Retour au pays syn­thé­tise d’emblée, par une réplique lap­idaire, le rap­port entre ouvri­ers et patrons cir­con­scrit au fil de la trilo­gie Jeunesse. Après un tour de pâté de maisons embar­qué sur une remorque trac­tée par une mobylette, grâce auquel la caméra quadrille un immeu­ble car­ac­téris­tique de l’architecture du quarti­er tex­tile de Zhili (avec ses étages effilés accueil­lant les ate­liers, tan­dis que les échoppes sont au rez-de-chaussée), un ouvri­er explique à la caméra qu’il ne parvient pas à se faire pay­er son sol­de. Puis lâche, dépité : « les patrons sont des bâtards. » Le tra­jet poli­tique tracé par les deux pre­miers volets, entre des des­tins indi­vidu­els cru­els et de longues scènes de négo­ci­a­tion sur le tarif des pièces, trou­ve dans cette for­mule son bilan. Les deux pre­miers films mon­traient en effet que la con­di­tion injuste de ces tra­vailleurs issus de provinces plus ou moins loin­taines et exploités par des entre­pris­es privées en dehors d’un cadre légal, n’est qua­si­ment jamais énon­cée telle quelle par ceux qui la subis­sent. L’atmosphère car­cérale des lieux sem­ble dès lors enfer­mer à la fois les corps et les esprits. Si la réplique évo­quée pour­rait laiss­er espér­er l’émergence d’une con­science poli­tique plus affir­mée, il faut davan­tage la pren­dre comme une résig­na­tion : les patrons sont des bâtards, on ne peut rien y faire.

C’est donc un dénoue­ment amer qu’offre Retour au pays, même si Wang Bing sem­ble vouloir l’adoucir en don­nant une nou­velle place au seg­ment con­sacré à l’échappée en dehors de Zhili, qui pro­po­sait une échap­pa­toire aux tra­vailleurs aus­si bien qu’aux spec­ta­teurs des deux précé­dents films. Ce n’est plus dans l’épilogue (Le Print­emps) ou dans le troisième quart (Les Tour­ments) que les ouvri­ers ren­trent chez eux pour les fes­tiv­ités du Nou­v­el An, mais au bout de quar­ante min­utes seule­ment. Cette ouver­ture pré­coce à la nature, sans avoir dans un pre­mier temps enduré réelle­ment le labeur des ate­liers (car les séquences dans les ate­liers sont ici plus cour­tes et ellip­sées), dis­tingue le film des deux pre­miers volets. En train, puis en minibus sur une route escarpée, le tra­jet d’un groupe vers la région du Yun­nan revêt même une dimen­sion ver­tig­ineuse. L’immensité des mon­tagnes répond à la petitesse des cham­bres-cel­lules, tan­dis que la rudesse insen­sée de ce mode de vie (on s’exile pour mal gag­n­er sa croûte ailleurs) appa­raît de plus en plus nette à mesure que le voy­age s’étire. Il ne reste, pour sat­is­faire aux tra­di­tions du Nou­v­el An chi­nois, qu’à allumer des pétards, dont les explo­sions tou­jours plus nom­breuses émail­lent le film (au point de con­fin­er à l’effet bur­lesque). Elles ser­vent con­join­te­ment de cathar­sis et de récep­ta­cle à une forme de mélan­col­ie : quand le bruit se dis­sipe et que la fumée et les débris de papi­er envahissent le cadre, Wang Bing fait dur­er les plans pour capter la chute de l’euphorie.

Retour au réel

Si Wang Bing s’est imposé depuis À l’ouest des rails comme l’un des doc­u­men­taristes s’approchant au plus près des fluc­tu­a­tions d’un réel don­né sans l’altérer par sa présence, cela tient sans doute à l’émergence simul­tanée du ciné­ma numérique au début des années 2000 : il est un homme à la petite caméra. Sa dis­cré­tion et celle de ses opéra­teurs (puisqu’il n’est aujourd’hui plus seul à tourn­er[1]) per­me­t­tent de capter minu­tieuse­ment une série de sit­u­a­tions. Cette approche explique en pre­mier lieu la fas­ci­na­tion que ses films exer­cent, quoique la méth­ode du cinéaste fluctue légère­ment au fil de son œuvre. À l’intérieur même de la trilo­gie Jeunesse, Les Tour­ments se démar­quait par exem­ple par la présence accrue du filmeur, dont on aperce­vait par moments l’ombre, là où il était qua­si­ment invis­i­ble dans Le Print­emps, tan­dis qu’elle s’exprime dans Retour au pays d’une autre manière (par exem­ple, lorsque les par­ents des ouvri­ers filmés trait­ent l’équipe comme des con­vives). Ce qui ne change pas, en revanche, c’est la capac­ité du doc­u­men­tariste à impro­vis­er un cadre selon ses intu­itions au présent du tour­nage : quand s’arrêter en marchant, quand pan­ot­er pour filmer un pro­tag­o­niste plutôt qu’un autre, quand suiv­re la direc­tion d’un regard, qui accom­pa­g­n­er à tel moment, etc. Wang Bing paraît tou­jours pren­dre la bonne déci­sion, comme lorsqu’il choisit de ne pas cadr­er l’une des explo­sions de pétards dans un champ, pour se con­cen­tr­er sur les vis­ages éton­nam­ment inex­pres­sifs des hommes qui les ont machi­nale­ment allumés.

