Une fois par mois, Boys in the Band revis­ite une œuvre mar­quante de l’histoire du ciné­ma gay, les­bi­en ou queer en inter­ro­geant le car­ac­tère situé de ma posi­tion de spec­ta­teur et la part intime de mon rap­port aux images. Pre­mier arrêt : Short­bus de John Cameron Mitchell.

En ce moment, sans que je sache bien pourquoi, mes activ­ités me ramè­nent con­stam­ment à cette péri­ode de l’entrée dans l’âge adulte où mon intérêt crois­sant pour le ciné­ma se con­fondait avec l’exploration timide de ma sex­u­al­ité. Je ne sais pas com­ment décrire l’émotion sin­gulière que j’ai ressen­tie en redé­cou­vrant ces dernières semaines, au hasard d’une com­mande et d’un pro­jet de pro­gram­ma­tion, les pre­miers films de Gregg Ara­ki et Short­bus de John Cameron Mitchell – des œuvres qui avaient beau­coup d’importance pour moi à ce moment de ma vie, et que je n’avais pas revues depuis. Ce qui m’a frap­pé, c’est que ces films et cinéastes qui avaient tant comp­té, je n’avais jamais vrai­ment écrit dessus, ni pour Critikat, ni à l’Université. J’ai bien don­né un cours sur les approches queer du ciné­ma et de l’audiovisuel à la Sor­bonne Nou­velle, en 2020–2021, mais il s’agissait d’un sémi­naire très théorique où je me gar­dais de laiss­er affleur­er quoi que ce soit d’intime. Bien sûr, je me suis intéressé au genre et aux représen­ta­tions dans mes travaux de recherche, mais tou­jours du côté des femmes et du fémin­isme, jamais celui des mas­culin­ités ni de l’homosexualité ; jamais ce qui s’approchait trop de moi. Je crois que j’ai man­qué de courage. Aus­si ai-je été sur­pris de sen­tir à quel point ces films réson­naient encore fort en moi, alors que j’avais, en quelque sorte, tout fait pour les fuir, et surtout pour fuir les ques­tions qu’ils me posaient.

Dans le tout pre­mier texte que j’ai écrit pour Critikat, j’ai par­lé du rôle fon­da­teur qu’avait joué dans ma cinéphilie Cléo de 5 à 7 d’Agnès Var­da. Le fait est qu’au moment où j’ai décou­vert Cléo, dans ces quelques mois cru­ci­aux de l’année 2009 où l’ennui abyssal que m’inspiraient mes études de com­merce a servi de com­bustible à ma cinéphilie, Short­bus était l’autre film impor­tant qui m’avait mar­qué. Pour­tant, pen­dant des années, je n’ai pas voulu le revoir – je craig­nais d’ébrécher mon sou­venir. J’avais été ter­ri­ble­ment déçu par Rab­bit Hole, le film suiv­ant du cinéaste – je m’en sou­viens, à tort ou à rai­son, comme d’une œuvre assez académique tirée vers le haut par Nicole Kid­man –, au point de ne pas me déplac­er en salles pour How to Talk to Girls at Par­ties, plutôt mal reçu à Cannes en 2017. John Cameron Mitchell était sans doute un mau­vais cinéaste et Short­bus rel­e­vait prob­a­ble­ment de ces films améri­cains indépen­dants un peu ternes que j’affectionnais à l’adolescence, avant que je ne com­prenne les pos­si­bil­ités du ciné­ma. Ce que j’avais aimé à l’époque, c’était sans doute un sujet et non un film. Ou, pour le dire autrement : mon intérêt pour le sujet m’avait vraisem­blable­ment empêché de voir les défauts du film.

Et voilà qu’à le revoir, les larmes me mon­tent aux yeux. Évidem­ment, retrou­ver un film que l’on a vision­né com­pul­sive­ment à une péri­ode de sa vie, après des années d’absence, c’est comme réé­couter un disque que l’on a telle­ment usé qu’à la fin de chaque morceau, on entend déjà les pre­miers accords de celui qui va suiv­re. Mais au-delà de l’exquise piqûre de la nos­tal­gie, le film m’intéresse, plus que je ne l’aurais pen­sé – et de manière con­tre-intu­itive, pour les raisons mêmes pour lesquelles je craig­nais de le revoir. Ce qui fait la force de Short­bus n’est évidem­ment pas un sujet, mais l’adéquation entre un sujet et une forme ; ou plus pré­cisé­ment un con­traste, entre le car­ac­tère sup­posé­ment scan­daleux de ce que le film promet de mon­tr­er, et la manière assez banale et inof­fen­sive dont il s’y prend en vérité.

