Pre­mier film présen­té en com­péti­tion et pre­mier (petit) désac­cord au sein de l’équipe de Critikat avec Sound of Falling de l’allemande Mascha Schilin­s­ki, qui s’inscrit, c’est selon, dans une tra­di­tion doloriste du fes­ti­val de Cannes (les com­para­isons à Haneke – à mon avis injus­ti­fiées – vont pleu­voir) ou dans celle d’un ciné­ma frag­men­taire, entre le puz­zle et le ruban d’images, qui fait de l’accumulation de signes et de sym­bol­es le fer­ment d’une résis­tance à la sig­ni­fi­ca­tion. Parole à la défense : sans fer­mer les yeux sur la manière dont le film entre­tient de lui-même son mys­tère, on lui saura d’abord gré de délaiss­er l’armature d’un réc­it en aci­er trem­pé au prof­it d’un éclate­ment de ses lignes nar­ra­tives. Il ne s’agit pas d’un ciné­ma qui, à force de fauss­es cir­con­vo­lu­tions, retombe sur ses deux pattes, mais au con­traire s’envole vers des ter­ri­toires plus inat­ten­dus. Entremêlant plusieurs généra­tions de femmes autour d’une même ferme d’Europe de l’Est (mais située pas très loin de la future fron­tière entre RDA et RFA), le film avance sans don­ner tout de suite son mode d’emploi, en jouant d’une mosaïque de plans qui revi­en­nent sous la forme d’échos loin­tains au fur et mesure de la nar­ra­tion.

Le ton est d’emblée macabre, et pour cause : les pre­mières scènes comme la con­clu­sion sont bor­dées par des visions d’effroi emprun­tées à la pra­tique, encore répan­due au début du XXe siè­cle, de la pho­togra­phie posthume. On peut lire le film comme une suite de névros­es enfan­tines, de cauchemars de petites filles fan­tas­més à par­tir d’étranges instan­ta­nés de cadavres. Vis­ages dédou­blés par les aléas pho­tochim­iques, flous, lumières irisées, regards caméra inquié­tants, envolées de la caméra, alter­nance des points de vue, scènes men­tales où les per­son­nages sem­blent sor­tir de leur corps pour imag­in­er leur tré­pas dans des con­di­tions trag­iques : la mort con­t­a­mine la matière du film et l’emmène vers un délire à la lisière du ciné­ma de Lynch, mais qui reste jusqu’au bout au seuil du sur­na­turel. Schilin­s­ki, que les détracteurs du film réduiront peut-être à une Mère Fou­et­tarde au regard de son goût pour la cru­auté (et une poignée d’images trau­ma­tiques), sait aus­si médi­er ses angoiss­es par le con­te ou la vio­lence sourde de jeux enfan­tins afin de dis­tiller un réel trou­ble.

Dom­mage, en revanche, que le recours à une voix off vienne pro­gres­sive­ment couler dans ces éclats un peu de ciment dis­cur­sif, comblant ce que les images ne racon­tent pas d’elles-mêmes. On pour­ra aus­si lui reprocher d’être plas­tique­ment iné­gal, cer­taines par­ties se prê­tant moins aux jeux d’ombres qui par­ticipent du kaléi­do­scope com­posé par la mise en scène (le seg­ment RDA, moins ambigu, notam­ment parce qu’il jail­lit d’un abîme presque immé­di­ate­ment désigné : l’inceste). Il n’empêche : le bal­let spec­tral organ­isé par Schillins­ki, nour­ri par une « douleur fan­tôme » (celle d’une jambe amputée), invente une forme suff­isam­ment sin­gulière pour qu’on ne la bal­aie pas d’un revers de la main, en tombant dans des réflex­es cri­tiques bien plus éculés que les petites ficelles dont use la cinéaste.