Retour sur quelques scènes et plans mar­quants décou­verts en 2025.

L’essoufflement (Jeunesse, retour au pays)

Au cœur de Jeunesse (Retour au pays) se trou­ve une longue scène de noces durant laque­lle la caméra accom­pa­gne de jeunes mar­iés et leurs proches descen­dant la colline de leur vil­lage. Une tra­di­tion impose au mari de porter sa fiancée dans ses bras jusqu’à la mai­son famil­iale, en bas du mon­tic­ule. Bor­dé ain­si de dizaines de con­vives l’encourageant, le jeune mar­ié s’y reprend à plusieurs fois pour accom­plir la tra­di­tion, trop essouf­flé pour la men­er à bien d’une seule traite. Si cette séquence étab­lis­sait déjà une con­ti­nu­ité (il y est ques­tion d’effort et de fatigue) entre les ate­liers de Zhili et le quo­ti­di­en rur­al – le cadreur peinant lui-même à tenir le rythme de la cap­ta­tion –, elle s’achève par un plan large sai­sis­sant qui entérine l’impression d’un essouf­fle­ment sans fin. Régulière­ment au cours des trois volets de la trilo­gie, Wang Bing ponctue les retours au pays de ses dif­férents per­son­nages par des plans d’ensemble d’un ter­ri­toire sou­vent rude et inhos­pi­tal­ier, dont l’étendue tranche avec les per­spec­tives bouchées des ate­liers. On retrou­ve ici l’une des grandes qual­ités de sa fil­mo­gra­phie, sa manière de dress­er une car­togra­phie du paysage chi­nois con­tem­po­rain. Entre la ville de Zhili et ses blocs de béton, ses allées jonchées de débris, ses nuits noires orangées, le ter­ri­toire rur­al com­posé de maisons délabrées et de routes sus­pendues au bord des gouf­fres, c’est toute une série de panora­mas uniques que donne à voir le cinéaste.

Le plan large sur lequel s’achèvent les noces évo­quées offre prob­a­ble­ment l’une des pris­es de vue les plus impres­sion­nantes de la trilo­gie. Sur­plom­bant une val­lée, la caméra cadre les collines en con­tre­bas à la nuit tombante. Son trem­ble­ment laisse devin­er un temps rigoureux, mais c’est ici par un effet sonore que l’image se dis­tingue et qu’elle referme de manière stupé­fi­ante la séquence écoulée. En super­po­si­tion de ce plan qui dure plus d’une dizaine de sec­on­des, on entend un souf­fle sat­uré et répété, qu’on pour­rait d’abord assim­i­l­er au vent s’abattant sur la caméra. Or ce souf­fle, par sa durée et ses oscil­la­tions, fait aus­si penser à des inspi­ra­tions et expi­ra­tions répétées, un halète­ment qui pour­rait tout autant venir du cadreur lui-même. S’il est impos­si­ble de démêler véri­ta­ble­ment son orig­ine, ce son pro­duit une impres­sion d’essoufflement d’autant plus forte qu’elle arrive après vingt min­utes de célébra­tions menées tam­bour bat­tant. Cette idée con­stitue une nou­velle étape dans la tra­jec­toire formelle et nar­ra­tive que la trilo­gie tra­vaille : à peine remar­quée par les ouvri­ers dans le pre­mier volet, la caméra prend de plus en plus de place et devient presque inter­ven­tion­niste. Dans le deux­ième, les pro­tag­o­nistes tien­nent compte de sa présence, le cadreur con­duit des entre­tiens et change le cours du film. Enfin, dans le troisième, elle s’invite au cœur des foy­ers, prend part aux repas et aux con­ver­sa­tions. Poussée au bout de la logique, la caméra partage désor­mais la fatigue de ceux qu’elle filme, après dix heures de cap­ta­tion inlass­able des mêmes gestes.

Luca Mon­gai

Le chat de Sepi­deh (Put Your Soul on Your Hand and Walk)

Durant la longue con­ver­sa­tion entre Sepi­deh Far­si et Fat­ma Has­sona qui donne sa forme à Put Your Soul on Your Hand and Walk, des inter­férences récur­rentes ramè­nent les deux pro­tag­o­nistes aux réal­ités bien séparées de leurs exis­tences. Au-delà des bugs répétés du flux vidéo, des inter­férences plus douces, du côté de la cinéaste, actent égale­ment la frac­ture entre les deux mon­des. Alors que Fat­ma fait le réc­it de son quo­ti­di­en sous les bom­barde­ments israéliens, Sepi­deh Far­si doit ponctuelle­ment inter­rompre la con­ver­sa­tion, dérangée par le remue-ménage dans son apparte­ment parisien. Le télé­phone de la réal­isatrice, qui lui sert ici de caméra, pan­ote alors vers l’intérieur du logis et com­mence à déam­buler dans les couloirs : s’y dévoile le con­fort bour­geois dans lequel elle évolue, qui con­traste immé­di­ate­ment, presque vio­lem­ment, avec les images en basse déf­i­ni­tion de Fat­ma. Chez Sepi­deh, les intérieurs coton­neux, au cœur desquels règne un silence de plomb, sont caressés par une lumière douce, presque lai­teuse. Coincé à l’extérieur se trou­ve son chat, qui grat­te à la porte : c’est lui qui force plusieurs fois la cinéaste à se lever pour lui ouvrir avant de repren­dre la con­ver­sa­tion. Chez Fat­ma, les murs sont nus et les débris sont des pix­els.

