« Freud qui baise avec sa mère, c’est pas pour moi », avoue Anis (Hakim Jemili) à sa psy (Clotilde Courau). La scène n’est pas loin de con­clure L’Amour, c’est sur­coté et il faut peut-être y voir un point d’aboutissement, sinon une forme d’apogée : par amour pour Madeleine (Lau­ra Felpin), le triste Anis accepte le principe d’une thérapie pour ne plus avoir à porter le deuil de son ami d’enfance, Isma. Sa con­ver­sa­tion avec la psy, tout comme les flash­backs relat­ifs à l’ami dis­paru, infil­trent la comédie de Mourad Win­ter avec une telle insis­tance qu’il est dif­fi­cile de ne pas y voir l’objet même du film : un chemin de résilience bor­dé de larmes – celles-là même qu’Anis fini­ra par laiss­er couler devant Madeleine, qui l’attend dans un couloir après sa séance.

Quel mes­sage se cache sous un tel sché­ma nar­ratif ? Sûre­ment pas celui d’une cri­tique : on aurait aimé que le film tourne en déri­sion son réc­it bour­geois bien pro­pre sur lui, où rien de char­nel n’advient à l’écran (les per­son­nages passent leur temps à évo­quer l’idée de « ken » sans jamais pass­er à l’acte). On aurait aimé aus­si que la dif­férence sociale entre Anis et Madeleine (la ban­lieue pour lui, le cen­tre de Paris pour elle) soit pointée avec un peu plus d’ironie, voire avec une cru­auté qui fait par­tie inté­grante de la comédie, quand elle est réussie. Mais dès que le fos­sé social devient un peu trop appar­ent, par exem­ple lorsqu’un ami d’Anis, Doum’s, car­i­ca­ture du las­car de ban­lieue, débar­que dans une soirée, les con­flits poten­tiels sont désamor­cés en une vanne et l’on passe vite à la scène suiv­ante. Tout le film donne alors l’impression de s’excuser pour la gêne que ses rares sail­lies humoris­tiques pou­vaient occa­sion­ner et d’être ain­si une comédie sans cesse empêchée, ne sachant pas elle-même de quoi elle peut rire. L’exemple le plus cri­ant de cette gêne se situe dans une scène de dîn­er de famille chez les par­ents de Madeleine, où Anis apprend que la sœur de celle-ci a fait sa tran­si­tion de genre. Ne cher­chant pas à dévelop­per le comique de la sit­u­a­tion ni à jouer sur le trou­ble que sus­cite cette révéla­tion, le film tombe d’emblée dans la grivois­erie (Anis se deman­dant qui, de lui ou de la sœur, a la plus grosse), tout en con­fi­ant à François Damiens le rôle lunaire d’un père hyper pro­gres­siste, qui lance à Anis : « Vous n’êtes pas woke, vous ! »

Con­scient d’avoir dépassé les lim­ites, Anis va avouer sa mau­vaise blague à sa psy, ce qui lui vau­dra un regard par­ti­c­ulière­ment répro­ba­teur. L’Amour, c’est sur­coté offre en cela un exem­ple assez intéres­sant de comédie sous con­trôle, où le rire un peu bête et méchant (mais le rire est-il tou­jours sub­til ?) sem­ble fil­tré par les injonc­tions d’une comédie main­stream qui ne sup­port­erait pas le moin­dre écart, ni la moin­dre per­tur­ba­tion. Qu’Anis se ras­sure donc : Freud ne va pas l’empêcher de dormir. Entre son humour beauf et son par­cours de résilience, le film a tranché pour la sec­onde option, plus payante que la pre­mière, bien qu’elle soit totale­ment dépourvue de drô­lerie.