Optant pour la struc­ture nar­ra­tive bal­isée du film choral, Short­bus met en scène les tra­jec­toires croisées d’un petit groupe de per­son­nages en quête d’intimité sex­uelle et sen­ti­men­tale, qui gravi­tent autour du Short­bus, un club lib­ertin pour les « gift­ed and chal­lenged » dirigé d’une main ferme (mais déli­cate) par une authen­tique icône du cabaret queer, Justin Vivian Bond[1]. Le film brasse un éven­tail assez vaste de prob­lé­ma­tiques roman­ti­co-sex­uelles directe­ment inspirées de la vie de ses inter­prètes non pro­fes­sion­nels : un cou­ple homo qui cherche à s’ouvrir à un troisième parte­naire et le voyeur qui les épie depuis l’immeuble d’en face, une sex­o­logue qui n’a jamais con­nu l’orgasme et son parte­naire qui rêve en secret d’être soumis, ou encore une pros­ti­tuée dom­i­na­trice inca­pable de nouer des liens affec­tifs. Avec ses plans brefs en caméra portée, tournés en lumière naturelle, ses faux rac­cords et ses inserts ponctuels d’images vidéo, le film joue une par­ti­tion réal­iste famil­ière, beau­coup moins abra­sive que les trans­gres­sions esthé­tiques du New Queer Cin­e­ma, une décen­nie plus tôt. À un détail près, cepen­dant : les actes sex­uels y sont non simulés. Mitchell n’est pas le pre­mier cinéaste de sa généra­tion à vouloir tir­er la mon­stra­tion du sexe hors du ghet­to pornographique : Breil­lat, Bris­seau, Clark, LaBruce ou Gal­lo se sont engouf­frés dans cette brèche quelques années avant lui. Mais ce que je remar­que, après avoir revu un cer­tain nom­bre de ces films dans le cadre d’une pro­gram­ma­tion de ciné-club autour du motif de la peau, c’est que Short­bus est le seul d’entre eux où le sexe n’est pas sor­dide, où le plaisir n’est pas syn­onyme de vio­lence ou de mort. Mitchell ne cherche ni à scan­dalis­er, ni à faire ban­der ; il filme comme si de rien n’était des sex­es flapis pis­sant un coup dans l’eau du bain, des ten­ta­tives ratées de mas­tur­ba­tion ou d’autofellation, un trou­ple gay qui chante l’hymne nation­al améri­cain en se ser­vant des bites et des anus des uns et des autres comme de micros… Après Gregg Ara­ki (Nowhere) et avant les Wachows­ki (Sense 8), plusieurs séquences en mon­tage alterné accom­pa­g­nent par l’accélération pro­gres­sive du rythme des plans la mon­tée de l’orgasme des pro­tag­o­nistes, une équiv­a­lence formelle aux joyeuses orgies du Short­bus. Bref, non seule­ment le sexe ressem­ble dans ce film à ce qu’il est dans la vie (drôle, mal­adroit, désar­mant), mais la mise en scène tend à banalis­er des pra­tiques sex­uelles assez éloignées des stan­dards, qui ne sont jamais mon­trées comme des « déviances ».