Au-delà de cette qual­ité d’improvisation, par­ti­c­ulière­ment sail­lante lorsque les plans s’installent dans la durée, le film fait égale­ment mon­tre d’une cer­taine dureté dans son mon­tage. D’une part, car la struc­ture de Retour au pays est con­sti­tuée d’allers et retours ren­voy­ant inlass­able­ment les ouvri­ers vers la ville-usine. De l’autre, car les coupes peu­vent être tout aus­si abruptes lorsque Wang Bing filme le retour à la terre natale. Une incroy­able et longue séquence de mariage con­tient par exem­ple un rac­cord d’une bru­tal­ité inouïe entre la fête qui bat son plein (les fils ser­pentins fusent dans tous les sens, y com­pris sur la caméra) et une cham­bre à la lumière bla­farde, dans laque­lle les mar­iés sont assis au bord du lit, sans échang­er un mot, avant que l’homme ne soit pris d’une quinte de toux. Au-delà du fait que l’articulation des deux plans dépas­sionne le por­trait con­ju­gal, ce rap­pel de l’intérieur béton­né, alors que le mariage se déroulait jusqu’ici à l’air libre de la mon­tagne, syn­thé­tise l’horizon bouché du cou­ple, des­tiné à retrou­ver encore d’autres cham­bres som­bres à des mil­liers de kilo­mètres de là. La suite des fes­tiv­ités, avec la réver­béra­tion exces­sive d’un micro de karaoké, se voit ain­si tein­tée d’une grav­ité nou­velle mal­gré les pas de danse joyeux et appliqués d’une gamine lancée dans une choré façon Tik­Tok.

À défaut d’entrevoir la pos­si­bil­ité d’une amélio­ra­tion de leurs con­di­tions ou même de lut­ter con­tre la struc­ture qui les opprime, le cinéaste aura per­mis à ces tra­vailleurs migrants, adultes ou ados, effi­caces ou lents, économes ou gaspilleurs, d’imprimer leur nom à l’écran. C’est le seul élé­ment ajouté aux images glanées pen­dant plusieurs années de tour­nage : les patronymes de ces invis­i­bles qui pro­duisent les vête­ments du cap­i­tal­isme mon­di­al­isé, Lin Shao, Fang Ling­ping, Xiao Wei, ou encore Qing Tao. Leurs noms, suiv­is des liens famil­i­aux (« frère de », « cou­sine de », etc.), se mul­ti­plient sur l’écran tout au long des trois films, au point qu’il est à peu près impos­si­ble de s’en rap­pel­er pré­cisé­ment. Il s’agit au fond moins de « doc­u­menter », au sens pre­mier du terme, que d’ériger une stèle, un mon­u­ment sous la forme d’un film de dix heures, avec ce que la chose implique d’écrasant et de répéti­tif (on se sou­vient des sièges qui claque­nt au Fes­ti­val de Cannes lors de la présen­ta­tion du pre­mier volet). Le périple se ter­mine sur un hors-champ en forme d’abyme : un ouvri­er, der­rière sa machine à coudre, qui porte un masque. L’image (l’une des dernières tournées par Wang Bing) date de 2019 et n’a rien à voir avec le COVID-19 (ce n’est pas la pre­mière fois de la trilo­gie que l’on voit un ouvri­er avec un masque), mais ain­si placée elle con­voque le sou­venir de la pandémie, qui débutera quelques mois plus tard. On ne saura pas ce que sont devenus ces exilés dans la Chine con­finée.

Notes

Notes
↑1 Wang Bing fait tou­jours par­tie de la liste des opéra­teurs au générique, mais nous n’avons aucun moyen de dis­tinguer, durant le film, les séquences qu’il a lui-même tournées