Faites la révo­lu­tion et l’amour : dans la pre­mière par­tie d’Une bataille après l’autre, nou­velle adap­ta­tion d’un roman de Thomas Pyn­chon par Paul Thomas Ander­son, après Inher­ent Vice, les héros sont entraînés dans une quête con­jointe d’action poli­tique et de jouis­sance. Si l’univers du film évoque le fond de l’air brun du temps présent (une Amérique fas­cisante, l’enfer de la poli­tique migra­toire, etc.), il ne faut pas s’y tromper : c’est davan­tage le fait révo­lu­tion­naire en général qui intéresse Paul Thomas Ander­son, et non la lutte con­tre la poli­tique trump­iste en par­ti­c­uli­er. Le film reprend à son compte le principe d’uchronie du roman Vineland, déploy­ant un univers, certes actu­al­isé et sem­blable à la Cal­i­fornie des années 2000 jusqu’à nos jours (là où Pyn­chon situ­ait son action dans les six­ties), mais flot­tant entre réal­isme et absurde. Le grou­pus­cule révo­lu­tion­naire French 75, mené par Per­fidia (Teyana Tay­lor), accom­pa­g­né de son amant Bob (Leonar­do DiCaprio), mul­ti­plie ain­si les actions armées autour de la fron­tière mex­i­caine avec une las­civ­ité peu com­mune. Libér­er des pris­on­niers sans-papiers, s’embrasser lan­goureuse­ment, faire explos­er une ligne haute-ten­sion, bais­er sur le capot, etc. : une exci­ta­tion (insur­rec­tion­nelle) en chas­se une autre (éro­tique). Chez Ander­son, la révo­lu­tion s’apparente d’abord à un état émo­tion­nel momen­tané, une ardeur à entretenir ou une ivresse (on y revien­dra), dont le film cherche à épouser les flux et reflux. Ain­si de l’entrée en matière : embras­sant les fuites des insurgés ou cap­tant en plan rap­proché leur surex­ci­ta­tion (« Viva la rev­olu­ción ! », s’emporte Bob, déjà à la lim­ite du grotesque), le cinéaste fig­ure le geste révo­lu­tion­naire comme une effu­sion et un jail­lisse­ment, tan­dis que les dia­logues fréné­tiques esquis­sent une cer­taine utopie sex­uelle. La lutte con­tre le fas­cisme s’emboîte dans des tribu­la­tions amoureuses et un éro­tisme aus­si débridé que sans fron­tières (cf. la célébra­tion répétée d’unions mixtes ou l’obsession d’un per­son­nage pour les « chattes mex­i­caines épilées »). Dans le ciné­ma d’Anderson, l’extase est par ailleurs aus­si (et peut-être surtout) musi­cale. Cette longue intro­duc­tion pose ain­si l’idée que la Révo­lu­tion est une affaire de mélodie et de rythme, qu’il s’agit de ne pas per­dre[1]. Dès le plan d’ouverture accom­pa­g­nant le regard et la démarche stressée de la guérillero Per­fidia, qui observe un cen­tre de déten­tion situé en con­tre­bas, le film épouse la ner­vosité de son héroïne. Le film démarre à cent à l’heure et main­tient ce tem­po une trentaine de min­utes, enchaî­nant les scènes d’action et les embranche­ments éroti­co-amoureux sans lever le pied de la pédale. Mais déjà, une ombre plane. Dans l’œuvre du cinéaste, peu­plée de cabotins illu­minés (Inher­ent Vice, Punch-Drunk Love, The Mas­ter) ou d’entrepreneurs enfiévrés (There Will be Blood, Phan­tom Thread), les états trop exaltés se lais­sent tou­jours tein­ter d’une insond­able nos­tal­gie : la (petite) mort guette.

Au-delà du per­son­nage de Bob l’artificier, dont la vigueur chan­celle rapi­de­ment, l’énergie sex­uelle se cristallise  ailleurs, dans la rela­tion improb­a­ble entre Per­fidia et le colonel Lock­jaw (Sean Penn). En le forçant à se met­tre en érec­tion alors qu’elle le prend en otage (tou­jours cette imbri­ca­tion entre sexe et action), elle réveille chez lui une ardeur inex­tin­guible et se décou­vre un enne­mi dou­ble qui la mèn­era à sa perte (leur liai­son naî­tra par la suite d’un chan­tage). Des petites triques nais­sent les grands mon­stres : c’est du désir malade et dévo­rant de Lock­jaw que découle toute la dynamique de la suite du réc­it. Seize ans plus tard, Per­fidia a dis­paru après avoir bal­ancé tous ses cama­rades sous la con­trainte de Lock­jaw, et Bob vit incog­ni­to avec sa fille Willa (Chase Infini­ti) quand la fig­ure du Colonel (qui veut désor­mais inté­gr­er un club secret supré­ma­tiste con­sti­tué de l’élite de l’élite améri­caine) va de nou­veau les men­ac­er. L’ambiguïté du regard d’Anderson sur l’acte révo­lu­tion­naire tient à ce qu’il fait de ce per­son­nage de mas­culin­iste raciste et dégénéré le cœur vibrant du film : lui bande facile­ment, quand Bob, révo­lu­tion­naire rangé des voitures, se met plus laborieuse­ment en route. Avec son vis­age sans cesse con­tor­sion­né et ses tenues par­fois ridicule­ment cin­trées, Sean Penn incar­ne à mer­veille une forme de frus­tra­tion exis­ten­tielle – une libido con­trar­iée sur pattes. Indé­ni­able­ment, c’est lui, plus que la tête d’affiche, qui se démar­que au sein de l’ample cast­ing.

