Red­outable pro­jet que celui de Lin­klater, qui revient sur la ges­ta­tion d’À bout de souf­fle en même temps qu’il ambi­tionne de pas­tich­er l’esthétique du Godard pre­mière manière – on y revien­dra toute­fois, ce n’est pas si net. Red­outable, car l’équation à mul­ti­ples fac­teurs est en principe, mais aus­si dans les faits, pra­tique­ment insol­u­ble : peut-on faire un film godar­d­i­en sur Godard ? Dou­blé d’une comédie sur la Nou­velle Vague ? Et à qui cette dernière s’adresserait-elle ? Pas au grand pub­lic, on s’en doute. Pas non plus aux godar­d­i­ens les plus endur­cis, qui fer­ont la moue sur l’approche très pop du Tex­an. Red­outable, enfin, car le film bra­conne sur les mêmes ter­res que Le Red­outable de Michel Haz­anavi­cius, et se can­tonne au même ver­sant bal­isé du ciné­ma de Godard – sa face inno­cente et facétieuse, l’un doc­u­men­tant sa nais­sance (Lin­klater), l’autre son délite­ment (Haz­anivi­cius). À ce jeu inévitable de la com­para­i­son, l’Américain s’en sort un peu mieux, ne serait-ce que sur un point où on l’at­tendait au tour­nant : le cast­ing et la vraisem­blance de l’imitation. Guil­laume Mar­beck, lunettes de soleil masquant con­stam­ment son vis­age, fait un bien meilleur Godard que Louis Gar­rel, ou du moins un Godard moins uni­voque, presque para­dox­al, dont l’intransigeance le dis­pute à la facétie. Idem sur le plan des anec­dotes et la con­nais­sance ency­clopédique du con­texte cri­tique et cinéphile de la péri­ode – assuré­ment, Lin­klater a bien potassé son Antoine de Baecque –, qu’il recon­stitue avec une mal­ice un peu décon­cer­tante de can­deur. Il faut imag­in­er le film faire des blagues sur la gour­man­dise de Rosselli­ni ou repro­duire la fameuse inter­view où Godard impro­vi­sait, en 1965, une acro­batie devant les caméras de télévi­sion. Si la chose fera sûre­ment sourire cer­tains étu­di­ants en licence de ciné­ma à Paris III (et, on ne va pas se men­tir, les cri­tiques biberon­nés aux Cahiers du ciné­ma – je plaide coupable), ces quelques embardées comiques font surtout per­ler l’é­ton­nement face au degré de fétichisme du cinéaste, qui con­naît indé­ni­able­ment son affaire.

Lin­klater est fam­i­li­er de Godard, c’est enten­du, mais qu’en pense-t-il ? Le film pose une hypothèse : le chaos godar­d­i­en, qui se jouerait avant tout au tour­nage (le mon­tage fait l’objet en tout et pour tout d’une courte scène), serait le foy­er d’un ent­hou­si­asme com­mu­ni­catif. L’égrènement des journées (plus ou moins pleines, JLG les écour­tant sou­vent selon les fluc­tu­a­tions de son inspi­ra­tion) par­ticipe ain­si à fig­ur­er la lente sédi­men­ta­tion d’un esprit de troupe, les rétifs (Jean Seberg) ou les dubi­tat­ifs (Raoul Coutard) finis­sant par se pren­dre au jeu ini­tié par leur chef d’orchestre. Le point de vue du film serait à ce titre relayé par le regard de Pierre Rissient, assis­tant-réal­isa­teur, qui observe avec une joie de spec­ta­teur priv­ilégié l’invention du « C’est quoi, dégueu­lasse ? » de Seberg, ou la magie du dernier plan tourné. Cette joie, c’est bien enten­du celle de Lin­klater, ce que con­firme le générique de fin, où des plans évo­quant des scènes qu’on a vues précédem­ment finis­sent par se mélanger à des pho­tos de plateau du tour­nage du film sur le film, dans lesquelles le réal­isa­teur lui-même appa­raît. En somme, Lin­klater vise à entr­er dans À bout de souf­fle.

Deux ou trois choses qu’il ne sait pas de lui

On pour­rait trou­ver la démarche réjouis­sante, si elle n’achoppait pas sur deux écueils con­séquents. Pre­mier écueil : si le film découle bien d’un geste méta (cf. le « vieil­lisse­ment » du logo de pro­duc­tion d’ARP, inspiré par un plan d’Histoire(s) du ciné­ma, ici désat­uré pour coller au noir et blanc du Godard des années 1960), il est en vérité assez peu un pas­tiche, ou du moins un pas­tiche du ciné­ma de Godard. La vraie source d’inspiration de Lin­klater, ce sont plutôt les pho­togra­phies de plateau, dont cer­taines, très célèbres, sont repro­duites, sans toute­fois adopter exacte­ment le même angle de prise de vue ou échelle de cadre. S’exprime ici une jouis­sance un peu vaine, ô com­bi­en cinéphile (les deux vont de pair), de révéler l’envers du décor, de puis­er dans le hors-champ du film une matière qui serait en principe tout aus­si ciné­matographique. Lin­klater s’amuse pour­tant assez peu avec l’esthétique godar­d­i­enne, notam­ment sur le plan du mon­tage, en dehors du choix d’introduire chaque per­son­nage par un regard caméra et son patronyme. Ni jump cut, ni cas­sure, ni rup­ture des con­ven­tions : le film con­signe beau­coup d’aphorismes et de maximes du jeune turc, sans en appli­quer aucun ; il n’entend pas cap­tur­er la sin­gu­lar­ité d’un instant présent, mais préfère extraire la sève de clichés iconiques, pour don­ner vie au papi­er glacé.

Sec­ond écueil : Lin­klater a involon­taire­ment le point de vue sur Godard de ceux qui, au fond, n’aiment pas Godard, ou (ce qui revient peu ou prou au même) con­sid­èrent que la meilleure par­tie de son œuvre s’arrête à La Chi­noise. Par la bien­veil­lance dont il témoigne, il prive, sûre­ment à son corps défen­dant, Godard de ce qui fait Godard : sa vio­lence, ter­ri­ble, sa réelle part de folie, ou encore son humour, beau­coup plus grinçant que ce que le film donne à voir. Haz­anavi­cius, en rail­lant le « tour­nant poli­tique » du cinéaste, se moquait de la pré­ciosité du per­son­nage en même temps qu’il regret­tait, sur un ton nos­tal­gique, sa fraîcheur per­due. Lin­klater, lui, est plus amoureux, et c’est pré­cisé­ment parce qu’il est amoureux qu’il en vient à dérad­i­calis­er JLG et à liss­er sa fig­ure, quitte à pass­er à côté de l’essentiel : les jeux de mon­tage, la recherche con­jointe de la beauté et de sa mise à mal, la joie et la destruc­tion com­binées. On n’a pas envie de tir­er sur le film, d’autant qu’il s’adresse avant tout à nous, les « ciné-mani­aques » que taquine affectueuse­ment Rosselli­ni lors d’une petite fête impro­visée au bureau des Cahiers, mais force est de recon­naître qu’il est à peu près aus­si char­mant qu’anecdotique.