Réparer les vivants

Et c’est juste­ment parce qu’il ne cherche pas à faire de la sex­u­al­ité un grand sujet que Short­bus réus­sit à la traiter sérieuse­ment. Mitchell croit en la puis­sance d’interconnexion du désir, mais n’est pas dupe du fait que le plaisir est aus­si un enjeu per­son­nel, et qu’il n’est pas for­cé­ment don­né à tout le monde. La peur de la péné­tra­tion, l’incapacité de jouir, la dif­fi­culté d’ac­cepter l’intimité sen­ti­men­tale et sex­uelle avec autrui qui entra­vent les per­son­nages sont dépeints comme autant de stig­mates de vio­lences passées, évo­quées à demi-mot, mais que le pub­lic auquel s’adresse le film n’a pas besoin de voir explic­itées : le sou­venir de la petite ville qu’on a quit­tée pour pou­voir vivre sa sex­u­al­ité, la vig­i­lance inquiète des par­ents, l’expérience d’agressions sex­uelles… Le film est d’une tristesse assez abyssale, et c’est aus­si en cela que la douceur un peu mièvre de la mise en scène de Mitchell fait mouche : elle n’élude pas, mais cherche à répar­er. Il y a, au-delà de son hap­py-end illu­soire qui, comme dans tout bon mélo, ne fait pas tout à fait oubli­er ce qui a précédé, une cer­taine pureté dans le souci con­stant du cinéaste de met­tre en scène la com­pas­sion. On trou­ve de très beaux rac­cords regards : les paus­es médusées de la dom­i­na­trice Sev­erin quand elle saisit par ses pho­togra­phies quelque chose de ceux à qui elle n’arrive pas à par­ler, ou le sourire bien­veil­lant d’une jeune femme en pleine jouis­sance à l’héroïne frigide qui l’observe à dis­tance. Et puis il y a les étreintes, et ce bais­er d’absolution d’un jeune éphèbe à ce vieux politi­cien dans le plac­ard qui a trahi les siens par lâcheté pen­dant les années SIDA. Le Short­bus lui-même fait fig­ure d’espace utopique aus­si improb­a­ble que la maque­tte ani­mée de New York qui ouvre et clôt le film. Dans les dernières min­utes, le club plongé dans l’obscurité par une coupure d’électricité s’éclaire pro­gres­sive­ment à la lumière des bou­gies, avant d’être envahi par une foule joyeuse et bigar­rée qui lui donne l’aura qua­si-mythique d’une arche de Noé queer, où les âmes égarées viendraient soign­er leur douleur au con­tact de celle des autres. Ça me serre chaque fois un peu le cœur de savoir que je ne con­naî­trai jamais dans la réal­ité un tel espace de récon­fort – mais cet espace existe mal­gré tout, par l’intermédiaire du film, et je suis heureux, après tant d’années d’absence, d’avoir pu à nou­veau m’y réfugi­er.

En tant que cri­tique (ou uni­ver­si­taire), on a par­fois ten­dance à penser qu’il faut se tenir à dis­tance de ce qui nous touche dans un film pour voir unique­ment ce que l’on croit pou­voir partager objec­tive­ment avec un lecteur ou une lec­trice. Revoir Short­bus me rap­pelle que c’est une erreur : s’emparer de l’émotion sin­gulière qu’éveille en nous un film peut nous per­me­t­tre, au con­traire, de lui accorder l’attention qu’il mérite – surtout quand il se présente sous un abord un peu ingrat. Je repense à des échanges que j’ai eus l’an dernier avec quelques amis cinéphiles au sujet du nou­veau film d’Andrew Haigh, Sans jamais nous con­naître. Ils pre­naient de haut cet énième mélo A24, filmé par un « jeune réal qui se pre­nait pour Joan­na Hogg ». Non seule­ment étais-je le seul à savoir que Haigh était depuis Week­end et la série Look­ing un des cinéastes gays les plus en vue de la décen­nie écoulée, célèbre bien avant les suc­cès d’After­sun, de Past Lives ou de The Sou­venir ; mais surtout j’étais pro­fondé­ment touché par des dimen­sions du film qui sem­blaient invis­i­bles pour mes cama­rades. J’ai regret­té rétro­spec­tive­ment de ne pas avoir pu le cou­vrir pour Critikat – cette his­toire de com­ing-out empêché et accom­pli en rêves, j’aurais pu en tir­er quelque chose. J’ai con­science d’avancer ici sur un ter­rain un peu miné : je ne pense pas qu’il faille néces­saire­ment être pédé pour com­pren­dre les films de pédés ou en par­ler ; mais il me sem­ble en même temps dif­fi­cile de nier que notre expéri­ence de l’existence affute inévitable­ment cer­taines dimen­sions de notre sen­si­bil­ité et de notre curiosité. J’ai longtemps eu des réti­cences à par­ler depuis cet endroit-là, par peur de trop m’exposer ou de m’aveugler au sujet des films. C’est idiot. Je ne perds pas soudain tout juge­ment cri­tique devant un film gay, même s’il me touche plus fort, à cer­tains égards, que d’autres films. Peut-être même que la force de mes émo­tions de spec­ta­teur peut juste­ment servir de bous­sole pour abor­der ces œuvres d’une manière qui per­me­tte à d’autres de com­pren­dre ce qui con­stitue leur part de sin­gu­lar­ité. Je ne cherche pas à pré­ten­dre que Short­bus ou Sans jamais nous con­naître sont des chefs‑d’œuvre ; mais ce qu’ils mon­trent, d’un cer­tain point de vue, je ne l’ai observé nulle part ailleurs.

Notes

Notes
↑1 Le film fonc­tionne du reste comme un instan­ta­né du milieu queer new-yorkais de l’époque : out­re Bond, on y croise Jonathan Caou­ette, le réal­isa­teur de Tar­na­tion (2004), Daniel Sea de The L World, JD Sam­son du groupe Le Tigre et bien d’autres.