Cette oppo­si­tion se répète plusieurs fois, au point de sus­citer par moments chez le spec­ta­teur une forme d’agacement. Les aléas du quo­ti­di­en parisien tranchent si forte­ment avec le bruit des bombes et des avions à Gaza qu’on ne peut se résoudre à ce qu’ils pren­nent tant de place dans le film. Si le « con­fort » de la réal­isatrice doit être nuancé – per­sé­cutée dans son pays d’origine, l’Iran, Sepi­deh Far­si est exilée en France –, elle rap­pelle elle-même au détour de la con­ver­sa­tion les avan­tages de son quo­ti­di­en, notam­ment les voy­ages qu’elle entre­prend pour pré­par­er ou présen­ter ses films, et qui font rêver Fat­ma. Ce décalage, que tra­vaille délibéré­ment la cinéaste, entérine la dis­tance qui la sépare de la jeune jour­nal­iste pales­tini­enne et, a for­tiori, celle qui nous sépare de Gaza. Engour­di par le con­fort de la salle de ciné­ma comme Sepi­deh flotte dans celui de son apparte­ment, le pub­lic s’interroge sur sa posi­tion très ambiva­lente face aux images de mort et de destruc­tion : sor­tis du ciné­ma, le chat revien­dra grat­ter à notre porte, la vie repren­dra son cours, tan­dis que Fat­ma, elle, est à présent un fan­tôme – le 16 avril 2025, elle fut assas­s­inée par l’armée israéli­enne.

L. M. 

Jean-Luc face aux Qua­tre Cents Coups (Nou­velle Vague)

La légèreté de Nou­velle Vague sur­prend d’autant plus que le film tient d’un genre lourd : le biopic autour de la créa­tion d’une œuvre de génie. Grâce à l’importante doc­u­men­ta­tion du tour­nage d’À bout de souf­fle, en par­tie inté­grée au film à tra­vers les séquences avec le pho­tographe de plateau, Lin­klater n’a pas besoin de gon­fler les enjeux dra­ma­tiques. Pas de scènes de doutes, de larmes, ou de dis­sec­tion d’une idée créa­tive ; Jean-Luc Godard reste un mys­tère caché der­rière ses lunettes noires. Lin­klater peut donc se con­cen­tr­er sur ce qui l’intéresse (le prosaïsme du tour­nage, l’esprit de bande, le jeu, etc.) en regar­dant l’époque recon­sti­tuée d’un point de vue allè­gre. La réus­site du film, qui ne fait toute­fois pas l’unanimité dans la revue (cf. le texte pub­lié à la sor­tie), tient à ce min­i­mum d’invention, réservé qua­si unique­ment à quelques con­ver­sa­tions de Jean Seberg (avec son mari ou Bel­mon­do) – À bout de souf­fle n’est pas expliqué, il a juste été fab­riqué à peu près comme ça. En résulte un film fétichiste et joyeux, comme sou­vent chez Lin­klater, où les émis­sions de télé améri­caines de son enfance dans Apol­lo 10 ½ sont rem­placées par la liste des per­son­nal­ités ayant croisé la route de JLG à l’époque, dans un même souci de fidél­ité au réel (la recherche de ressem­blance du cast­ing con­cerne même des per­son­nal­ités en retrait dont peu de gens con­nais­sent l’apparence). Le cri­tique et appren­ti cinéaste reste donc une sur­face, sur laque­lle se pro­jette d’ailleurs, vers le début du réc­it, le film d’un autre : Les Qua­tre Cents Coups de François Truf­faut, lors de sa présen­ta­tion au Fes­ti­val de Cannes en 1958. Il s’agit de l’une des seules scènes où l’on voit le jeune homme seul. Dans ses lunettes se reflè­tent les dernières images du film de Truf­faut, avec Jean-Pierre Léaud sur la plage. La musique de Jean Con­stan­tin s’achève, la lumière se ral­lume et Godard est au milieu du pub­lic, sans que per­son­ne ne le remar­que. Lui qui a sans cesse besoin de spec­ta­teurs (pour ses bons mots, ses acro­baties, et plus tard son pro­pre film), se trou­ve alors de l’autre côté, à applaudir mal­adroite­ment (il faut redire ici la mal­ice de la presta­tion très physique et pour­tant dis­crète de Guil­laume Mar­beck), un sourire en coin. Lin­klater parvient ain­si à sug­gér­er l’impression que pro­duit ce film sur le per­son­nage, en s’appuyant sur notre sou­venir per­son­nel de spec­ta­teur des Qua­tre Cents Coups : cette émo­tion suf­fit.