Une petite flamme

Faites la révo­lu­tion et ouvrez-vous une petite can­nette. Après des années de cav­ale, la foi révo­lu­tion­naire qui ani­mait Bob s’est engour­die dans un enivre­ment et un nuage de vapeurs anesthésiantes. L’action est relancée, mais elle sera indé­ni­able­ment entravée par le manque de vivac­ité du héros, à la fois lent cor­porelle­ment (il peine à tenir le rythme lors d’une escapade sur un toit) et men­tale­ment (sa mémoire flanche). Le film s’inscrit alors plus net­te­ment dans le style comi­co-para­noïaque d’Inher­ent Vice. Ander­son en reprend plusieurs motifs de mise en scène – les gros plans sur le regard fuyant du héros sta­tique dans son canapé, la porte d’entrée soudaine­ment défon­cée ou, plus tard, le sur­gisse­ment silen­cieux de dizaines de sol­dats – sans jamais toute­fois par­venir à la même folie et la même sen­sa­tion de dérè­gle­ment. On pour­rait arguer que le film est un brin trop linéaire et, lis­i­ble, et de fait, il opte pour un réc­it au ton beau­coup plus empha­tique, rap­pelant en cela davan­tage la tra­jec­toire aiman­tée des deux amoureux de Licorice Piz­za que l’enquête absconse et labyrinthique d’Inher­ent Vice. Une bataille après l’autre pour­suit cela dit une autre chimère que le seul trip hal­lu­ci­na­toire : l’idée que la révo­lu­tion vivra et vain­cra. Ander­son struc­ture son film en une suite de seg­ments de sit­u­a­tions qu’il étire à out­rance, soulig­nant tou­jours le déploiement laborieux de l’action, bien accom­pa­g­né par les com­po­si­tions répéti­tives (quelques notes de piano) de Jon­ny Green­wood. Par là, le cinéaste sem­ble chercher à cir­con­scrire de dif­férentes façons l’essence du sen­ti­ment révo­lu­tion­naire, en gar­dant à l’esprit l’idée que celui-ci s’éprouve sur le temps long (le temps qu’embrasse le réc­it, mais aus­si la durée interne des dif­férentes séquences), comme si son élan était tou­jours con­trar­ié par le car­ac­tère éphémère de l’ivresse qui le porte, qu’il faut sans cesse ali­menter (le sexe, l’alcool ou sim­ple­ment les cris ent­hou­si­astes de révo­lu­tion­naires mex­i­cains que Bob mul­ti­plie pour se « recharg­er »).

C’est dans l’avant-dernier seg­ment du film qu’Anderson trou­ve une forme d’épure idéale et sûre­ment sa plus belle idée formelle : sur une route au milieu du désert, sil­lon­née d’un côté puis de l’autre, se dénoue toute l’intrigue. Cette longue course-pour­suite, qui engage la survie des pro­tag­o­nistes et par là celle de l’idéal révo­lu­tion­naire, cul­mine dans une ligne droite tra­ver­sant un champ de boss­es, comme si les voitures nav­iguaient sur une mer agitée. Sans trop dévoil­er ce moment de bravoure, on retient à son terme que c’est Willa qui aura su, sans se per­dre dans les remous du réc­it, appréhen­der le rythme de cette oscil­la­tion et surfer sur les vagues se présen­tant à elles. En somme, c’est l’enfant qui ici per­met à la révo­lu­tion de per­dur­er. Une autre forme, plus dis­crète, avait déjà instil­lé plus tôt l’importance de la fil­i­a­tion révo­lu­tion­naire, dégagée dans le film de la seule ques­tion des liens du sang. Alors que la fille de Per­fidia ren­con­tre une anci­enne cama­rade de lutte qui a subi les con­séquences de la trahi­son mater­nelle, cette dernière défie, yeux dans les yeux, la jeune femme et croit recon­naître en elle la « bal­ance ». Mais une lueur située à l’arrière-plan, pile entre leurs deux vis­ages, nous racon­te aus­si autre chose : une petite flamme, celle de l’idéal révo­lu­tion­naire, brûle encore.

Notes

Notes
↑1 D’ailleurs deux révo­lu­tion­naires sont cam­pées par des musi­ci­ennes : Teyana Tay­lor et Alana Haim, déjà à l’affiche de Licorice Piz­za.