Dans l’immensité des mon­tagnes ital­i­ennes réson­nent les cloches de l’église et les prières des habitant·es. La fin de la guerre, la survie d’un enfant ou la rédemp­tion : chacun.e espère un avenir meilleur. Après Mater­nal (2019), Mau­ra Delpero pour­suit son explo­ration de la soror­ité et de la mater­nité en s’intéressant ici au des­tin de trois sœurs durant la dernière année de la Sec­onde Guerre mon­di­ale. Au cœur de l’hiver, l’arrivée de Pietro, un déser­teur sicilien tac­i­turne, vient bous­culer l’équilibre vil­la­geois et famil­ial de Ver­miglio (le petit vil­lage reculé du nord de l’Italie qui donne son titre au film), jusqu’à son mariage avec Lucia, l’aînée. À tra­vers le regard des sœurs, la vie quo­ti­di­enne rurale est dépeinte à la manière d’un tableau, dans un clair-obscur qui, s’il manque par­fois d’o­rig­i­nal­ité, con­va­inc par sa pré­ci­sion. Les trois pre­miers plans, fix­es, don­nent le ton : on y voit des enfants qui dor­ment, la traite d’une vache et un petit déje­uner famil­ial, le tout dans un silence qua­si total. Le film appa­raît ain­si rapi­de­ment comme un enchevêtrement de cartes postales au charme désuet, dont la pho­togra­phie de Mikhail Krich­man accentue les con­trastes. Si l’esthétique est à la fois min­i­mal­iste et expres­sive, elle frôle par endroits la lit­téral­ité, en faisant par exem­ple cor­re­spon­dre saisons et états d’âme (aux deuils cor­re­spond la dureté de l’hiver, et aux print­emps l’espoir des nais­sances). Ver­miglio intéresse davan­tage dans son traite­ment du silence : la cinéaste laisse le temps d’exister aux chu­chote­ments et aux regards en biais, sans jamais press­er ses scènes ou ses per­son­nages. Mau­ra Delpero opère de la sorte un déplace­ment par rap­port à la guerre, puisque les com­bats sont ici main­tenus hors champ. Le bruit des avions reste loin­tain et vient à peine per­turber le silence, par­fois assour­dis­sant, du vil­lage. Mais le film ne résiste pas tou­jours à son pro­pre piège, celui d’une mise en scène qui con­tre­bal­ance son mys­tère par du sig­nifi­ant. On le con­state en par­ti­c­uli­er dans l’utilisation de la musique : aux airs de Chopin et aux Qua­tre saisons de Vival­di pour dire la mélan­col­ie du temps qui passe, on aurait préféré le silence total.

Gratter la surface

Vermiglio dresse aus­si le por­trait d’une famille habitée par le secret, sous le joug des injonc­tions religieuses et bel­li­cistes de l’époque – trag­ique­ment tou­jours d’actualité. Plusieurs non-dits (un ven­tre arron­di sous une robe, un passé trou­ble ou la décou­verte de la mas­tur­ba­tion) émail­lent le film qui, s’il donne une place plus grande à l’histoire de Lucia et Pietro, laisse ses autres per­son­nages se dévelop­per et exis­ter à part entière. Cette manière de préfér­er « l’arrière » au front lui per­met de faire pass­er au pre­mier plan des per­son­nages que la logique guer­rière laisse à la marge : les hommes âgés et les femmes. Le film se con­cen­tre sur une mai­son réu­nie autour d’un patri­arche, mais aus­si et surtout d’une bande de sœurs, et s’inscrit ain­si dans la tra­di­tion lit­téraire et ciné­matographique de la représen­ta­tion de la soror­ité. À l’image des filles du doc­teur March, celles de Cesare Grazi­adei seront classées selon des impérat­ifs économiques et patri­ar­caux qui privent cer­taines d’entre elles d’éducation. Ain­si de la cadette, Ada ; lorsque ses par­ents par­lent d’elle comme si elle n’était pas dans la pièce, la caméra se fixe sur son vis­age éteint, pour don­ner droit à son point de vue. La jeune femme trou­vera mal­gré tout des rus­es (pas tou­jours très catholiques) pour échap­per à l’obéissance et à la soumis­sion, fatal­ités d’un des­tin féminin qu’on lui impose. La peine, la résilience et la cul­pa­bil­ité com­posent une bulle autour du per­son­nage, dans laque­lle la caméra nous fait entr­er avec douceur. La con­struc­tion des pro­tag­o­nistes est à ce titre habile et dépasse la qual­i­fi­ca­tion récur­rente des sœurs en fonc­tion de leur posi­tion dans la famille (l’aînée indépen­dante, la cadette dis­crète et la ben­jamine rebelle). Curieuse­ment, le film, quand bien même il se posi­tionne du côté des femmes, trou­ve son allé­gorie dans un geste du père : après la tra­di­tion­nelle pho­to de famille prise lors du mariage de sa fille, Cesare scrute à la loupe le vis­age de son gen­dre, comme s’il cher­chait un secret à décel­er dans l’image. À la fois roman­tique et austère, le film de Mau­ra Delpero répond à la même logique en cher­chant à grat­ter la sur­face d’existences féminines prédéter­minées.