Valeur sen­ti­men­tale, émo­tion para­doxale. Dis­ons d’emblée que le nou­veau film de Joachim Tri­er témoigne, par l’attention qu’il porte à ses acteurs et actri­ces (en par­ti­c­uli­er le trio for­mé par Stel­lan Skars­gård, Renate Reinsve et Elle Fan­ning), d’une cer­taine vibra­tion qui ne fai­sait qu’af­fleur­er dans ses précé­dents films, trop écrits et charmeurs. Ces tra­vers, Tri­er ne les a pas com­plète­ment sup­primés, mais le chem­ine­ment de son scé­nario se fait à la fois plus patient et moins volon­tariste. Le réc­it organ­ise une lente réc­on­cil­i­a­tion entre Gus­tav (Skars­gård, donc), un cinéaste exigeant qui n’a plus tourné depuis quinze ans, et sa fille Nora (Reinsve), une actrice de théâtre en pleine ascen­sion, par le truche­ment d’un pro­jet de film inspiré d’éléments auto­bi­ographiques, que le vieil homme entend tourn­er dans la mai­son famil­iale. Le nœud de Valeur sen­ti­men­tale réside peut-être moins dans son tro­pisme bour­geois – la ques­tion de l’héritage, la pein­ture d’une famille d’artistes et d’intellectuels, le bon goût affiché de la bande-son : on se croirait presque chez Assayas (jusque dans les fon­dus au noir) – que dans la vision du ciné­ma qu’il déploie par l’en­trem­ise de deux scènes de « film dans le film ». La pre­mière est tirée d’un vieux clas­sique de Gus­tav, pro­jeté dans le cadre d’une rétro­spec­tive au Fes­ti­val de Deauville : il s’agit d’un plan-séquence mon­trant l’échappée de deux enfants, un garçon et une fille, pour­suiv­is par des sol­dats nazis. La caméra recule, révélant que l’action est filmée depuis l’intérieur d’une cab­ine de train, que rejoin­dra la gamine avant de voir son frère, moins chanceux, être cap­turé par les Alle­mands. Le train, lui, est déjà entré en mou­ve­ment, et le plan se resserre alors pen­dant de longues sec­on­des sur le vis­age pétri par la tristesse de la rescapée. La scène dénote à l’échelle du film, en cela qu’elle est de loin la plus formelle­ment sophis­tiquée (avec l’autre mise en abyme, elle aus­si filmée en plan-séquence, qui con­clut le réc­it), tout en rel­e­vant d’une imagerie assez con­v­enue. Car ce coup de force qui fait pleur­er à chaudes larmes le pub­lic de Deauville (Tri­er s’attarde notam­ment sur le vis­age ébran­lé de Fan­ning, qui joue une star améri­caine assis­tant par hasard à la séance) coche à peu près toutes les cas­es de l’idée que l’on se fait d’un drame auteuriste pour fes­ti­vals inter­na­tionaux : sujet mas­toc, per­for­mance tech­nique, naturel de l’enfant, vis­age scruté de près, poids de la durée. Gus­tav, qui se définis­sait quelques scènes plus tôt comme un « visuel », tient de fait presque de la car­i­ca­ture du met­teur en scène rad­i­cal (bon gag : pour l’anniversaire de son petit-fils, il offre à ce dernier des DVD de La Pianiste et d’Irréversible), ne pou­vant voir en pein­ture ni le théâtre clas­sique, ni les séries télévisées à suc­cès. Seul le ciné­ma trou­ve grâce à ses yeux.

De prime abord il paraît évi­dent, au regard du film pris dans sa glob­al­ité, que Tri­er n’appartient pas à la même famille de réal­isa­teurs que Gus­tav, voire qu’il explore un hori­zon con­traire, bien qu’il revendique comme son per­son­nage une épais­seur psy­chologique et une volon­té de plonger dans les entrailles des tour­ments famil­i­aux. Ses films reposent davan­tage sur les per­for­mances des comé­di­ens et la psy­ché des per­son­nages que sur leur inven­tiv­ité formelle, can­ton­née à quelques effets plutôt grossiers – hier la scène de stase dans Julie en 12 chapitres, aujourd’hui un jeu de fon­dus et d’éclairages loin­taine­ment inspiré des essais de Clouzot pour L’Enfer, afin d’entremêler les vis­ages de Gus­tav et Nora en un seul corps chimérique. Lorsque Tri­er joue à être Gus­tav, il révèle de fac­to qu’il n’a qu’une com­préhen­sion super­fi­cielle de la mise en scène (les dis­posi­tifs qu’il adopte sont ruti­lants et per­for­mat­ifs) et qu’elle ne con­stitue pas le moteur de son ciné­ma. Ce hia­tus est d’autant plus gênant que le film entre­tient à d’autres endroits une con­fu­sion entre les deux niveaux de réal­ité – le scé­nario qui se déploie sous nos yeux, et celui dont il est ques­tion au sein du réc­it. Ain­si, lorsque Nora et sa sœur pleurent en lisant le script « mag­nifique » qu’a signé leur père, elles redou­blent ce que cherche à pro­duire le pro­pre film de Tri­er. Pure logique de direc­tion de spec­ta­teurs : on est enjoint à être aus­si boulever­sé qu’elles. Ça marche ? Presque, parce que les comé­di­ennes don­nent une épais­seur à cette prop­a­ga­tion émo­tion­nelle. Mais sous sa sur­face sen­si­ble, on voit aus­si à quoi joue Tri­er : il se révèle finale­ment aus­si démon­stratif que l’est Gus­tav. En pas­sant de la scène aux couliss­es (l’ouverture dans un théâtre) et en met­tant en abyme la fab­rique de l’é­mo­tion, il vise une ambi­tion bien moins généreuse : celle de nous impres­sion­ner.