pel­licule est assez mar­qué, mes propo­si­tions vien­nent sim­ple­ment apporter de petites choses en plus sur cer­taines couleurs. Elles peu­vent aus­si per­me­t­tre d’harmoniser les sources lorsque les films mélan­gent images argen­tiques et numériques.

Vous arrive-t-il de créer des looks dédiés à l’étalonnage de restau­ra­tions ?

Mon lab­o­ra­toire œuvre à de nom­breuses restau­ra­tions, et comme le dis­ait Jérôme Bigueur en ouver­ture de cette série d’entretiens, les livrables sont sou­vent en HDR [NDLR : High Dynam­ic Range, une plage de couleurs éten­due per­me­t­tant des con­trastes plus impor­tants]. Les looks que je pro­pose per­me­t­tent d’obtenir un ren­du HDR tout en lim­i­tant la bril­lance de l’image, ce qui déna­tur­erait com­plète­ment le film. Au début du HDR, beau­coup de gens con­sid­éraient qu’il ne fal­lait pas l’utiliser sur de la pel­licule, mais un beau 35mm comme le Tech­ni­col­or peut avoir une largeur chro­ma­tique proche du HDR.

Un look, du début à la fin

Sur les pro­duc­tions con­tem­po­raines, dans la mesure où vous rejoignez les pro­jets très en amont du tour­nage, je sup­pose que vous dis­posez rarement de bouts d’essai tournés avec la caméra finale et sur les décors du film. Sur quelles images com­mencez-vous à tra­vailler ?

En effet, je me sers prin­ci­pale­ment de ma pro­pre banque d’images, con­sti­tuée au fil des pro­jets. Il s’agit de plans avec de nom­breuses et dif­férentes con­di­tions de lumière, allant du plein jour à l’éclairage à la bougie, ce qui me per­met de véri­fi­er si mon look est cohérent. En l’appliquant à une large var­iété d’images, je peux voir si je sens la même envie, le même univers. Au con­traire, si des sat­u­ra­tions par­tent en vrille sur cer­taines couleurs, c’est qu’il y a un prob­lème d’uniformité. Je demande aus­si aux chefs opéra­teurs de filmer un bout d’essai avec une charte col­orée qui mon­tre pré­cisé­ment com­ment chaque couleur réag­it. Quand je crée un look, j’essaie de penser à l’intégralité de la gamme chro­ma­tique, au ren­du de chaque couleur et à ses mul­ti­ples décli­naisons. Bien sou­vent, les inten­tions de départ du chef opéra­teur ne décrivent pas toutes les couleurs. Dans ce cas, je pro­pose des choses : par exem­ple, je sug­gère tels bleus parce qu’ils col­lent bien à l’histoire, en mon­trant la façon dont je peux les faire vari­er. C’est tout l’avantage des niveaux de couleur disponibles en numérique : on dis­pose d’une lat­i­tude impor­tante pour tra­vailler en finesse cha­cune des teintes. J’attends cepen­dant de dis­pos­er de bouts d’essai du film avant de présen­ter mon tra­vail au chef opéra­teur. Il faut qu’il ait vu la sit­u­a­tion tournée, qu’il ait perçu la lumière et filmé l’image pour com­pren­dre l’effet de mon look sur les couleurs.

Com­ment ce tra­vail de créa­tion visuelle dia­logue-t-il avec les autres postes artis­tiques qui façon­nent la couleur des images, comme les cos­tumes ?

Lors des essais cos­tumes, l’équipe regarde le ren­du en direct avec un look de tra­vail. En général, à ce moment-là, les cos­tu­miers se ren­dent compte qu’ils peu­vent accentuer une couleur, parce que l’image les emmène autre part. Il m’est arrivé de faire des tests sur des cos­tumes que la cos­tu­mière devait encore patin­er car ils étaient trop col­orés. En voy­ant l’essai avec le look, elle s’est ren­du compte qu’elle n’avait pas besoin de cette étape sup­plé­men­taire, car il con­trastait dif­férem­ment l’image et désat­u­rait les couleurs, ce qui don­nait une tonal­ité un peu « grunge » à l’ensemble. À l’inverse, je peux aus­si ajuster mon look pour faciliter leur tra­vail : sur un pro­jet, le chef opéra­teur souhaitait des couleurs plutôt pas­tel, alors que les cos­tumes étaient très cri­ards. J’ai donc essayé de con­tenir ces couleurs sat­urées en har­mon­isant le tout et en redescen­dant les niveaux.

À tout moment de la pré­pa­ra­tion du tour­nage, et pen­dant celui-ci, l’équipe a donc la pos­si­bil­ité de visu­alis­er une image sur laque­lle est appliquée une pre­mière ver­sion du look final ?

Exacte­ment : durant le tour­nage, les rush­es sont exportés avec une pre­mière ver­sion du look, ce qui per­met de voir s’il con­vient glob­ale­ment ou s’il a besoin d’un ajuste­ment. C’est impor­tant que les dailies [NDLR : les rush­es issus de chaque journée de tour­nage, des­tinés à être vision­nés par l’équipe] soient accom­pa­g­nés d’un look, même tem­po­raire, car il per­met d’asseoir une cer­taine idée de l’image finale : bien sou­vent, le pre­mier vision­nage d’une image a quelque chose de per­vers. Une fois qu’on s’est habitué à un type de con­traste, de ren­du des couleurs, c’est dur de la repenser en pro­fondeur, de l’imaginer dif­férem­ment. C’est aus­si pour cela qu’il est impor­tant de tra­vailler avec un look créé spé­ciale­ment pour un pro­jet. Le fab­ri­cant de caméras Arri, par exem­ple, pro­pose des looks par défaut ; ils ne sont pas trop mal, mais ils risquent d’imposer un style que les chefs opéra­teurs n’auront pas créé.