Lorsque Miroirs no. 3 com­mence, on est d’abord un peu per­plexe, voire méfi­ant. Dans une bicoque isolée au bord d’une route de cam­pagne, Bet­ty recueille Lau­ra, vic­time d’un grave acci­dent de voiture où son com­pagnon a per­du la vie. La pre­mière a des airs de grande bour­geoise débous­solée, façon Marie-Claire chez Bergman ; la sec­onde est une jeune pianiste berli­noise très belle, avec ce mys­tère un peu fab­riqué des pein­tures préraphaélites – soit Paula Beer dans son rôle de muse habituel. Entre ces deux soli­tudes s’annonce une rela­tion trou­ble – indif­férence de Lau­ra, préve­nance sus­pecte de Bet­ty –  et le seul sus­pense paraît alors porter sur la voie qu’empruntera l’in­trigue : scé­nario Per­sona, où l’infirmière et la malade noueront d’obscurs rap­ports psy­ch­an­a­ly­tiques ; scé­nario Théorème, où on ver­ra l’étrangère séduire Bet­ty et tous ses proches, réu­nis dans la mai­son famil­iale pour une scène de repas déci­sive.

Or autre chose se joue dans cette séquence de retrou­vailles, où le film amorce sans en avoir l’air un sidérant décolle­ment : le mari et le fils de Bet­ty, qui sem­blent l’éviter soigneuse­ment depuis des mois ou des années, vien­nent d’accepter à con­trecœur son invi­ta­tion à dîn­er ; les voici donc à table, autour d’une qua­trième assi­ette et d’une chaise lais­sée vide. À voir leurs mines défaites, l’is­sue sem­ble toute tracée : Bet­ty affab­ule, Bet­ty est folle, la con­vive invis­i­ble n’é­tait qu’une chimère de son inven­tion. Mais soudain, un fra­cas de casseroles reten­tit dans la cui­sine, et c’est une Lau­ra plus du tout éthérée qui sur­git sous nos yeux, por­tant une énorme casse­role. L’ef­fet est à la fois comique et trou­blant — car ce détail prosaïque n’a au fond rien élu­cidé. Si l’in­con­nue est après tout une vraie femme, et non un fan­tasme ou un fan­tôme, reste à déter­min­er ce qu’elle veut à cette famille (et récipro­que­ment), soit à quel genre de réc­it nous avons vrai­ment affaire : par­a­site, séduc­trice, dou­ble, fille ou belle-fille de sub­sti­tu­tion, sauveteuse ou vic­time en puis­sance d’un piège qui pour­rait bien se refer­mer sur elle, Lau­ra – qui ne porte pas pour rien le nom d’une héroïne de Pre­minger – restera longtemps, en puis­sance, tout cela à la fois. Le charme de Miroirs no. 3 repose d’abord sur ce per­sis­tant effet d’ape­san­teur qui, entre deux séquences et par­fois au sein d’un même plan, voit le film gliss­er d’un pos­si­ble à un autre, enchaî­nant les vari­a­tions de sens et de ton.

On pour­ra trou­ver que ce mode de com­po­si­tion tient de la pose raf­finée, qu’il est arti­fi­ciel ou agaçant. Mais il faut voir com­ment, en repous­sant ain­si indéfin­i­ment le moment où le sens du réc­it doit se déclar­er, en insis­tant pour main­tenir ouvertes les voies de la fic­tion, le cinéaste invente aus­si un rythme sin­guli­er. De là la référence à Rav­el qui donne son titre au film : on enten­dra bien, à trois repris­es « Miroirs n°3. Une bar­que sur l’océan », dont les réso­nances aque­uses s’accordent à l’imaginaire pet­zol­dien (voir la scène d’ouverture, au bord du fleuve, où traîne aus­si le sou­venir d’Ondine). Mais on dirait surtout que les expéri­men­ta­tions du cinéaste visent à restituer les sen­sa­tions spé­ci­fiques que provoque la musique impres­sion­niste : à des morceaux qui priv­ilégient les plages modales au détri­ment d’un cen­tre tonal affir­mé, répond un réc­it qui mul­ti­plie les embryons d’his­toires et se déploie dès lors, sans quête de cen­tre, en mou­ve­ment con­tinu.

Dans ce flot­te­ment réside la dis­crète émo­tion qui court d’un bout à l’autre du film. Émo­tion ténue, pour un thème lui-même insai­siss­able : moins le deuil ou la soli­tude que l’absence elle-même, envis­agée à la fois comme le phénomène para­dox­al qu’elle est (la prég­nance de ce qui n’est pas là), et comme un sen­ti­ment (la tonal­ité pro­pre au manque qui, pour ceux qui restent, con­t­a­mine le monde vécu). Ses man­i­fes­ta­tions sont plus sen­si­bles que sym­bol­iques : bien avant que ses caus­es nar­ra­tives ne soient révélées, cette part invis­i­ble de l’existence sem­ble dis­crète­ment dicter les syn­copes du mon­tage, qui témoignent par ellipses et jump cuts des fêlures des per­son­nages. En criblant le réc­it de trous et de voies fan­tômes, le sus­pens du sens aura per­mis à cette trame de la résilience d’ap­pa­raître moins comme un rail nar­ratif que comme un déli­cat chemin d’af­fects en pointil­lés : Miroirs no. 3 est, à l’im­age de ses per­son­nages, une his­toire déroutée.