Marin Gérard

Ok ! (Scé­nar­ios)

Le 13 sep­tem­bre 2022, Jean-Luc Godard recour­rait au sui­cide assisté pour par­tir de son pro­pre chef. Si le cinéaste a choisi sa mort, il a égale­ment choisi sa dernière image, tournée la veille de son décès, sous l’œil de ses col­lab­o­ra­teurs les plus fidèles, Fab­rice Arag­no et Jean-Paul Battag­gia. JLG y appa­raît sur son lit, torse nu, la chemise entrou­verte et le pan­talon débou­ton­né, en train de finalis­er l’ultime plan de son ultime film, qui le voit recopi­er et réciter quelques phras­es de Sartre, dont celle-ci : « Pren­dre un cheval blanc pour illus­tr­er le fait que les chevaux ne sont pas des chevaux est moins effi­cace que de pren­dre des non-chevaux pour illus­tr­er le fait que les chevaux ne sont pas des chevaux. » Hypothèse n° 1, celle de l’exégèse, ou plutôt de son irrémé­di­a­ble échec : inutile de voir dans ce plan ter­mi­nal la trans­mis­sion d’un héritage de Godard, ni même un adieu. Si le cinéaste con­voque ce para­doxe, c’est dans une per­spec­tive qui sub­stitue à la pen­sée un flou poé­tique. Hypothèse n° 2, qui nuancerait la pre­mière : Godard filmerait sa dis­pari­tion pré­cisé­ment en se met­tant en scène une dernière fois au tra­vail ; il s’agirait dès lors d’un auto­por­trait mor­tu­aire qui ne dit pas son nom, à la fois intime, frag­ile et facétieux. Intime, car Godard se met lit­térale­ment à nu. Frag­ile, car l’exercice est laborieux et que le Rol­lois s’emmêle dans l’énonciation de la for­mule philosophique. Facétieuse, enfin, car la part fumeuse de cette épi­taphe est assumée, tan­dis qu’à un « coupez » ou à un « au revoir » se sub­stitue un bien plus prosaïque « Ok ! ». À moins que der­rière cette pirou­ette ter­mi­nale se cache un secret : JLG ne fait pas que ponctuer son plan d’une appro­ba­tion un peu cav­al­ière ; il adresse aus­si à la caméra un coup d’œil sans entrave (ses lunettes, glis­sant sur son nez, ne font plus obsta­cle), rap­pelant un plan qu’il con­sid­érait, alors qu’il offi­ci­ait aux Cahiers, comme « le plus triste de l’histoire du ciné­ma » : le regard final de Moni­ka.

Josué Morel

Loin du tumulte (From Ground Zero)

Con­sti­tué de vingt-deux courts-métrages réal­isés par des Gaza­ouis depuis le 7 octo­bre 2023 et super­visé par le cinéaste pales­tinien Rashid Masharawi, From Ground Zero met bout à bout des formes hétérogènes alter­nant entre le doc­u­men­taire, l’essai, le jour­nal filmé, la fic­tion dra­ma­tique et l’animation. Pris dans son ensem­ble, le film est par con­séquent très iné­gal, bien que son mor­celle­ment témoigne avant tout d’une approche col­lec­tive per­me­t­tant d’assembler des regards pluriels sur un ter­ri­toire lui-même en lam­beaux. Dans cet assem­blage chao­tique ponc­tué par le bour­don­nement inces­sant des drones israéliens au-dessus de Gaza, les seg­ments les plus min­i­mal­istes bril­lent d’un éclat sin­guli­er. C’est le cas de Jad et Nathalie d’Aws Al-Ban­na, dans lequel le cinéaste se filme, avec son télé­phone portable, sur les décom­bres qui recou­vrent le corps de sa fiancée, ou encore d’Echo de Moustafa Koulab. Ce court, le plus minus­cule de l’ensemble, est com­posé d’un seul plan fixe sur le lit­toral gaza­oui, con­tem­plé par un homme fumant une cig­a­rette, les yeux tournés loin du tumulte. À l’image : un con­tre-jour mag­nifi­ant la lumière étince­lante du cré­pus­cule qui rebon­dit sur les vagues. Sur la bande-son : l’écho des mas­sacres, avec un enreg­istrement télé­phonique où l’on entend les voix de sa famille ter­ror­isée, les défla­gra­tions des bombes et les sirènes des ambu­lances. Si la sérénité appar­ente du plan répond au fatras des films qui le précè­dent et le suiv­ent, comme une poche de résis­tance poé­tique, la ter­reur sonore finit par l’ébranler, jusqu’à inclin­er légère­ment la ligne d’horizon. La mélan­col­ie est entravée et la con­tem­pla­tion impos­si­ble. On ne tourne pas le dos à un géno­cide.

Corentin Lê