Pre­mier long-métrage de fic­tion de Guy Maddin depuis 2015, Rumours témoigne d’une volon­té assumée du far­felu cinéaste cana­di­en de sor­tir de sa zone de con­fort pour touch­er un pub­lic plus large. Mal­heureuse­ment, le film ressem­ble moins à une recon­fig­u­ra­tion plus acces­si­ble du mélange de pas­tiche cinéphile et d’expérimentation plas­tique pro­pre à l’esthétique de Maddin, qu’à une petite bizarrerie qua­si­ment dis­jointe du reste de son œuvre – peut-être parce qu’on y sent davan­tage l’influence d’Evan et de Galen John­son, avec qui Maddin tra­vaille depuis 2015[1].

Rumours met en scène un groupe de chefs d’États réu­nis en Alle­magne pour rédi­ger un dis­cours en réac­tion à une crise inter­na­tionale de grande ampleur, mais dont on ne nous dira rien. À la nuit tombée, ils réalisent que leur per­son­nel a dis­paru et s’enfoncent dans une forêt mys­térieuse à la recherche des sec­ours… De prime abord, le film prend les atours d’une farce poli­tique, avec son por­trait absurde d’un som­met du G7 à la croisée du sémi­naire de pub­ards et de la colonie d’ados attardés, plus portés sur le sexe que sur la géopoli­tique. Sur ce pan satirique, le film fonc­tionne un temps grâce à l’inquiétante étrangeté de son esthé­tique soap à l’artificialité assumée et au doux caboti­nage de ses stars – dont une Cate Blanchett mémorable en ersatz d’Angela Merkel. Il con­va­inc égale­ment en fin de par­cours dans un mono­logue final d’an­tholo­gie, chapelet de novlangue déclamé sur un ton exalté à un pub­lic clairsemé de momies onanistes. Les cinéastes ont cepen­dant la main moins heureuse dans le longuet seg­ment cen­tral, qui s’efforce de con­fron­ter ses pro­tag­o­nistes à un ver­tige exis­ten­tiel essen­tielle­ment incar­né par des tartines de dia­logues abscons. Comme Mick­ey 17 il y a quelques semaines, on a le sen­ti­ment que le film, présen­té en com­péti­tion à Cannes l’an dernier, arrive en salles un peu trop tard : dans un con­texte inter­na­tion­al apoc­a­lyp­tique, cette fable lunaire sur la vacuité de nos élus face au désas­tre cli­ma­tique paraît elle-même un peu inepte.

C’est aus­si et surtout formelle­ment que le film déçoit. On pou­vait ne pas être sen­si­ble à la pro­fu­sion fétichiste des films précé­dents de Maddin, à leur noir et blanc char­bon­neux, leurs éclairages baro­ques et leurs surim­pres­sions oniriques, mais ces agglomérats maniéristes recy­clant et pas­tichant les esthé­tiques du ciné­ma hol­ly­woo­d­i­en muet et clas­sique pro­dui­saient indu­bitable­ment leur petit effet – on pense notam­ment à l’entêtant Win­nipeg mon amour (2007), por­trait fan­tas­ma­tique de la ville cana­di­enne éponyme, à laque­lle Maddin octroy­ait par ses coups de force nar­rat­ifs et plas­tiques une stature qua­si-mythique. Rumours pro­duit assuré­ment quelques images – un cerveau géant posé comme un bar­be­cue au milieu d’une clair­ière, une jetée plongée dans la brume –, mais assez peu d’idées de ciné­ma. De l’aveu même des cinéastes dans le dossier de presse du film[2], le dis­posi­tif de tour­nage à deux caméras relève de la mise en boîte plutôt que de la mise en scène – un comble pour un styl­iste tel que Maddin. Si le film préserve dans ses per­for­mances d’acteurs l’indubitable étrangeté de son écri­t­ure, la manière assez plate dont elles sont filmées (une suc­ces­sion de gros plans sur les pro­tag­o­nistes accom­pa­g­nant leurs pris­es de parole) tend à diluer cette sin­gu­lar­ité. Pas telle­ment plus grand pub­lic que les films précé­dents de Maddin, ni aus­si ambitieux que ses œuvres passées, Rumours fait fig­ure de ren­dez-vous man­qué plutôt que de ren­con­tre au som­met.

Notes

Notes
↑1 Maddin et les frères John­son ont déjà col­laboré ensem­ble sur qua­tre courts-métrages, The For­bid­den Room (2015) et un hom­mage expéri­men­tal à Ver­ti­go, The Green Fog (2017).
↑2 « Il y avait en per­ma­nence deux caméras braquées sur deux des sept acteurs et on fai­sait ensuite quelques pris­es sur les autres. […] ce dia­logue en sept par­ties sig­ni­fie qu’il faut tourn­er chaque scène encore et encore pour obtenir la cou­ver­ture néces­saire. »